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des Papiers collés
depuis le N°1


"Papiers collés"

Lectures de
Claude Darras


Note liminaire

J'ai repris la plume et l'encrier de mes "Papiers collés" dont j'ai emprunté l'intitulé à l'écrivain et poète Georges Perros (23 août 1923-24 janvier 1978).

À l'enseigne des Encres vagabondes, notes et pensées anciennes se mêlent désormais aux réflexions nouvelles, les unes et les autres épousant le désordre de l'existence et les variations météorologiques des états d'âme du diariste.

Issus de lectures journalières et plurielles, ces "Papiers collés" saisonniers distinguent cinq rubriques : Carnet (notes et pensées du journal proprement dit), Lecture critique (texte de critique et d'analyse littéraire), Billet d'humeur (commentaire personnel), Portrait (d'un auteur) et Varia (recueil de notes diverses)


Papiers collés n° 57 (Printemps 2026)     Ouvrir en PDF :

Carnet :
Notes
Billets d’humeur :
Les jambons du curé
La sarbacane du baron
La boussole céleste d’un papillon
Des pianos tombés du ciel
Lectures critiques :
Arnaud Esquerre : la liberté d’expression de nouveau en question
Des Pays habitables, une revue de textes rares
Guillaume Lebaudy et les bergers du voyage
Jean Janssen, peintre du quotidien
Portraits :
Amadou Hampâté Bâ : la sagesse du conteur
L’écologie scientifique au secours de la Forêt méditerranéenne
Une histoire de la photographie :
de la chambre noire à l’intelligence artificielle

La fabrique des Contes chez les frères Grimm
Varia :
L’artisanat n’a pas disparu, les artisans ont changé…
Les jeunes générations mangent moins de pain
Les libellules dans l’Histoire
Répéter avec Camus


Carnet : En toute sincérité
La sincérité, c’est la sensation perpétuelle de ne jamais dire ce qu’on pense. De ne le pouvoir.
(Georges Perros, « En vue d’un éloge de la paresse », 1955, Œuvres, Quarto Gallimard, 2017)

Au jour le jour
Les villages des bords de Loire possèdent une flottille qui dodeline au moindre vent. Bateaux de pêche aux vives couleurs. À la belle saison, on fait cuire le goudron. On fignole les barques. N’y passe-t-on pas les meilleurs, les plus doux instants de sa vie ?
Sur la rive, dans cinquante centimètres d’eau, jouent les ablettes. Là-bas, une femme agenouillée frappe du battoir. Une vieille à bonnet suit sa vache. Le soir, des troupeaux entrent dans le fleuve refoulant des bourrelets d’eau. La lumière du crépuscule rougeoie sur les corps massifs.
Bruits de rames sur l’eau, dimanches ensoleillés, des citadins s’étendent sur l’herbe. Les grands peupliers accompagnent les cascatelles de l’écluse.
(Jules Mougin, « La Grande Halourde », éditions Robert Morel, 1961)

Un péché nouveau
Les progrès de l’information ont engendré, pour notre époque, un péché nouveau : celui de non-lucidité.
(Gilbert Cesbron, Journal sans date 2, éd. Robert Laffont, 1967)

Des raisons d’espérer…
« Les triomphes du capitalisme ne sont que les défaites que l’humanité s’inflige à elle-même », écrit Raoul Vaneigem (Lessines, 1934). Cependant, l’écrivain et philosophe belge donne à ses lecteurs des raisons de ne pas désespérer. Depuis quelques temps, les mœurs et les mentalités se réforment, selon lui. Les signes d’une « mutation » se précisent avec la défense de l’environnement, les combats écologiques, l’exigence de la qualité, la (timide) réhabilitation de la valeur d’usage et le procès des diverses dictatures.

Assistante de navigation
GPS, c’est la seule femme que les hommes écoutent pour trouver leur chemin.
(Lundi 5 janvier 2026)

 

Billet d’humeur

Les jambons du curé

Pour rénover l’orgue de la cathédrale de Saint-Flour, le curé doyen - et chapelain de l’ordre de Malte - Philippe Boyer (6 février 1972, Murat) installe en septembre 2019 sur les terrasses sommitales de l’édifice gothique (achevé à la fin du XVe siècle) 12 ruches et 600 000 abeilles. La production de miel, baptisé La douceur des chanoines, n’ayant pas suffi à l’association des Amis de la cathédrale à financer l’œuvre de restauration du buffet et du jeu d’orgues, le curé Boyer investit, avec l’approbation de l’architecte des bâtiments de France, la tour nord de la cathédrale Saint-Pierre pour y affiner… des jambons ! Quand on sait que le recteur de la cathédrale cantalienne (de 2010 à 2022) a tenu une brasserie à Paris avant d’entrer dans les ordres, on ne s’étonne pas de le retrouver copain comme cochon avec des producteurs de jambons auvergnats d’exception. Ceux-là disposent de la précieuse Indication géographique protégée (IGP), c’est-à-dire que leurs porcs charcutiers, nés dans des élevages familiaux des monts du Cantal et de la Margeride, sont élevés sur paille et nourris, en fin de cycle, à la farine de châtaigne. Avec la protection de saint Antoine, patron de la corporation, les éleveurs ont compris l’intérêt des lieux d’affinage du sanctuaire épiscopal, situés à 892 mètres d’altitude et battus par les bons vents venus de la Planèze, de la Margeride et du Cézallier, une ventilation naturelle si salutaire au séchage des cuisses et épaules du porc auvergnat. À chaque affinage, qui dure plusieurs mois, ils accrochent une cinquantaine de leurs plus beaux jambons aux arbalétriers de la charpente du beffroi. Ainsi est né le Florus Solatium, le « réconfort de Florus » en latin, saint patron du diocèse, missionné par saint Pierre pour porter la bonne parole dans les campagnes. D’un poids de 7 kg, les premiers jambons d’Auvergne IGP Florus Solatium ont été vendus le 1er juillet 2022 cent soixante-dix euros pièce. Ils se retrouvent aujourd’hui dans les plus grands restaurants, de la table de l’Élysée à celle de Régis Marcon, chef triplement étoilé et lauréat du Bocuse d’Or. Cette incroyable aventure patrimoniale et gastronomique a valu au chanoine Boyer, qui est depuis septembre 2022 curé de la paroisse Saint-Géraud d’Aurillac, de recevoir, à l’automne 2025, l’ordre du Mérite agricole. Une démarche rare du ministère de l’Agriculture au bénéfice d’un ecclésiastique, le précédent récipiendaire de la distinction avait été Bernard-Nicolas Aubertin, archevêque de Tours, qui relança la culture de la vigne et la commercialisation du vin de l’abbaye de Lérins, à Cannes, lorsqu’il en fut abbé de 1989 à 1998. Ainsi soit-il.

 

Lecture critique

Arnaud Esquerre : la liberté d’expression de nouveau en question

Les conditions d’exercice de la démocratie ont toujours relevé de la plus extrême complexité. Aujourd’hui, ce régime politique dans lequel le pouvoir serait exercé par le peuple, c’est-à-dire par l’ensemble des citoyens, est bouleversé, comme il l’a souvent été d’ailleurs, parce que la doctrine qui prône un tel régime est attaqué, aujourd’hui en l’occurrence, dans ses fondements mêmes au titre de la liberté d’expression et de la véracité des faits publiquement rapportés. Il était nécessaire de rappeler au préalable ce qu’a été, historiquement, la censure institutionnelle, celle de l’État et des religions dominantes, pour le cinéma et la littérature. Sociologue et directeur de recherches au CNRS, Arnaud Esquerre (né en 1975) revient sur les dérives de notre temps dans son ouvrage « Liberté, vérité, démocratie ». Aussi déplore-t-il que « Jeanne d’Arc, pourtant morte en 1431, continue à se mouvoir dans la vie politique française comme une marionnette dont les fils sont tirés par l’extrême droite, en dépit d’efforts d’historiens pour les sectionner avec le sécateur de la vérité. » Et de poursuivre ses doléances : « Dans l’État se présentant comme le champion des États démocratiques parce que la liberté d’expression y serait la plus étendue, Donald Trump, président des États-Unis de 2017 à 2021 et réélu le 5 novembre 2024, a déversé et continue de déverser des flots d’énoncés faux, tout en dénonçant constamment de fausses nouvelles (fake news). » La philosophe Hannah Arendt avait rappelé que le contraire de la vérité concernant les faits en politique n’était ni l’erreur ni l’illusion, mais la fausseté intentionnelle. Car celle-ci, affirmait-elle, est « une tentative de changer le récit de l’histoire, et en tant que telle, elle est une forme d’action ». Le menteur en politique, qui proclame intentionnellement des propos faux, « dit ce qui n’est pas parce qu’il veut que les choses soient différentes de ce qu’elles sont - c’est-à-dire qu’il veut changer le monde », ajoutait-elle en substance. Pour combattre ces fausses nouvelles, pour en contrecarrer la désinformation, des gouvernements d’États démocratiques, en Europe, tentent de protéger leurs actions et leurs discours d’énoncés faux au nom d’une vérité… qu’ils détermineraient. L’État français a même légiféré à cet égard, instaurant, par une loi promulguée en 2019, un dispositif susceptible d’empêcher l’accès à ces fausses informations, surtout en période d’élections, parce de tels propos peuvent altérer la sincérité d’un scrutin à venir. Prolongeant un plaidoyer bien argumenté, l’auteur souligne toute l’ambiguïté et le caractère pernicieux du slogan publicitaire de la chaîne CNews du groupe Bolloré inlassablement répété en 2024 : « La liberté d’expression n’a pas de prix ». Ladite chaîne a été très vivement critiquée par l’association Reporters sans frontières pour l’absence de diversité des points de vue exprimés dans ses émissions au bénéfice de la seule extrême droite. « Il semble pourtant, écrit-il, que si l’on est suffisamment fortuné, on puisse dépenser son argent pour tenter d’acheter la liberté d’expression afin de la confisquer ». La conclusion de l’ouvrage était attendue : nous vivons aujourd’hui dans des sociétés où il est difficile, sinon impossible, de bénéficier d’une totale liberté d’expression, quand bien même nous pourrions nous exprimer dans un espace public commun - qui s’est étendu d’une façon extraordinaire - apte à garantir la liberté, la vérité et la démocratie de la parole, de l’écrit et de l’image.

