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Récemment, j’ai rencontré Amélie Nothomb au Quartier Latin alors qu’elle marchait en direction de Notre-Dame de Paris qui venait d’ouvrir ses portes au public. La connaissant bien grâce aux romans qu’elle publie à un rythme régulier, une parution par an, je ne l’ai pas appelée : « Bonjour, Madame la Baronne ». Dans Premier sang, paru en 2021, roman qui lui a valu le prix Renaudot, elle parle de son père Patrick lequel, pour ses vacances d’été, s’installe chez son grand-père paternel, le baron Pierre Nothomb qui vit dans « un château faible ». C’est pendant les neuf ans que son père Patrick Nothomb a passés au Japon avec sa famille, comme ambassadeur de la Belgique, qu’Amélie est née. Jusqu’à l’âge de 5 ans, elle parlait parfaitement le japonais, et puis, ses parents diplomates sont partis pour la Chine de Mao. Mais depuis la disparition de Patrick Nothomb en mars 2020 à l’âge de 83 ans, les choses se sont compliquées pour la romancière, un vrai tsunami dévastateur, un grand tremblement de très grande magnitude qui a changé son cerveau. Quant à son tout récent roman, L’impossible retour, que Pep Beni soit bénie ! Cette amie d’Amélie, photographe de profession, gagne un billet d’avion aller-retour long-courrier pour deux personnes. Elle choisit le Japon et demande à son amie belgo-japonaise — elle la connaît depuis vingt-cinq ans — de l’accompagner et de la guider : « Toi la grande prêtresse de l’éloge de l’ombre, qui t’en es fait une spécialité au-delà même de tes romans, tu ne peux pas te débiner ! » Dès les premières pages de ce roman autobiographique paru en août 2024, on est de plain-pied dans l’univers de la romancière. On a de toute évidence droit à son ton joyeux et à son inquiétude démesurée quand elle dit son horreur des départs et des arrivées, alors qu’elle a fait le tour du monde. Faisant donc semblant d’accepter à contrecœur l’invitation de son amie, elle compte pour l’occasion traiter une fois pour toute l’une de ses pathologies, à savoir : sa nostalgie. « …je ne m’y étais déjà que trop adonnée. Il s’agit de ma pathologie invétérée. Il faut donc que je lui résiste. N’était-il pas temps que je redécouvre le Japon sans être obsédée par ce que j’y avais vécu ? » Ce voyage comme un retour aux sources constitue donc une aubaine pour elle de déclarer au Japon, pays où elle est née, son amour inconditionnel : « C’est mon pays préféré au monde, ma terre sacrée. La simple évocation de son nom suffit à me mettre en transe. Un tel amour ne me donne aucune compétence particulière et m’enlève tout droit à l’erreur. » Et puis, grâce à cette amie plutôt égocentrique, et loin d’être très facile, elle a ainsi l’occasion en or de creuser les différences entre l’esprit japonais, connu pour son raffinement et « les plans tordus qui s’installent dans les cervelles européennes ». Cela dit, cette amie de longue date partage avec la narratrice une sensibilité à fleur de peau. Durant ce séjour de dix jours, qui s’est déroulé à la fin mai 2023, les deux « Gauloises » versent des torrents de larmes et tremblent de tous leurs membres devant la beauté extraordinaire du pays. En se rendant au Kinkaku-ji, le temple du Pavillon d’or, la pyromanie leur paraît finalement appropriée, tant l’édifice les agresse par sa perfection. Elles donnent raison à la folie qui s’était emparée du moine incendiaire, représenté dans le roman de Yukio Mishima : « Ce doit être la sixième fois de ma vie que je contemple le Pavillon d’or. Le revoir en compagnie de Pep extatique produit le meilleur effet. Le contact high agit, nous sommes deux à vouloir incendier ce temple, vaincues par cet excès de beauté. » Dans L’impossible retour, si Amélie et Pep ratent le combat de Sumo, le Japon dans sa totalité est évoqué. Puis, la romancière se lance dans une réflexion sur le mythe de l’éternel retour élaboré par Nietzsche. Et aussi sur le passage inexorable du temps qui rend impossible toute tentative de retour. Depuis Héraclite, et même avant lui, on sait que rien ne reste fixé dans le temps, ou cristallisé à tout jamais dans les relations humaines : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». L’eau n’est jamais la même, et Amélie qui a à présent la cinquantaine n’est plus la petite fille de cinq ans. Elle a changé, le Japon a changé, ses souvenirs sont trop fragmentaires pour constituer une géographie. Et puis, elle se rend compte qu’après la mort de son père, son rapport à la langue japonaise, sa langue paternelle, n’est plus le même. Si elle se rappelle beaucoup de choses, les paroles, les odeurs, elle sent qu’entre chacune d’elles il y a du vide depuis que son père n’est plus de ce monde. L’impossible retour devient alors un hommage vibrant au père disparu, lui qui, de son vivant, avait un jour donné une leçon d’une grande importance à sa petite fille. Cette leçon, ensuite, était devenue une ligne de conduite : Amélie ne prendra jamais la grosse tête. Elle restera toujours humble : « Donc, ce héros qui avait sauvé plus de mille vies humaines, ce fin diplomate, ce chanteur de nô, cet homme d’une culture effarante, se tenait pour un zéro pointé et m’attribuait la même note. D’où pouvait venir pareille déconsidération ? » Trois jours après notre rencontre au Quartier Latin, mon dernier éditeur m’a informé qu’un courrier de la part d’Amélie Nothomb m’attendait. Dans une lettre manuscrite, l’expéditrice me disait qu’elle avait lu mon livre le soir même et qu’elle avait appris beaucoup de choses grâce à moi. Le souffle de mon barde du XVIIIe siècle l’avait atteinte et la portait désormais. J’ai compris que de là où il se trouvait, monsieur le baron pouvait être fier de sa grande Amélie. Elle avait retenu sa leçon, elle savait faire preuve d’une grande générosité de cœur. Notre rencontre n’était donc pas fortuite, car un Kurde déraciné figurait désormais dans la confrérie de la romancière. « Plus le temps passe et plus j’ai l’impression que nous sommes nombreux dans la confrérie. Nous sommes appelés, je crois, à peupler de plus en plus le monde, nous qui avons perdu un lieu aimé, à quelque titre que ce soit, et qui avons tenté de le retrouver, pour découvrir l’impossibilité du retour. » Mille mercis Amélie Nothomb ! Fawaz Hussain (19/03/25) |
Sommaire Lectures ![]() Albin Michel (Août 2024) 162 pages - 18,90 € Version numérique 12,99 € Lire sur notre site des articles concernant d'autres titres d'Amélie Nothomb : Le fait du prince Une forme de vie Tuer le père Barbe bleue La nostalgie heureuse Pétronille Le crime du comte Neville Frappe-toi le cœur Les Prénoms épicènes Soif Lire sur notre site un article concernant le livre de Fawaz Hussain Par le souffle de Sayat-Nova Voyage en Arménie et en Géorgie |
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