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Víctor DEL ÁRBOL


Personne sur cette terre


« Trois, quatre, cinq… Et il plongea dans un noir délicieux. »  Julián Leal, inspecteur de police barcelonnais part en salle d’opération chirurgicale. Atteint d’un cancer du rein en phase II, l’oncologue lui préconise une néphrectomie, l’avertissant : « Dans le pire des cas, le taux de survie à cinq ans était de soixante-quinze pour cent, avec une qualité de vie relativement bonne. Selon lui ces statistiques justifiaient que l’on se batte. »

Se battre, il connaît. Julián Leal est un inspecteur ordinaire parti en guerre, à titre personnel, depuis qu’il a trouvé dans sa boîte à lettres un message sibyllin : « "IL FAUX QUE VOUS L’AIDIÉ, S’IL VOUS PLAIT. PERSONNE D’AUTRE DOIT ETRE AU COURAN." Il n’avait pas demandé à trouver ce mot dans sa boîte à lettres, ni la vidéo qui l’accompagnait. Ces images floues et pixélisées avaient ouvert la porte de l’enfer, gâché sa vie, lui montrant de manière terrifiante son vrai visage. » Respectueux de la loi, l’inspecteur Julián Leal est un homme droit dans un monde aux valeurs vacillantes, un homme à faire son devoir, un anonyme presque exemplaire, mais cela reste à prouver. Il a séquestré et battu Restrepo, homme d’affaires apparemment estimable et l’a plongé dans le coma. Ensuite, il s’est rendu au domicile de son équipière, Virginia Ortiz, l’homme étrillé dans le coffre de sa voiture. Il lui avoue son geste. Elle l’a immédiatement arrêté. Maintenant Julián Leal se débat avec la justice. Paradoxalement, Virginia lui fait bénéficier des bons offices d’un pénaliste prestigieux, Raúl Fonseca, son parrain qui la considère comme sa fille. Grâce à ce dernier, Julián, suspendu, bénéficie d’une liberté surveillée et attend son procès. Avec son cancer, il ne sait pas s’il ira en prison ou décédera avant. Qu’est-ce qui a poussé un fonctionnaire exemplaire, Julián Leal ( leal : adjectif signifiant loyal ) à commettre un geste irréparable et à taire les motivations de son geste même à Virginia ?

Profitant de vacances forcées, l’inspecteur Leal se rend sur la côte galicienne dans le petit village où il est né et a vécu avec ses parents jusqu’au jour du meurtre de son père et l’incendie criminel de leur maison. Une vieille histoire dont tout le village se souvient et remonte à une trentaine d’années plus tôt, le 6 novembre 1975. Sans être le bienvenu, il y retrouve des connaissances dont une ancienne amie d’enfance Carmen avec laquelle il se dispute. Le cadavre de Carmen, découvert par un promeneur et son chien, gît aux environs du village. Un autre ami d’enfance de Julián, Gregorio, un esprit simple dans un corps de géant a disparu, et pourrait être le criminel. La police locale voudrait des informations sur l’inspecteur comme témoin.

Pour le commissaire Heredia, Julián Leal, son subordonné, constitue un déshonneur pour le corps de police. Pour lui, la coupe déborde en apprenant par la police de Ferrol le meurtre de Carmen Laín Ramos et l’escapade de Julián en Galice. Il n’a pas de doute, il n’y a pas de fumée sans feu. Il fait sentir tout le poids hiérarchique de sa fonction en demandant à Virginia, d’aller interroger son ex-binôme en compagnie du sous-inspecteur Soria, « un trou du cul qui traînait à l’intérieur du commissariat et racontait ses petits exploits  aux plus jeunes  en attendant de partir à la retraite. Un de ces gars qu’on adore ou déteste, sans nuance. » Surtout le toutou de Heredia qui a Julián  dans le collimateur depuis des années. Le cas de Restrepo, l’homme bastonné par Julián, apporte à Heredia l’occasion d’en finir définitivement avec l’inspecteur et en fait une affaire qui lui tient particulièrement à cœur.  Autrefois il lui avait accordé sa confiance. « Quand il fit la connaissance de Julián en 1985, il le crut différent des autres. La chute du franquisme l’avait touché à son point le plus douloureux. Son père avait été un militaire décoré pendant la guerre civile et un phalangiste de la première heure. Son fils aurait dû être furieux de constater que tout ce pour quoi son père  s’était battu s’évanouissait peu à peu, mais ce ne fut pas le cas. Heredia comprit vite son erreur. Julián était devenu policier, comme tant d’autres, en pensant qu’il pourrait miner plus rapidement le système de l’intérieur. »