Arnaud Esquerre © Photo Franck Ferville

  • Liberté, vérité, démocratie, par Arnaud Esquerre, éditions Climats, 120 pages, 2025.

 

Portrait

Amadou Hampâté Bâ : la sagesse du conteur

« En Afrique, quand un vieillard traditionnaliste meurt, c’est une bibliothèque inexploitée qui brûle ». Cette sentence a rendu célèbre Amadou Hampâté BÂ (Bandiagara, Mali, 1901-Abidjan, mercredi 15 mai 1991), l’un des plus remarquables défenseurs et chercheurs des traditions orales africaines. Né en 1901 à Bandiagara, au Soudan français (aujourd’hui le Mali), il est issu par son père d’une famille de marabouts et de guerriers du pays Poromani. Les deux branches familiales appartiennent à deux lignées importantes mais antagonistes de l’histoire de l’ancien empire peul du Macina. Orphelin à deux ans, sa mère Kadidja Pâté Poullo Diallo, fille d’un grand initié peul, se remarie avec Tidjani Amadou Ali Thiam, le roi toucouleur de Bandiagara et chef de la province de Louta (Burkina Faso). Son enfance est marquée par la violence des guerres fratricides, des drames familiaux et de la conquête coloniale. Après l’école de Bandiagara, il fréquente celle de Djenné au moment où un ami d’enfance de son père adoptif, Koullel, le prend en charge. Surnommé Amkoullel, c’est-à-dire le petit Koullel, il reçoit à ce moment-là les deux initiations majeures du Mali, celle des Peuls et celle des Bambaras. « J’étais à l’époque chef d’une association de garçons de mon âge, raconte-t-il, groupant 70 jeunes gens auxquels, tel Koullel au milieu des adultes, je communiquais mon jeune savoir. Je les faisais profiter de tout ce que j’entendais conter à la Cour de Tidjani et qui constituait, à proprement parler, l’enseignement même de la tradition orale. Il y avait les contes de toutes sortes : contes historiques, contes mythiques, contes initiatiques ou d’enseignement occulte, en tout cas toujours didactiques, contes de guerre, chroniques historiques, contes égrillards aussi. Il y avait les récits généalogiques, très importants en Afrique, puis les poèmes récités, chantés ou joués avec accompagnement de musique. Il y avait la poésie épique, la poésie bucolique et champêtre, les éloges en l’honneur de certaines familles ou d’actes de bravoure, les poésies concernant les métiers et les satires pour censurer les mœurs - sans parler des enseignements pratiques, tels que la pharmacopée, par exemple. » Pourvu de ce viatique de première utilité, il complète ses connaissances et parfait sa formation intellectuelle et spirituelle au contact de Tierno Salif Bokar (1875-1940), cheikh de la confrérie soufie Tidjaniya. Petit neveu d’El Hadj Omar, le célèbre conquérant et chef religieux toucouleur, son maître supervise et dispense l’enseignement religieux à Bandiagara axé sur l’amour, la charité et la tolérance ; érudit aux vastes connaissances littéraires et juridiques, le cheikh parle parfaitement cinq langues bien que n’étant presque jamais sorti de Bandiagara. Son passage à l’école professionnelle de Bamako précède son admission à l’École normale William-Ponty à Gorée (Sénégal), mais sa mère s’y oppose. Sanctionné par l’administration coloniale qui lui assigne la fonction d’écrivain auxiliaire temporaire à Ouagadougou, il parvient au prix d’efforts patients au poste envié d’interprète particulier du gouverneur du Soudan à Bamako. Son attachement à la confrérie Tidjaniya, branche soufiste de l’Islam, considérée comme antifrançaise, le rend momentanément suspect et il doit son salut au professeur Théodore Monod qui lui fait intégrer en 1942 l’Institut français d’Afrique noire (IFAN) à Dakar. Il est en 1943 lauréat du grand prix de l’Afrique occidentale française pour « Kaydara », qui rassemble des contes initiatiques peuls. À partir de cette époque, il se consacre à la recherche et à l’étude approfondies des traditions orales. Venu en France pour la première fois en 1951, grâce à une bourse de l’Unesco, il travaille à Paris avec les africanistes du musée de l’Homme, de la sixième section de l’École des hautes études et de l’École nationale des langues orientales vivantes. « Mes premières visites furent pour le musée de l’Homme et le Collège de France, rappelle-t-il. Ce furent les débuts de mes relations avec le professeur Massignon, d’une part, de ma collaboration avec les ethnologues spécialistes du département Afrique noire du musée de l’Homme : Marcel Griaule, Joseph Tubiana, Denise Peaulme, Germaine Dieterlen… ». Il privilégie les relations avec Marcel Griaule, dont les travaux sur les populations dogons de la falaise de Bandiagara ont fait connaître une des plus originales civilisations de l’Ouest africain. En 1955 paraît « L’Empire peul du Macina - 1818-1853 » qu’il écrit en collaboration avec Jacques Daget, professeur au Muséum national d’histoire naturelle de Paris. En 1957 Présence africaine publie « Tierno Bokar, le sage de Bandiagara », puis c’est « Koumen : texte initiatique des pasteurs peuls » (rédigé avec Germaine Dieterlen) et « L’Éclat de la grande étoile suivi du Bain rituel ». Il assume à partir de 1958 des responsabilités officielles : administrateur de la Radiodiffusion française d’outre-mer, fondateur et directeur de l’Institut des sciences humaines du Mali à Bamako, ambassadeur du Mali en Côte d’Ivoire (1962-1966), membre du Conseil exécutif de l’Unesco (1962-1971). Dans son ouvrage « L’Étrange Destin de Wangrin ou Les Roueries d’un interprète africain », il narre la vie aventureuse de Sambi Traoré qu’il cache sous le pseudonyme de Wangrin. Interprète au service des « Dieux de la brousse » autrement dit des administrateurs coloniaux, Wangrin s’est enrichi pendant la première guerre mondiale par le détournement des bœufs de réquisition et ensuite par un trafic d’influence pratiqué notamment à l’occasion de la nomination des chefs de province ou de canton, avant d’être lui-même victime d’aventuriers européens qui le grugent. Le pittoresque des personnages et les rites animistes bambaras - avec l’irruption du dieu des contraires Gongolama Sooké -, la vérité des portraits et celle des tableaux de la vie coutumière qui émaillent le récit ont valu à son auteur le grand prix littéraire de l’Afrique Noire. Amadou Hampâté BÂ met un terme à ses fonctions officielles en 1971 et se fixe à Abidjan (Côte d’Ivoire), où il meurt le 15 mai 1991. Chez lui, à Abidjan, dans le quartier de Marcory, la petite salle contiguë à la salle de prières est souvent pleine : personnalités politiques, hauts fonctionnaires, notables, commerçants, universitaires s’y retrouvent avec les plus humbles pour interroger leur hôte sur des problèmes familiaux, religieux, politiques ou tout simplement pour l’entendre parler de l’Afrique, de l’islam ou de ses écrits. Assis au centre de la pièce, vêtu à l’africaine, il répond posément aux questions en bambara, en peul ou en français. Il aime à citer son vénéré maître Tierno Bokar : « La parole est un fruit dont l’écorce s’appelle bavardage, la chair éloquence, et le noyau bon sens ». Quant à lui, il confesse en toute humilité : « Je suis un diplômé de la grande université de la Parole enseignée à l’ombre des baobabs. »

Amadou Hampâté Bâ à son domicile d’Abidjan, en juin 1975
© Photo Jeune Afrique, droits réservés

  • L’Étrange Destin de Wangrin, Christian Bourgois éditeur, 381 pages, 1999 ;
  • Mémoires, éditions Actes Sud, 864 pages, 2012 ;
  • Vie et enseignement de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara, Points Seuil, 2014 ;
  • Amkoullel, l’enfant peul, éditions Actes Sud, 240 pages, 2022.

 

Varia : l’artisanat n’a pas disparu, les artisans ont changé…

« L’artisanat n’a donc pas disparu. Il s’est transformé. Cette plasticité est une clé essentielle pour comprendre sa pérennité. Les artisans d’aujourd’hui ne sont plus ceux de 1950 ou de 1920. Ils ne font plus les mêmes métiers. Certaines activités ont bel et bien décliné - le textile et le cuir, le bois et l’ameublement notamment - mais d’autres ont émergé dans les services à la personne et la réparation en particulier. L’artisan est moins souvent tailleur, cordonnier, charron ou tonnelier, mais plus fréquemment coiffeur, mécanicien automobile, taxi ou réparateur informatique par exemple. Le bâtiment a renforcé sa position dominante avec là aussi l’émergence de nouveaux métiers (cuisiniste, chauffagiste, installateur de vérandas ou de terrasses…). L’artisanat domine toujours des branches d’activités comme le bâtiment, la coiffure ou la boulangerie. Certains métiers qui avaient beaucoup souffert au XXe siècle retrouvent des couleurs depuis la fin du XXe siècle comme les brasseurs ou les facteurs d’instrument ou encore les métiers d’art en attirant aussi de nouveaux profils. Durant la quasi-totalité du XXe siècle, en dehors de la période de l’Occupation et de l’immédiat après-guerre, les artisans étaient d’anciens ouvriers qui s’installaient à leur compte après avoir appris leur métier auprès d’un petit patron en apprentissage et ils étaient très majoritairement issus de milieux populaires. Aujourd’hui, ils ont suivi des parcours professionnels plus diversifiés avant de créer leur entreprise. Les artisans n’exercent plus les mêmes métiers et ils ne les exercent plus de la même manière. Les travailleurs indépendants se sont mués en petits entrepreneurs. Quand l’artisanat s’organise dans l’entre-deux-guerres, les artisans sont des travailleurs indépendants, des ouvriers à leur compte qui travaillent seuls, qui sont devenus leur propre patron sans devenir eux-mêmes des patrons. C’est encore le cas d’environ 60 % d’entre eux au milieu du siècle, mais ce profil évolue rapidement dans les décennies suivantes, dans la deuxième partie du siècle. Les artisans travaillent moins souvent seuls. Ils deviennent plus souvent des petits patrons qui emploient un ou deux salariés. Ils se sont rapprochés des banques pour développer leurs investissements. Ils communiquent, font de la publicité, pour signaler leur entreprise à l’échelle de leur bassin de vie…
« Au fil de leurs investissements, ils ont aussi transformé leur façon de travailler. Les artisans sont certes des travailleurs manuels, mais l’artisanat n’est pas resté figé dans des modes opératoires antérieurs à l’industrialisation, purement manuels et étrangers aux machines. Ce ne sont pas des gardiens de la tradition. S’ils travaillent essentiellement de leurs mains, ils ont aussi appris à produire avec des machines et une grande diversité de nouveaux outillages et d’équipements selon leurs besoins, à mettre en œuvre de nouvelles matières, à proposer de nouveaux produits ou services… Ils ont pu mécaniser une partie de leur chaîne opératoire : le pétrissage en boulangerie, le terrassement ou la préparation des bétons dans la maçonnerie, la découpe des pièces en menuiserie… Ces nouveaux procédés font désormais partie de ces savoir-faire dont la maîtrise fait l’homme de métier, l’artisan. Les artisans se sont adaptés à l’évolution des techniques en développant leurs propres usages. L’autonomie dans son travail et la maîtrise de son travail sont ainsi des caractéristiques de l’artisanat qui continuent d’attirer vers lui de nouveaux entrants, lui permettent de se renouveler et même de croître ces dernières années. […]
« De même, si la majorité des artisans votent à droite, ils le font moins massivement que les commerçants auxquels ils sont souvent assimilés. Une partie non négligeable des artisans sont restés proches du monde ouvrier dont ils sont issus, sont viscéralement attachés à leur indépendance par une forme d’ethos anarchisant, de refus de l’autorité, et sont de gauche. Aux dernières élections, ceux-là ont voté Mélenchon plutôt que Macron ou Le Pen. »
Extraits de l’ouvrage de Cédric Perrin, « Le XXe siècle des artisans - Histoire d’une disparition non advenue », éditions Le Manuscrit, 216 pages, 2023.



