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Marie-Hélène LAFON


Nos vies



Jeanne Santoire, la narratrice, reconstruit sous nos yeux l’histoire de sa vie où le passé et le présent s’entrecroisent avec la vie imaginaire ou réelle de Gordana, caissière dans un supermarché parisien, et Horacio Fortunato, un homme qui vient quotidiennement faire ses courses dans ce supermarché et, comme Jeanne Santoire, passe toujours à la caisse 4, celle de Gordana : « Cuirassée parce que la vie est difficile. Gordana n'a pas trente ans. Son corps sue l'adversité et la fatigue ancienne. Le monde lui résiste; rien ne lui fut donné, ni à elle ni à celles et ceux qui l'ont précédée, l'ont fabriquée et jetée là, en caisse quatre, au Franprix du numéro 93 de la rue du Rendez-Vous dans le douzième arrondissement de Paris. Le corps de Gordana, sa voix, son accent, son prénom, son maintien viennent de loin, des frontières refusées, des exils forcés, des saccages de l'histoire qui écrase les vies à grands coups de traités plus ou moins hâtivement ficelés. On ne sait pas où Gordana fut petite fille. Je suppose la fin des années quatre-vingt, l'est de l'Est, et les ultimes convulsions de républiques très moribondes. »

Depuis l’enfance, Jeanne a toujours inventé des histoires. « J'ai l'œil, je n'oublie à peu près rien, ce que j'ai oublié, je l'invente. J'ai toujours fait ça, comme ça, c'était mon rôle dans la famille, jusqu'à la mort de grand-mère Lucie, la vraie mort, la seconde. Elle ne voulait personne d'autre pour lui raconter, elle disait qu'avec moi elle voyait mieux qu'avant son attaque. Elle appelait son attaque le jour de sa première mort. »  Jeanne prend plaisir, dans ce roman, à inventer des vies possibles aux personnes qu’elle côtoie.

Marie-Hélène Lafon choisit le conditionnel pour donner vie à différents possibles. La conjugaison joue un rôle essentiel dans ce roman en créant un labyrinthe dans lequel nous circulons avec plaisir pour découvrir les émotions vécues ou non de chacun des personnages. Comme dans un puzzle, l’emboîtement progressif des évènements les concernant se réalise au fil du texte grâce à l’écriture toujours aussi littéraire et humaine de Marie-Hélène Lafon qui parle de nouveau du Cantal, de Marseille, ancrages que nous retrouvons avec plaisir, mais aussi de lieux plus éloignés.

La problématique du racisme transparaît au fil du roman car il peut perturber une famille et bouleverser le cours d’une vie. « On n'avait pas eu trois fils expédiés avec le contingent pendant plus de vingt-sept mois en Algérie pour ça, pour que votre fille unique trahisse, et se mette à la colle avec un Arabe, un Arabe qui avait étudié d'accord et qui avait un vrai métier comme elle et même peut-être mieux qu'elle d'accord et qui buvait du vin et mangeait du cochon d'accord, mais un Arabe. »

La ponctuation rare et très ajustée donne un souffle tout particulier au texte, parfois dans une respiration suspendue comme dans l’étonnement de ce que nous découvrons.

C’est un très beau roman sur ce que sont et peuvent être nos vies. L’imagination et la littérature nous donnent la possibilité de nous démultiplier, ce qui est toujours magique.

Brigitte Aubonnet 
(14/09/17)



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Buchet-Chastel

192 pages - 15 €






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