D’autres meurtres suivent. Heredia insiste toujours pour compromettre Julián, entêtement bizarre même à un subordonné comme Soria. Des preuves et des cadavres s’accumulent de jour en jour. Un des amis d’enfance, Foulińa avec qui Julián a passé la soirée lors de sa visite en Galice et même au passage couché avec sa sœur Susana,  devient accusateur. Il déclare à la police avoir découvert Gregorio mourant et affirmant, dans son dernier souffle, avoir vu Julián enlever Carmen. Trahison incompréhensible pour Julián. Francisco, un autre natif du village de Galice de la génération des parents de Julián, vivant à Barcelone, est assassiné. Un peu plus tard, c’est le tour de Waldo, libraire, ivrogne et vieil ami de Francisco. Virginia chargée aussi de cette enquête apprend fortuitement que Julián fréquentait Clara, une journaliste en cure de désintoxication dans un institut. Elle n’est autre que la fille de Francisco. Une autre voix, un narrateur secondaire, grand et athlétique, bien habillé, les yeux noirs commente les événements d’autant plus aisément qu’il dit y avoir participé et connaître tous les protagonistes. L’affaire s’épaissit. En attendant, cette accumulation de cadavres constitue la preuve, pour Heredia, que Julián est la branche pourrie qu’il faut éradiquer.

Julián semble détaché des événements et concentré. Il surveille. « L’enfant barbotait dans une flaque, absolument indifférent à ce qui se passait autour de lui. Julián l’observa un moment depuis sa voiture. Il ne lui avait jamais parlé, mais il savait tout à son propos. Chinchilla – son surnom – était un chat errant, rebelle, qui ne se laissait pas attraper ; il était pieds nus, une chaussure dans chaque main. Son pantalon, trempé, lui était trop grand, laissant son croupion à l’air». En réalité, l’enfant a été enchainé et violenté auparavant et la vidéo reçu par Julián est celle de l’infamie subie par Chinchilla. Une course contre la montre et, vu l’état de Julián, un compte à rebours semé d’embûches. Lui laissera-t-il le temps de découvrir quel homme se cache derrière un masque de loup ? Il en a fait une histoire très personnelle.

Passé et présent maillent et nourrissent une intrigue sinueuse, rythmée, qui démasque un échantillon humain et permet de s’intéresser à leurs comportements, sachant que « Personne sur cette terre n’était innocent, personne n’oubliait. Personne ne pardonnait. » Hier comme aujourd’hui, la violence et son déchaînement, partie maléfique de l’homme mi-ange mi démon, reste encore un mystère. Un infâme personnage répondant au questionnement de Julián Leal permet à Víctor Del Árbol de lever un morceau du voile. « …Parce que je peux me le permettre ». Un abject supplément d’être distinctif d’une grande bassesse.

Michel Martinelli 
(28/05/25)    



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Traduit de l'espagnol
par
Alexandra CARRASCO







Víctor del Árbol

est né à Barcelone en 1968. Après avoir étudié l'Histoire, il a travaillé dans les services de police de la communauté autonome de Catalogne. En France, son œuvre est publiée
chez Actes Sud dans
la collection Actes Noirs.


Bio-bibliographie sur
Wikipédia








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