Carnet : ah ! les mondanités !
Les circonstances m’amènent ces derniers mois à renouer avec les mondanités que la profession de journaliste, représentant d’un quotidien d’informations générales, m’imposait de temps à autre. Ce rapprochement m’apporte le bénéfice d’une nouvelle considération sociale. Quelle futilité !
(Lundi 19 janvier 2026)

Les Verts et les nouveaux mouvements sociaux
Jürgen Habermas propose une analyse du phénomène des « Verts » parfaitement argumenté. « Les Verts représentent le noyau organisé de ce qu’on nomme les "nouveaux mouvements sociaux", nouveauté qui réside autant dans leur composition - multiple - que dans leurs buts. On y rencontre des membres de la classe moyenne se sentant menacés par les grands projets techniques, des jeunes gens que leur éducation et leur formation, généralement supérieure, rendent sensibles à l’absurdité d’un certain développement industriel, des femmes, des chômeurs, etc. Les buts sont écologistes et pacifistes. Il y a chez beaucoup la nostalgie de formes de vie alternatives, qui ne passent ni par des carrières, ni par des satisfactions financières, ni par la sécurité, mais privilégient une sorte d’activité spontanée à taille humaine et qui sont plus morales que celle de leurs parents. »

Les classiques et les modernes
Un éditeur qui me renvoie mon manuscrit considère que j’écris dans une langue classique, cherchant à faire dix-huitième : c’est un reproche à peine dissimulé. Tant mieux, après tout, si je ne suis pas la mode, l’art n’a pas d’âge.
(Mardi 27 janvier 2026)

Parole, parole, parole !
Ces candidats aux élections municipales tombent dans l’insignifiance. Après avoir répété quelques slogans et écrit quelques perles, leur parole devient diplomatique. Visant tout le monde elle n’atteint plus personne.

L’invention de Charles Dickens
Je redécouvre Charles Dickens (1812-1970), cet écrivain anglais à l’extraordinaire invention, si habile à faire rire, penser ou rêver, à serrer le cœur ou à glacer le sang. Lorsqu’il mourut, en 1870, l’écrivain André Maurois raconte qu’un petit garçon demanda : « Monsieur Dickens est mort ? Est-ce que le Père Noël va mourir aussi ? ».
(Mercredi 28 janvier 2026)



 

Billet d’humeur

La sarbacane du baron

Lorsque nous passons, en France, de la plume sergent-major au stylo à bille, un grand pas est franchi dans les travaux d’écriture aussi bien scolaires, comptables que commerciaux. Songez qu’en 1959 deux élèves de Bernay, en Normandie, sont renvoyés du collège Augustin-Fresnel pour avoir utilisé un stylo à bille ! Jusqu’au 3 septembre 1965 où un décret gouvernemental autorise l’usage du stylographe en classe, les pleins et déliés de la calligraphie enfantine ravissent les maîtres et font même l’objet d’une notation. Les écoliers écrivent un buvard sous la main pour éviter que les coulures d’encre violette ne maculent leur tablier, leurs livres ou leurs cahiers.
Quand José Ladislav Bìró, alias Lázlo Bìró (1899-1985), journaliste hongrois natif de Budapest, fait breveter le stylo en 1943, il poursuit ses expérimentations depuis vingt ans. Il s’est rendu compte que l’encre utilisée pour l’impression sur les rotatives de son journal séchait plus rapidement que celle de son stylo à plume. Il imagine un instrument à tube évidé contenant un réservoir d’encre, terminé par une plume inoxydable servant à écrire et muni d’un petit roulement à bille qui dépose l’encre en continu sur le papier. Une double et impérieuse nécessité conditionne l’efficacité de son invention : l’extrême précision du roulement à bille et la viscosité élevée de l’encre permettant une application uniforme sans dessécher la bille. Une société suédoise crée cette bille en tungstène et Georg Bìró, le frère chimiste, conçoit une encre à séchage rapide. Lázlo Bìró perfectionne le procédé et dépose deux brevets, l’un en 1938 à Paris, le second en 1940 en Argentine où il s’est exilé pour fuir le nazisme.
Issu d’une noblesse italienne désargentée installée en France en 1925, Marcel Bich (Turin, 1914-Neuilly-sur-Seine, 1994) lui rachète son brevet en 1945. Des horlogers suisses conçoivent une bille plus adéquate et le baron Bich a le génie d’inventer un réservoir d’encre escamotable dans un étui en plastique transparent de nature à réduire le coût unitaire du stylo. En 1952, il produit son premier produit star, le Bic Cristal, c’est-à-dire son propre nom amputé du h. Doté de son moule hexagonal en plastique transparent, il est jetable, rechargeable et vendu à un prix dérisoire. « Un stylo Bic écrit 3,4 kilomètres », claironne-t-on à Clichy où Marcel Bich a installé, en octobre 1945, avec son associé Édouard Buffard (1908-1996), le siège de l’entreprise PPA (Porte-plume, porte-mines et accessoires), rebaptisée Bic en 1953. Sept décennies plus tard, le Cristal demeure le stylo le plus vendu au monde avec 150 milliards d’unités ! Entre-temps, le capuchon du Bic Cristal a été remanié afin de permettre à l’air de circuler et de prévenir toute suffocation en cas d’ingestion accidentelle. Aussi les potaches de la communale peuvent-ils sans danger ajuster à leurs lèvres la sarbacane du baron et propulser les boulettes de papier mâché sur leurs adversaires.



 

Lecture critique

Des Pays habitables, une revue de textes rares

Vecteurs de débats, de propositions et de réflexions critiques - dans le domaine des sciences humaines et sociales, de nombreuses revues entendent aujourd’hui colporter une pensée à la fois indépendante des partis, des syndicats et des associations, sans aucun dogme et en même temps fondée sur des expériences de terrain et des recherches savantes. Animée et dirigée par Joël Cornuault (Paris, 1950), Des Pays habitables est de celles-là. Elle ne pouvait paraître qu’avec la collaboration de Pierre Mainard éditeur, la maison fondée en 1999 par Stéphane Mirambeau. Les deux éditeurs cultivent le même sillon, celui des chevau-légers des affrontements et des enjeux de notre temps : esthétiques, culturels, intellectuels, politiques et sociaux. Tous deux affectionnent les récits de formes courtes mêlant prose et poésie, des textes rares à mille lieux des académies et des vitrines de librairies. Dans leur atelier respectif, ils privilégient la diversité, la contradiction et la controverse, c’est-à-dire qu’il n’est pas question pour eux de rester entre soi mais de refuser les cloisonnements disciplinaires, de pourfendre les chapelles, et de s’ouvrir à des textes d’auteurs étrangers, par leur pays, leur discipline, leur pensée singulière. Rien d’étonnant à ce que Joël Cornuault admire les revues dadaïstes, surréalistes et l’Internationale situationniste et s’obstine à garder en frontispice aux numéros de sa revue « L’en dehors », un bois gravé de Louis Moreau figurant un ouvrier tirant son chapeau à son passé sous les cieux noircis des fumées de son usine avant de prendre avec musette et bâton de marche la clef des champs. Au fil de ses livraisons, le revuiste illustre les propos des contributeurs d’une plaisante iconographie. Trois contributions ont plus spécialement fixé notre attention.
Roger Gilbert-Lecomte : Correspondance inédite d’Arthur Rimbaud (1870-1875). Parmi les quelque deux cents lettres écrites par Arthur Rimbaud (1854-1891), Roger Gilbert-Lecomte (1907-1943) en a retenu quelques-unes que le poète de Charleville rédigea depuis le Yémen et l’Abyssinie. Adressée à ses compagnons de bohême dont Paul Verlaine, à ses amis et à Théodore de Banville, cette correspondance fragmentée et touchante révèle sans doute le vrai visage et la vraie nature de « l’homme aux semelles de vent ». Deux lettres de 1975 interpellent, celles « où il est question du nouveau Verlaine, du Verlaine converti ! On peut, grâce à elles, se rendre compte combien Rimbaud, après la "Saison en enfer", considérait avec le plus grand mépris et le plus grand dégoût toute idée de conversion au catholicisme. À aucun moment de sa vie Rimbaud n’a pu admettre la soumission à une religion. À cet égard, et ceci est, je crois, maintenant définitivement établi, sans contradiction possible, toute sa vie n’a jamais été qu’un refus sans recours, refus de se soumettre à toute loi divine ou humaine. » Précisons qu’à ce moment, en février 1875, intervient une rupture où n’apparaissent plus sous la plume de Rimbaud la moindre préoccupation au sujet de sa littérature. (Des Pays habitables, n° 2, automne 2020)
Sylvain Tanquerel et Katrin Backes : La Chasse aux gamahès. I. Battre la campagne avec Jules-Albert Lecompte. II. Une Vénus à la caverne. Le gamahé est une espèce de talisman, qui consiste dans des images ou des caractères naturellement gravés sur certaines pierres, images et signes auxquels la superstition a fait attribuer certaines vertus, parce qu’elle les croit produits par l’influence des esprits. Adeptes des sciences mystérieuses, certains auteurs ont voulu expliquer le prodige des pierres figurées et parmi eux Jules-Albert Lecompte, auteur d’un opuscule intitulé « Les Gamahés et leurs origines » (1905) qui a fortement aiguisé la curiosité d’André Breton et de Roger Caillois. A. Breton estime que la démarche de Lecompte représente un moment important dans l’histoire de la « minéralogie visionnaire ». « Ainsi, soulignant que de telles recherches peuvent parfois agir sur l’esprit "à la manière d’un stupéfiant", Breton le donne comme exemple de ces "têtes qui semblent assez peu en mesure d’y résister", celles de "certains gamahistes" à qui leurs travaux donnent toutes licences pour battre la campagne. » (Langue des pierres, 1957). « Et Caillois d’en faire un cas extrême illustrant la faculté qu’ont parfois les pierres d’exciter "le démon de l’analogie" » (L’Agate de Pyrrhus, 1966). (Des Pays habitables, n° 2 et n° 3, automne 2020/printemps 2021)
Patrick Cloux : André Vers, un écrivain autodidacte. En quelques lignes, le destin d’André Vers (1924-2002), Parisien d’origine auvergnate, nous est livré ici. Dessinateur industriel, il quitta son boulot pour tenter l’aventure de l’écriture. « Il paria très tôt sur les copains du bord, remarque P. Cloux, rencontra sa chance en tombant sur Georges Brassens, qui débutait. Il allait souvent le voir avec René Fallet, le retrouvant chez Jeanne et Marcel Planche dans l’impasse Florimont ». Dans ses mémoires publiés par Régine Deforges en 1990, sous le merveilleux titre C’était quand hier ?, A. Vers évoque son adolescence dans Paris Occupé, ses amours difficiles et l’amitié qui le liait à André Hardellet, Blaise Cendrars, Jacques Prévert, Pierre Mac Orlan et Guy Béart. « Ses pages sont bien à lui, assure P. Cloux, chargées de sa voix vraie, riches de peu de grandes envolées, mais serties de beaux gestes, de bons coups, de rameaux bénis de tendresse. Elles promènent un filet dérivant, remuent une foule d’impressions et d’anecdotes vite recollées. Elles induisent à la longue un sentiment mitigé. Celui d’être en lecteur le témoin d’un certain nombre de bilans négatifs, d’histoires tronquées, de blessures encore vives au moment où il les note. Et puis d’une litanie où l’époque se cherche, écrite au ras des meubles. Émouvante et réaliste, bavarde, truffée d’une indulgence aux effets courts. Celle des écrits de Nizan, de Poulaille ou de Massé, à partir des mêmes matériaux, charge plus la mule. Ils étaient tous plus ou moins liés à une cellule militante. » (Des Pays habitables, n° 3, printemps 2021). Dans le même numéro, on savoure « La Dromomanie de Jean-Jacques Rousseau » du docteur Emmanuel Regis ainsi que « Neiges Paysages », de Claude Dourguin, deux contributions qui répondent parfaitement à la devise Naïveté Utopie Exubérance qui complète la désignation de la revue.

Dessin de Gabrielle Cornuault

  • Des pays habitables, numéro 2, 84 pages, automne 2020 ;
  • Des pays habitables, librairie La Brèche, éditions, diffusion et distribution Pierre Mainard éditeur, numéro 3, 86 pages, printemps 2021.


 

Portrait

L’écologie scientifique
au secours de la Forêt méditerranéenne

Étudiant les relations entre les êtres vivants (humains, animaux, végétaux) et le milieu dans lequel ils vivent, l’écologie est un mot - un concept - qui se glisse de plus en plus dans les discussions et les débats de nos contemporains sur l’agriculture, la politique, la citoyenneté, l’économie, la philosophie, le droit et la santé, entre autres sujets d’actualité. Pourtant, la cause de l’écologie n’est pas soutenue ni défendue comme elle le devrait. À cet égard, pour la région méditerranéenne, il est crucial que les idées et les consciences progressent davantage pour mieux protéger forêts, garrigues et maquis, basses plaines et littoral, îles, rivières et mer.
À Marseille, depuis 1978, l’association Forêt méditerranéenne (
1) se préoccupe avec rigueur et bienveillance de l’état sanitaire de la végétation forestière méditerranéenne (2) et propose aux autorités compétentes des solutions pour l’améliorer. Au sein d’un cénacle approchant les 300 membres cotisants, forestiers, scientifiques, botanistes, ingénieurs, écologues, universitaires, urbanistes, fonctionnaires, militants et amoureux de la nature s’emploient à protéger et à réparer, autant que faire se peut, les écosystèmes et les paysages de cette région, conscients que la bonne santé des écosystèmes influence le bien-être des hommes, individuellement et collectivement.

Treize millénaires…
Treize millénaires nous séparent de la fin de l’époque glacière - entre 22 000 et 13 000 ans avant aujourd’hui - lorsque la végétation qui régnait dans le bassin méditerranéen était une steppe herbeuse piquetée de genévriers dans laquelle ne subsistaient que quelques arbres en maigres bosquets à la faveur de conditions exceptionnelles et très localisées ; la reforestation s’est opérée postérieurement à la première amélioration climatique intervenue il y a treize mille ans environ. Outre les dix-huit départements des provinces françaises (4,5 millions d’hectares), la forêt méditerranéenne concerne les 27 pays du pourtour de la Méditerranée (superficie forestière estimée à 88 millions d’ha) qui constituent l’extrémité ouest du continent nord-afro-eurasiatique, mais auxquels il convient d’ajouter, selon Guy Benoit de Coignac (1934-2024), les pays les plus méditerranéens de tous dans la définition : l’ouest du Maroc et le sud du Portugal. Espagne, France, Turquie et Italie : à eux seuls ces quatre pays représentent 64 pour cent de la superficie forestière totale de la région. Sur le plan climatique, le déficit pluviométrique en saison chaude, lié au gonflement des anticyclones subtropicaux en été, créé une situation naturellement défavorable à la végétation forestière du bassin méditerranéen. Ingénieur en chef du génie rural, des eaux et des forêts, celui qui présida l’association Forêt méditerranéenne de 1990 à 2004, complète la présentation en rappelant que ladite forêt méditerranéenne s’étend également aux autres continents : « dans l’hémisphère Nord, la basse Californie (USA et Mexique) et au sud, le centre du Chili, la province du Cap en Afrique du Sud et les régions de Perth et Adélaïde en Australie ».

Une forêt robuste et résiliente
« Au début du XIXe siècle, la forêt méditerranéenne n’existe pas, enseigne l’historienne Martine Chalvet. Elle se décline en une myriade de cas locaux sans cohérence et sans liens apparents. Formés dans des écoles forestières française, espagnole, italienne ou grecque largement influencées par des modèles sylvicoles totalement étrangers au monde méditerranéen, les officiers des Eaux et Forêts appliquent d’ailleurs des méthodes et des techniques générales. Au-delà des conceptions, le décor que nous admirons de nos jours n’est pas encore "planté". En reboisant avec des graines de cèdres et de pins venues de l’ensemble de la Méditerranée ou en important de nouvelles espèces comme l’eucalyptus, c’est bien l’Européen qui a créé une nouvelle forêt méditerranéenne. » Hérité des Grecs puis des Romains, symbole de paix et d’unité, l’olivier planté par les hommes marque en somme la limite naturelle de cette forêt. 290 espèces d’arbres dont 201 endémiques y sont abritées. Les 10 essences les plus importantes, en surfaces boisées de production, se trouvent être, par ordre décroissant : chêne pubescent, chêne vert, pin sylvestre, pin d’Alep, chêne liège, pin noir, châtaignier, hêtre, mélèze et pin à crochet. Plusieurs essences dépérissent cependant, le pin sylvestre, le chêne-liège et le sapin pectiné. L’état sanitaire du chêne blanc se dégrade et l’on constate une forte mortalité des chênes verts.
La multitude de biens apportés par la forêt méditerranéenne a entraîné l’expérimentation de techniques visant à mieux l’exploiter et à la valoriser. Outre les revenus provenant du bois et du pâturage, de très nombreux produits sont tirés de cette forêt, bien plus que dans celles situées plus au nord : fruits, champignons, gibier, miel, fourrage, plantes médicinales et aromatiques, liège, tanins, résines, etc. « Pendant des siècles, remarque Jacques Blondel, le charbon de bois a été la principale source d’énergie comme l’atteste l’abondance des loges charbonnières dont les vestiges parsèment les forêts méditerranéennes, jusqu’à une quarantaine par hectare. […] On ne peut comprendre la dynamique des systèmes forestiers méditerranéens et de la diversité biologique qui les anime sans les situer par rapport à la manière dont les humains les ont habités, gérés et exploités. » « L’examen des archives archéologiques et historiques, considère en outre le directeur de recherche émérite au CNRS (Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive de Montpellier) et administrateur de l’association Forêt méditerranéenne, de même que l’analyse des conduites traditionnelles de valorisation des espaces forestiers montrent que, globalement, la forêt méditerranéenne est robuste et résiliente, se prêtant admirablement aux multiples formes d’utilisation et de valorisation. »

Une banque de données unique
Présidée aujourd’hui (3) par Charles Dereix (Bordeaux, 1952), ingénieur général des ponts, des eaux et des forêts honoraire, l’association entend « favoriser la diffusion des connaissances et les échanges d’information sur les espaces naturels et forestiers méditerranéens, afin de faire reconnaître les spécificités des forêts méditerranéennes ». Le mode d’action de la société repose sur l’organisation de journées de communication parfois agrémentées de visites de terrain, de voyages d’études généralement à l’étranger, de rencontres thématiques, de séminaires et de colloques. Ses dirigeants organisent et encouragent les échanges entre propriétaires forestiers, élus, scientifiques, pompiers et associations environnementales, une démarche qui tient naturellement compte de la dégradation de la diversité biologique, des changements climatiques et de l’évolution des représentations et attitudes de la société envers les milieux forestiers. Elle dispose d’un public varié : son réseau implique plus de 4 000 contacts en France, mais aussi dans les autres pays méditerranéens. Elle édite deux publications, une revue technique, Forêt méditerranéenne (4 numéros par an), disponible sur abonnement au format papier, et La feuille et l’aiguille, lettre d’information trimestrielle (papier et numérique). Mis en ligne en 2011, un site internet permet la consultation - libre et gratuite - de plus de 2 200 articles, la plupart issus des publications citées, ce qui compose une banque de données unique dont les sujets révèlent une immense diversité : multifonctionnalité de la forêt, place des activités récréatives, valeur économique et/ou patrimoniale, valorisation des bois méditerranéens, débroussaillement et incendies de forêts, sylvopastoralisme et pâturage en forêt, place dans les politiques territoriales, enjeux liés à la biodiversité, production et mise en valeur du liège, biomasse et énergie, mécanisation du travail forestier, changement climatique et sylvicultures à inventer, le bain de forêt (sylvothérapie), Être botaniste au XIXe siècle : Philipp Salzmann, l’art et la forêt, etc. Documents de bonne vulgarisation, ils sont produits par des spécialistes de différentes disciplines et construits selon une démarche pédagogique conçue pour rendre les connaissances accessibles au plus grand nombre.

Les vertus de la pédagogie
Si elle œuvre dans le champ complexe de l’écologie scientifique, Forêt méditerranéenne en étudie aussi bien les aspects classiques que les recherches nouvelles pour mieux les transmettre au gré d’actions de sensibilisation et d’initiation du grand public. Aussi, au travers de certaines de ses manifestations, invite-t-elle ses auditeurs à développer à leur tour une écologie véritable et sensible, ancrée dans la vie quotidienne et la responsabilité collective. Plus de deux tiers des Français estiment que les forêts sont en danger et se disent prêts à prendre part bénévolement à des actions de reforestation. Pourtant, la plupart avouent ne pas savoir comment agir pour les protéger. Dans son ouvrage « À la rencontre des forêts méditerranéennes », l’ingénieur agronome Jean Bonnier (L’Isle-sur-la-Sorgue, 1938) qui contribua en 1978 à fonder l’association Forêt méditerranéenne invoque la nécessité de proposer au public - et aux jeunes - une formation courte et ludique pour mieux comprendre les enjeux forestiers et donner les clés d’actions et de gestes accessibles. Il déplore que « de génération en génération, nos contemporains deviennent de plus en plus étrangers à la réalité rurale, à l’agriculture et à l’élevage, aux liens entre les saisons et l’état de la campagne, au temps nécessaire à l’accomplissement des cycles naturels de la vie des plantes et des animaux ». Aussi exalte-t-il les vertus de la pédagogie dans le combat inlassable que livre l’association, une pédagogie qu’il destine à certains élus de la République dont l’incurie en la matière le déconcerte trop souvent… Il rappelle non sans fierté que l’association Forêt méditerranéenne a engendré en 1996 l’Association internationale Forêt méditerranéenne (AIFM) dont il est le président d’honneur et il incite ses pairs à dépasser nos frontières pour travailler plus étroitement avec leurs homologues du bassin méditerranéen. « Il reste encore des massifs entiers à sauver et à revégétaliser, alerte-t-il, même dans les pays circumméditerranéens les plus développés. La présence végétale y demeure une nécessité pour qui s’intéresse au stockage du carbone et à la régularisation des eaux. »

(1) Forêt méditerranéenne, association régie par la loi de 1901, 14, rue Louis Astouin, 13002 Marseille. Téléphone : 04 91 56 06 91. Courriel : contact@foret-mediterraneenne.org

(2) Le vocable forêt définit des terres occupant une superficie de plus de 0,5 hectare avec des arbres atteignant une hauteur supérieure à 5 mètres et un couvert forestier de plus de 10 pour cent, ou avec des arbres capables d’atteindre ces seuils in situ. Sont exclues de la définition les terres à vocation agricole ou urbaine prédominante.

(3) Depuis sa création en 1978, ses présidents ont été successivement Alexandre Seigue, Georges Illy, Roger Balleydier, Guy Benoit de Coignac, Michel Bariteau, Jean-Paul Chassagny et Charles Dereix. L’association dispose d’une directrice en la personne de Denise Afxantidis, ingénieur agronome.

Charles Dereix lors d’une visite de terrain de Forêt méditerranéenne (deuxième en partant de la droite). Photo Louis Amandier, ingénieur et écologue, trésorier de l’association.

Les auditeurs sont attentifs à l’exposé de Jean Bonnier
(à droite au premier plan). Photo Louis Amandier.

 

  • Forêt méditerranéenne, revue trimestrielle éditée par l’association Forêt méditerranéenne, depuis 1979 ;
  • À la rencontre des forêts méditerranéennes - Quarante années de témoignages, par Jean Bonnier, éditions Les Impliqués, 310 pages, 2020 ;
  • L’Histoire de la forêt et de l’action de l’homme sur la nature en région méditerranéenne, par Jacques-Louis de Beaulieu, Armand Pons, Maurice Reille et Hélène Triat (Laboratoire de botanique historique et Palynologie, faculté des sciences et techniques Saint-Jérôme, Marseille), dans la revue Calanques et Montagne, n° 220, 4e trimestre 1979.

Lectures complémentaires :

  • Flore forestière française - Guide écologique illustré, sous la direction de Jean-Claude Rameau (†), Dominique Mansion, Gérard Dumé et Christian Gauberville, trois volumes, éditions CNPF-IDF, 1 785, 2 421, 2 432 pages, 1999-2008-2018.
  • Au-delà d’une forêt ordinaire - en chemin avec la nature et les hommes de haute Provence, par Daniel Vallauri, éditions Actes Sud, 169 pages, 2012 ;
  • Abécédaire agacé de l’environnement, par Jean Bonnier, éd. Les Impliqués, 242 pages, 2024.


 

Varia : les jeunes générations mangent moins de pain

« Le pain a vu sa consommation décliner de manière très rapide au cours du XXe siècle. Outre les évolutions de la société et leur impact sur le contenu de l’assiette, la piètre qualité du pain dans les 50 années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale n’a pas été étrangère à cette désaffection. Par ailleurs, les usages du pain ont évolué. Ainsi, il est moins consommé au petit-déjeuner et au goûter (le travail est devenu moins physique, et des produits concurrents comme les céréales de petit-déjeuner et les biscuits sont apparus). La baisse a été compensée, mais seulement en partie, par le développement des sandwiches et des burgers. Par ailleurs, l’idée selon laquelle "le pain fait grossir" reste tenace, comme l’a montré un sondage réalisé fin 2018 par l’institut CSA : 29 % des Français se déclarent d’accord avec cette affirmation. Surtout, cet avis est partagé par près de la moitié des 18-24 ans (47 %) et par 41 % des foyers à hauts revenus. Pourtant, les nutritionnistes ne cessent d’expliquer qu’il n’en est rien, si on mange le pain en quantités raisonnables. Mais la persistance de cette idée reçue explique, par exemple, que 35 % des 18-24 ans considèrent qu’il faudrait en consommer "le moins possible".
« Aujourd’hui, la désaffection vis-à-vis du pain apparaît donc encore plus forte au sein des jeunes générations et des classes urbaines favorisées. Ces groupes sociaux achètent d’autres produits industriels de snacking à la place du traditionnel sandwich et adoptent de nouvelles habitudes alimentaires comme le saut du petit-déjeuner principalement chez les adolescents. Ce désamour s’est accru, depuis une dizaine d’années, avec le phénomène des régimes "sans gluten".
« Accompagnant la baisse de la consommation de pain, le nombre de boulangeries artisanales n’a cessé de décroître : sur l’ensemble du territoire national, il est passé de 55 000 en 1970 (une boulangerie pour 790 habitants) à 35 500 en 2021 (une pour 1 800 habitants). Au cours du demi-siècle écoulé, 400 boulangeries ont disparu chaque année, en moyenne, faute de rentabilité, particulièrement dans les zones rurales où la clientèle est insuffisante. Aujourd’hui, le secteur de la boulangerie artisanale ne détient plus que 55 % du marché du pain, la part restante étant assurée par la boulangerie industrielle.
« Au début de la décennie 2020, la consommation moyenne de pain est estimée entre 80 et 90 g par personne et par jour, alors qu’elle se situait, rappelons-le, entre 1 kg et 1,5 kg pour un homme adulte au Moyen Âge. À la fin du XIXe siècle, chaque Français en mangeait encore 900 g, soit l’équivalent de trois baguettes et demie par jour contre un tiers aujourd’hui…
« Malgré la chute de la consommation de pain, les enquêtes montrent que les Français restent profondément attachés à cet aliment. En 2021, selon un sondage de la Fédération des entreprises de boulangerie-pâtisserie, 82 % de nos concitoyens déclaraient en manger tous les jours. Lorsqu’il se trouve à l’étranger, un Français sur trois cite la baguette comme l’aliment qui lui manque le plus. »
Extrait de l’ouvrage d’Éric Birlouez, « Le Pain - Une croustillante histoire », éditions Quæ, 160 pages, 2024.



Carnet : nostalgie en noir et blanc
La dernière fois que je suis allé à Paris, j’ai voulu retrouver quelques traces des événements de Mai 68. Au Quartier latin, il ne reste rien, que des images d’actualités en noir et blanc, presque aussi éloignées que celles filmées pendant la Libération de Paris.

Férocités littéraires
Les écrivains peuvent être féroces entre eux. Ainsi, les frères Goncourt ont noté dans leur Journal, à la date du 6 décembre 1862 : « Flaubert nageait dans la vanité. Il y avait Salammbô, et c’était tout. » Rien n’est plus perfide que les amitiés littéraires.
(Dimanche 15 février 2026)

Prudence !
Un mégot se déplace plus vite qu’un randonneur dont la vitesse moyenne est de 4 kilomètres à l’heure. Le feu peut éclore en une minute seulement et en moins de trois minutes, le brasier peut atteindre plus de 800 degrés. Chaque année, en moyenne, 2 500 départs de feux sont recensés en zone méditerranéenne. À bon entendeur…
(Mercredi 18 février 2026)



 

Billet d’humeur

La boussole céleste d’un papillon

Chaque printemps, à peine sortis de leurs chrysalides, des centaines de milliers de papillons bogongs (Agrotis infusa), de la famille des Noctuidés, parcourent près de 1 000 kilomètres, fuyant la chaleur et la sécheresse des plaines de la Nouvelle-Galles du Sud pour rejoindre en plusieurs jours, voire des semaines, les grottes et les crevasses fraîches des Alpes australiennes, au-dessus de 1 800 mètres d’altitude, dans le sud-est de l’île-continent. Agglutinés à 16 000 individus par mètre carré, ils y passent l’été avant de repartir à l’automne vers leur lieu de naissance. Une fois sur place, les papillons s’accouplent, pondent des œufs et meurent ; ceux qui éclosent au printemps suivant recommencent alors le cycle migratoire de l’espèce. Au début de l’année 2026, des scientifiques australiens, allemands et suédois ont démontré qu’en plus du champ magnétique terrestre, ce papillon de nuit utilisait les étoiles et la voie lactée pour s’orienter dans cette navigation au long cours. Le bogong - terme qui dérive du mot aborigène désignant le lépidoptère gris-brun tacheté de noir et à ocelles - serait le premier invertébré doté de ce double mécanisme, magnétique et stellaire, qui rappelle celui des oiseaux migrateurs (passerin indigo) et des mammifères marins (phoque commun). La migration de la noctuelle bogong - que l’Union internationale pour la conservation de la nature considère comme une espèce en danger, menacée par le changement climatique et la pollution lumineuse - témoigne de l’extraordinaire capacité d’un cerveau pas plus gros qu’une graine de pavot à contenir une carte céleste complexe. Autrement dit, le bogong dispose d’une boussole astronomique gravée dans son ADN. Le statut emblématique du papillon réside dans le rôle crucial qu’il joua autrefois, avant la colonisation de l’Australie par les Européens, comme source de nourriture pour les tribus aborigènes du sud-est du pays, et plus particulièrement pour celles dont les territoires se situaient dans ou à proximité des régions alpines des Southern Tablelands. De novembre à février, des centaines d’aborigènes appartenant à différentes tribus alliées se rassemblaient pour fêter la présence des bogongs qu’ils récoltaient et consommaient, plus spécialement leurs chenilles très nutritives (60 % de matières grasses et 27 % de protéines). Ils les consommaient sur place ou/et plus tard, sous la forme de farine et de galettes. Au-delà de la tradition culinaire, ces festivités tribales donnaient lieu à des rites d’initiation, à la célébration de mariages, à des échanges commerciaux et à des interactions visant à renforcer l’identité collective et la cohésion sociale des familles tribales.



 

Lecture critique

Guillaume Lebaudy et les bergers du voyage

Les deux sciences, anthropologie et ethnologie, qui ne s’opposent pas dans leur finalité, s’avèrent d’excellentes traductrices de l’activité pastorale. Et la figure du berger, celui qui élève les bêtes à laine, reste très présent dans la mémoire de nos contemporains. N’est-il pas magnifié, voire immortalisé ce pâtre avec ses moutons dans les religions, la littérature et l’art ? Parmi les bergers transhumants, Guillaume Lebaudy n’a pas choisi, pour son ouvrage « Partage des eaux », des propriétaires ou des salariés mais les plus humbles représentants de cette communauté d’ascendance biblique, des émigrants chassés par la montée du fascisme dans l’Italie des années 1920-1930 et/ou la précarité de leurs familles, ainsi que des bergers alpins ou provençaux issus de foyers modestes. Venus des vallées de la Maira ou de la Stura, dans la première moitié du XXe siècle, « Nombre de ces travailleurs piémontais, rapporte l’ethnologue (Université de Provence), ont franchi la frontière dans des conditions difficiles, parfois tragiques, pour passer en France. Leurs histoires sont des odyssées rythmées par les saisons, les travaux dans les champs ou à l’usine, la condition de domestiques au service de familles de la bourgeoisie provençale, la route avec les bêtes, la montagne, le retour au pays pour quelques jours avant un nouveau départ. » Poussé par ses enquêtes de terrain à parcourir les drailles des hautes vallées alpestres et à passer régulièrement la frontière entre la France et l’Italie, il a repris les parcours de ces bergers - et bergères - migrants pour les interroger au cœur même de leur activité, dans les refuges de montagne, les pâturages d’estive ou les bergeries au départ des transhumances. Il lui a fallu gagner la confiance de ses interlocuteurs, avant que ces « taiseux » ne lui racontent en occitan alpin, leur langue maternelle, leurs joies, leur détresse, leur passion, leur désespoir parfois. Il a voulu connaître les raisons et les circonstances de leurs mobilités. Il a ainsi emmagasiné des tas « d’histoires d’émigrants sans papier, de douaniers soudoyés, de billets cousus dans la doublure d’un vêtement, de fusils cachés sous les voitures, mais aussi une lourde cargaison d’accordéons, de machines agricoles en pièces détachées, de sacs de riz et de sel, de moutons aux sonnailles muettes, d’espoirs de réussite ». Certes, la fonction de ces bergers se transforme, la transhumance aussi. Quant aux paysages, ils attirent aujourd’hui une autre transhumance, celle des randonneurs et des touristes, amateurs de nature.

  • Partage des eaux - L’épopée des bergers alpins à saute-frontière, de Guillaume Lebaudy, dessins de Manuel Witt, éditions Cardère, 184 pages, 2025.


 

Portrait

Une histoire de la photographie :
de la chambre noire à l’intelligence artificielle

Pendant plus de cinquante ans, portraits et paysages furent les thèmes majeurs de la photographie. Mais les perfectionnements techniques multiplièrent les applications et on assista au succès phénoménal du reportage sous ses formes diverses : reportage documentaire, reportage d’actualité présentant les images foisonnantes de la vie politique, militaire, économique, religieuse, sociale, autrement dit tout ce qui évoque l’histoire au jour le jour. Dans son livre (en sa 4e édition !), « La Photographie contemporaine », Michel Poivert (Toulon, 1965) évoque la valeur informative qui s’attache à la photographie, cet « ensemble de techniques permettant d’obtenir des images permanentes grâce à un dispositif optique produisant une image réelle sur une surface photosensible ». Entre les années 1930 et 1960, en effet, l’information aura été la boussole de la photographie, plus spécialement à travers la presse quotidienne et surtout hebdomadaire. « Depuis le début des années 1980, considère l’historien de la photographie, on observe une diversité de pratiques photographiques qui participe pleinement à l’animation du champ de l’art contemporain. » Certains opérateurs ont trouvé dans la photographie un nouveau mode d’expression, si personnel qu’il est loisible de les reconnaître à leurs œuvres, même quand elles ne sont pas signées. Parmi les photographes contemporains, on recense des classiques et des modernes, des cubistes et des pompiers, des théoriciens et des fantasques. Photographiant des microbes ou des cristaux, les nuages ou les galaxies, certains d’entre eux dépassent les audaces des peintres abstraits : les panneaux de Jean-Pierre Sudre par exemple métamorphosent les images du microscope ou de la lunette astronomique, dont la magie des grossissements n’est pas sans évoquer les fantastiques taches d’encre ou de café de Victor Hugo. La photographie se renouvelle, constamment, à travers une multiplicité d’expérimentations : les images sont détournées ou transférées sur des surfaces papier à différents effets, la chimie se sépare de l’optique, la culture numérique est usitée, la dialectique du vrai et de l’illusion est mise en œuvre, les pollutions qui affectent la planète sont convoquées. Ainsi la conscience écologique s’exprime chez l’artiste américain Matthew Brandt qui utilise l’eau des lacs pour développer ses vues, associant la matière du paysage au processus chimique. D’autres praticiens soumettent l’objet photographique aux caprices de leur imagination. Le Français Patrick Bailly-Maître-Grand réutilise des procédés historiques comme le daguerréotype. Le Néerlandais Jan Dibbets réintroduit dans la série Perspective Corrections la question du trompe-l’œil. D’origine américaine, Jeff Guess s’intéresse aux ressources du réseau Internet mais aussi à la modernisation des outils de connaissance ou de distraction mis en ligne. Joan Fontcuberta travaille autant l’archive que l’installation ou le récit en parodiant les systèmes de classification ou les protocoles de connaissances : « Munkki Juhani fait lire le Kalevala à des suricates lapons » est un des clichés désopilants du photographe espagnol. La démarche de Mathieu Pernot se rapproche du terrain d’un ethnologue : durant une vingtaine d’années, il a accompagné la famille rom Gorgan, installée en France depuis plus d’un siècle, à travers son histoire et ses errances. À Saint-Etienne, Jean-Louis Schoellkopf a braqué son objectif sur la lente dégradation de la cité industrielle et sur les changements de comportements qu’elle a entraînés parmi la population. Médecin biologiste, la plasticienne libanaise Lara Tabet opère des interactions entre chimie photographique et éléments biologiques pour exprimer les enjeux environnementaux de la pollution : « Les échantillons qu’elle prélève dans les eaux dégradées, précise l’auteur, lui permettent de cultiver des bactéries qu’elle réensemence sur une pellicule photographique. Présentées sous formes de grands lés de papiers photographiques suspendus, ses installations montrent les altérations colorées de la pellicule. » Aux termes d’une commande de la région Nord-Pas-de-Calais, le Japonais Hideyuki Ischibashi a revisité douze sites miniers des Hauts-de-France qu’il avait explorés dix ans auparavant : il a réalisé des vues infrarouges des lieux désaffectés et réinvestis par la nature pour y discerner les espèces, il a herborisé et utilisé la couleur des plantes pour pigmenter ses tirages à la gomme bichromatée (procédé du XIXe siècle repris ensuite par les pictorialistes). Il a également conservé les essences et produit les parfums de chaque site. Il a ainsi produit des « images miroir du sol », chromatographies obtenues en utilisant un papier filtre sensibilisé à l’argent et une solution obtenue à partir des sols. Une nouvelle forme de travail documentaire est apparue ces dernières années avec les images produites par algorithme, c’est-à-dire par l’intelligence artificielle (IA). Quelques-uns des disciples - les promptographes (prompt signifiant "requête") - de ce nouveau domaine sont présentés aux dernières pages de l’ouvrage. Avec son épopée intitulée Kush (2024), l’artiste franco-sénégalaise Delphine Diallo s’est inspirée de la pensée tiers-mondiste de Frantz Fanon pour proposer une série d’images évoquant les paysages de ses voyages en Afrique. Enrichie par le patrimoine sénégalais de son père et l’origine française de sa mère, son œuvre s’inscrit dans l’histoire de l’antique civilisation de Koush, ancien royaume de l’Afrique orientale où elle met en scène un espace où réel et imagination se rencontrent, transformant l’intelligence artificielle en un outil de ré-imagination culturelle. « Par ce projet, commente l’auteur, Delphine Diallo envisage un futur harmonieux, où l’intelligence ancestrale et les technologies modernes se complètent. »

Michel Poivert : ancien président de la Société française de photographie,
il a fondé le Collège international de photographie en 2018.
© Photo X, droits réservés

  • La Photographie contemporaine, par Michel Poivert, éditions Flammarion, 312 pages, 2025.


 

Varia : les libellules dans l’Histoire

« Avec les éphéméroptères, les odonatoptères sont considérés par les paléontologues comme étant les insectes les plus anciennement apparus sur terre. Ceci est attesté par la découverte de nombreux fossiles, dont certains, comme Namurotypus sippelli, un méganisoptère méganeuride, ont vécu il y a plus de 320 millions d’années, au Carbonifère. […]
« La présence des libellules dans notre quotidien remonte aux sources de l’histoire, puisqu’en Égypte pharaonique une libellule est déjà dessinée sur une amulette de la 12e dynastie (1991-1784 avant J.-C.). Dans le bestiaire religieux de l’Égypte pharaonique, la libellule ne figure pas au panthéon des insectes sacrés comme l’abeille et le scarabée. Elle n’est donc qu’exceptionnellement représentée durant les 3 000 ans d’histoire de cette civilisation. Outre l’amulette précitée, notre insecte est connu de la tombe de Nakht, un haut dignitaire vivant sous Thoutmosis IV, un pharaon de la 18e dynastie ayant régné de 1425 à 1401 avant notre ère. La magnifique décoration murale de cette tombe civile proche de la vallée des rois relate, dans un style empreint d’une grande liberté artistique pour l’époque, une scène de chasse au boomerang sur les berges du Nil. Les principales victimes du chasseur sont des oiseaux aquatiques nichant dans la roselière. Il est possible de distinguer quatre libellules en vol plané dans le secteur central de la fresque, qui pourraient être de grands Aeshnidae. En Crète, les archéologues ont découvert un sceau en pierre décorée d’une libellule, datant de l’âge du bronze tardif (vers 1 500 ans avant notre ère). En Extrême-Orient, les libellules sont connues de la culture primitive du Yayoi au Japon dès le IIIe ou IIe siècle avant notre ère, et sans doute un peu avant si nous en croyons la légende de Jinmu-Tennô, descendant du dieu soleil et fondateur de l’empire nippon vers 600 avant J.-C. Les Chinois s’y réfèrent quant à eux un siècle avant J.-C.
« Dans l’occident moyenâgeux, les insectes en général, dont parfois les libellules, étaient choisis pour décorer certains ouvrages religieux, comme celui de Villard de Honnecourt, vers 1230-1240. Au siècle suivant, vers 1325, le bréviaire de Belleville était enluminé par Jean Pucelle. La qualité figurative de cet artiste est suffisante pour que l’on puisse y reconnaître un Calopteryx (peut-être C. xanthostoma). Puis se succéderont avec plus de régularité d’autres représentants de ces insectes, de la fin du Moyen Âge à la Renaissance, avec le missel de Saint Denis (vers 1350), la Bible de Gutenberg (en 1453), ou encore le bréviaire de Grimani (vers 1500). »
Extraits de l’ouvrage de Daniel Grand et Jean-Pierre Boudot, « Les Libellules de France, Belgique et Luxembourg », éditions Biotope, Mèze, collection Parthénope, 480 pages, 2006.



Carnet : hommage aux traducteurs
Lire Cormac McCarthy (1933-2023) en français c’est aussi lire François Hirsch. Prix Maurice-Edgar Coindreau 1988 pour sa traduction de Méridien de sang, il récidive dans la perfection avec celle de l’Obscurité du dehors et contribue à sortir de l’oubli une profession dont l’art consiste à se faire oublier.

Le Mur et les frontières
« Aujourd’hui, à Berlin, le mur n’existe plus, rappelle Claudio Magris. Heureusement, mais les barrières entre les deux villes, celle de l’Est et celle de l’Ouest, restent palpables. Les frontières ont la vie dure, elles se camouflent, elles se régénèrent et se multiplient comme des cellules cancéreuses. »

Théophile Gautier, publicitaire !
« Que de meules j’ai tournées, que de seaux puisés à ces norias hebdomadaires ou quotidiennes, pour verser de l’eau dans le tonneau sans fond de la publicité ! J’ai travaillé à La Presse, au Figaro, à La Caricature, au Musée des familles, à La Revue de Paris, à La Revue des Deux Mondes, partout où l’on écrivait alors. » (Théophile Gautier, Histoire du romantisme, 1874)
(Mercredi 18 mars 2026)



 

Billet d’humeur

Des pianos tombés du ciel

En juin 1942, quelques jours avant la nomination du général Dwight Eisenhower à la tête de l’Armée américaine sur le théâtre européen de la Seconde Guerre mondiale, l’usine Steinway & Sons de New York est réquisitionnée par le gouvernement de Franklin D. Roosevelt. En raison des restrictions imposées sur les matières premières, la fabrique de pianos est contrainte de construire des planeurs en bois destinés à ravitailler les troupes engagées derrière les lignes ennemies. Quelques mois plus tard, l’entreprise est invitée à relancer sa production originelle pour une commande singulière : la fabrication de 3 000 pianos susceptibles d’être utilisés sur les différents fronts du conflit, afin de soutenir le moral des soldats américains. En l’espace de trois mois, Steinway conçoit le piano Victory Vertical, un piano droit et robuste qui pourra supporter le largage musclé d’un atterrissage. Un bois exotique d’une grande dureté est utilisé, le châssis renforcé par des armatures métalliques, les aciers traités contre la corrosion, les feutres contre les infestations, l’ivoire des touches remplacé par du plastique, du fer doux substitué au cuivre entourant les cordes basses. Le piano est plus lourd (250 kg) qu’un Steinway standard (180 kg). Il mesure 1,016 mètre de haut, 1,50 m de long, 60 cm de profondeur et ne contient que 12 kg de métal contre 150 kg pour un modèle classique. Décliné en trois teintes selon les corps d’armée, vert olive pour l’armée de terre, bleu pour la marine et gris pour l’armée de l’air, des poignées permettent à quatre hommes de le déplacer. L’instrument est livré dans une caisse en bois renforcé avec un kit d’outils d’accordage, un manuel d’utilisation, des pièces de rechange ainsi que des partitions de jazz, de country et de chants religieux. Si certains de ces pianos sont débarqués par bateaux ou chargés à bord de sous-marins, la majorité sont parachutés sur les terrains d’opérations depuis la soute de bombardiers. Tout en évoquant la folle histoire des pianos tombés du ciel pendant la guerre 1939-1945, il est tentant de rappeler le destin extraordinaire du fondateur de la manufacture Steinway & Sons, Heinrich Engelhard Steinweg (1797-1871), alias Henry E. Steinway, fils d’un paysan et charbonnier. Originaire de Wolfshagen, en Basse-Saxe, cet habile artisan du bois fabrique ses premiers instruments de musique (cithares, guitares et mandolines) durant son service militaire avant de se spécialiser dans la conception de pianos. Migrant aux États-Unis en 1849 avec son épouse Juliane Thiemer et six de leurs enfants - le fils aîné Théodore continuant de gérer l’usine du duché de Brunswick, en Allemagne -, il installe ses ateliers de fabrication en 1853 au cœur de Manhattan, secondé par ses trois fils. En moins de vingt ans, la facture des pianos Steinway place la firme familiale parmi les plus prestigieuses au monde dans le domaine des instruments de musique : 90 % des pianos de concert sont des Steinway vendus à 155 000 euros.



 

Lecture critique

Jean Janssen, peintre du quotidien

De Jean Janssen (Enghien-les-Bains, 4 décembre 1913-Cazes-Mondenard, 21 janvier 2006), les archivistes de la peinture retiendront l’acuité de la vision et de l’intelligence ainsi qu’un talent incomparable pour attraper dans l’instant la permanence d’une scène ou d’une attitude. Entre réalisme et naturalisme, il a la capacité rare de draper d’une dignité nouvelle des thémes considérés comme subalternes dans la hiérarchie des genres. Ces thématiques prennent une puissance démonstrative peu commune sous sa brosse, la vie quotidienne (Centre d’Auvers le soir, huile sur bois, 81,5 x 94,5 cm), les rues des villages (La station Chaponval, huile sur toile, 73 x 100 cm), les petits riens de la campagne (Ferme en Bretagne, h/b, 54 x 81 cm), la nature morte (Chaise et journaux, h/t, 83 x 63 cm), les marines (Le Canal du Midi à Moissac, h/b, 50,5 x 76 cm) et les portraits (Monsieur Pantellini en uniforme, h/b, 81 x 88 cm). Il donne de surcroît une valeur expressive au dessin de ses sujets à la fois par la simplification et/ou la stylisation. Dans les paysages d’Île-de-France, du Vexin et de Gascogne, l’espace se simplifie et le dessin conserve sa précision. Quelquefois, le trait nerveux d’un pinceau gorgé de gouache imprime aux choses et aux gens une légèreté inouïe (Café de la Gaité, 20,5 x 26,5 cm).
Fils d’un maçon d’origine flamande (Lucien Janssen) et d’une couturière (Alexandrine Lavenant) originaire de Bretagne, il est l’aîné d’une fratrie de six frères et sœurs. Ses aptitudes naturelles au dessin étonnent ses parents qui permettent, non sans sacrifices, son entrée à l’École Estienne de Paris, établissement d’enseignement supérieur spécialisé dans les métiers de l’imprimerie et du livre. Élève brillant et consciencieux, il se lie d’amitié avec Pierre Norgeu, qui lui fait connaître Lucie Bernard, alias Lucie Aubrac, résistante communiste dont il épousera la sœur, Jeanne Bernard. À leur sortie de l’École Estienne, avant la guerre, P. Norgeu ne prend pas la direction de l’imprimerie parisienne de ses parents et opte pour la carrière de journaliste. Les deux camarades se retrouvent peu après à Lyon engagés dans la Résistance. Appelé sous les drapeaux au Maroc, dans un régiment de tirailleurs marocains, J. Janssen est rappelé en 1940 à rejoindre la même arme durant les hostilités. Prisonnier des soldats allemands dans le Loiret, non loin de Montargis, il sollicite son père pour disposer pendant sa réclusion de plumes et d’encre de Chine avec lesquelles le copiste réalise un faux… diplôme d’ingénieur des travaux publics. Précieux sésame, le document lui serait d’une grande utilité pour quitter le camp d’internement afin de prendre part à la reconstruction d’ouvrages et d’équipements publics... Mais, à peine libéré, il prend la fuite et parvient à franchir la ligne de démarcation avant de rallier Lyon où il intègre le groupe Plutus de la Résistance, le plus important réseau de faux papiers de toute l’action clandestine française (réseau créé en 1941 par Pierre Kahn-Farelle, surnommé Plutus par les maquisards). De 1942 à 1944, il fabrique près de trois mille faux papiers, plus spécialement pour des ressortissants de confession juive. Dans les locaux du réseau Plutus, une cinquantaine de permanents disposent de plusieurs milliers de timbres-cachets pour contrefaire des cartes d’identité ; ils produisent aussi des cartes d’alimentation, de tabac, de laissez-passer et des certificats de travail. Après la guerre, le peintre renoue avec ses travaux d’atelier qui alternent avec des emplois de dessinateur, à La Vie française notamment (hebdomadaire économique). Avec sa compagne Jeanine Herbet, journaliste du Vésinet (Yvelines), il s’installe dans les hauts d’Auvers-sur-Oise, à Chaponval, dans une maison qu’a édifié son frère Pierre : il y résidera une cinquantaine d’années. À partir de son domicile auversois, il multiplie les escapades à travers cités et campagnes où il emmagasine une riche provende de croquis et d’esquisses sur ses carnets à dessin, des ébauches qui lui serviront pour les grands tableaux qu’il réalisera plus tard à l’atelier sur le papier, le bois ou la toile. Le décès de Jeanine et l’irruption de la solitude après le départ de Pierre et sa famille pour le Sud-Ouest, le contraint en 2003 à quitter le Val-d’Oise pour Moissac afin de se rapprocher de ses proches, c’est-à-dire de Pierre et son fils Laurent, agriculteur dans le Tarn-et-Garonne. Ses trois dernières années sont toutes aussi fertiles que les précédentes. Depuis l’appartement qu’il loue au-dessus de la place du marché moissagais, il affecte la même gourmandise à saisir sur ses calepins les faits et gestes des marchands forains et des ménagères dans la joute bavarde des transactions. Au mépris des mondanités, Jean Janssen associe l’humilité de ses ascendants, marins ou ouvriers du bâtiment. Et il néglige la fréquentation des galeries ou autres officines pour que l’on juge du résultat de ses expérimentations picturales. C’est assurément dommage. Heureusement, des membres de sa parentèle se soucient aujourd’hui de le faire mieux connaître et ils ont voulu par le présent ouvrage, « Jean Janssen (1913-2006) - Peintre du quotidien », provoquer le jugement de la postérité.

  • Jean Janssen (1913-2006) - Peintre du quotidien, réalisation et présentation d’Edmond Janssen, éditions Delga, 160 pages, 2017.


 

Portrait

La fabrique des Contes chez les frères Grimm

Issus d’une vieille famille de prédicateurs réformés, Jacob (Hanau, 4 janvier 1785-Berlin, 20 septembre 1863) et Wilhelm (Hanau, 24 février 1786-Berlin, 16 décembre 1859) Grimm sont inséparables au sein de la fratrie qui compte cinq garçons et une fille. Juriste puis bailli à Steinau (Hesse), leur père meurt le 10 janvier 1796, à l’âge de quarante-cinq ans. Âgés de 11 et 10 ans, ils doivent quitter Steinau, la cité de leur enfance, pour aller au collège à Cassel, capitale du comté. Ils poursuivent ensuite des études de droit sous la tutelle de Carl Friedrich von Savigny notamment et se consacrent à des recherches sur les langues et les littératures germaniques. Bibliothécaires à Cassel, puis professeurs à l’université de Göttingen (Jacob en 1829, Wilhelm en 1831), les deux frères sont révoqués en 1837 pour avoir contesté l’abrogation de la Constitution du royaume de Hanovre. Admis à l’Académie des sciences en 1841, ils sont nommés la même année à l’université de Berlin. En 1848, Jakob est élu député au Parlement de Francfort. Les deux frères se rapprochent du poète allemand Clemens Brentano (1778-1842), futur beau-frère de Savigny, et du romancier et dramaturge prussien Achim von Arnim (1781-1831). Si Jakob sympathise avec Georg Gottfried Gervinus, historien libéral, son frère fréquente le philosophe F.W. Schelling et reçoit la visite de Hans Christian Andersen en 1845.

Une belle œuvre de collectage
À l’exemple de leurs amis Arnim et Brentano (auteurs d’un recueil de chants populaires Le Cor enchanté de l’enfant), les deux frères se mettent en quête de collecter, pour les ressusciter en quelque sorte, les créations poétiques de la culture populaire allemande, la majeure partie des « Contes » étant recueillie et rédigée par Wilhelm. Ils commencent par étudier la mythologie, en cherchant des exemples tirés des anciennes chroniques, des propos de paysans, des fables transmises oralement, convaincus de tenir des récits très anciens issus spontanément de l’interprétation des phénomènes naturels. S’ils prospectent leur environnement immédiat, à Hanau et à Steinau, dans certaines bibliothèques, la collaboration d’une cinquantaine de correspondants, parmi la bourgeoisie cultivée, en Hesse, en Basse-Saxe, en Westphalie, en Autriche et dans les Sudètes, leur est acquise dans la collecte des sources. Parmi eux, une paysanne de Niederzwehren, Dorothea Viehmann née Pierson, issue par sa mère de l’immigration huguenote française : une quarantaine de ses historiettes sont adaptées par les frères Grimm. La Hesse a été un lieu d’accueil privilégié pour les protestants français, à la suite de la révocation de l’édit de Nantes. Aussi trouve-t-on parmi les deux centaines de contes rassemblés par Jacob et Wilhelm Grimm des récits originellement écrits par… Charles Perrault : Petite Églantine (La Belle au bois dormant), Gros-comme-le-pouce (Le Petit Poucet) et Jeannot et Margot (Hänsel et Grethel). La première édition des « Contes de l’enfant et du foyer » qui paraît à la Noël 1812 établit la célébrité naissante des deux chercheurs et intègre la culture nationale du peuple allemand. La première traduction française interviendra en 1824 sous le titre « Vieux Contes pour l’amusement des grands et des petits enfants » avec 12 gravures comiques. La présence d’illustrations - dont celles de leur frère Ludwig Emil - reste une caractéristique importante dans les éditions successives des Contes de Grimm.

Récits universels et inscrits à l’Unesco
Les deux philologues ont transmis leurs 239 contes en haut allemand, privilégiant chaque fois le conte originel, synthétisant plusieurs versions et corrigeant ce qui leur paraissait trop cru. Leur langue est simple sans être naïve ni celle du peuple ; c’est une langue littéraire, mais réadaptée à une lecture orale. Dans leurs « Légendes allemandes » (1816), ils ont d’ailleurs fixé une partie de la tradition orale d’essence germanique et païenne, enrichie des ressources de la tradition chrétienne et médiévale. Géniaux polyglottes, les frères Grimm ne se lassaient pas dans leurs commentaires de relever des parentés et des échos de leurs contes populaires avec ceux nés en Russie ou rapportés d’Orient lors des Croisades. Récits universels, les « Contes » des frères Grimm ont été inscrits en 2005 dans le registre « Mémoire du monde » de l’Unesco aux motifs qu’ils « sont, à côté de la Bible de Luther, le livre de culture allemande le plus connu et le plus répandu dans le monde », qu’ils présentent « la première synthèse systématique et documentation scientifique de la tradition européenne et orientale des contes », et qu’ils ont été traduits dans « plus de 160 langues et dialectes de tous les continents ». À Cassel, de 1838 à leur mort, les frères Grimm élaborent un monumental « Dictionnaire de la langue allemande » (Deutsches Wörterbuch - trente-deux volumes !) qui ne sera achevé qu’en 1961.

Wilhelm (assis) et Jacob Grimm
© Daguerréotype d’Hermann Blow (1847)

  • Contes, par Jacob et Wilhelm Grimm, choix et édition nouvelle de Véronique Gély, éditions Gallimard, Folio classique, 640 pages, 2025.

 

Varia : répéter avec Camus

« Un soir, Camus est venu me voir jouer dans La Mouette [dixit la comédienne Catherine Sellers]. Quand je suis rentrée, il y avait un message de ma mère disant : "Albert Camus t’a téléphoné, il voudrait te voir." J’habitais rue Vaneau, chez ma mère. C’était au début 1956. Il m’a donné rendez-vous chez Lipp. C’est donc la première fois que je l’ai vu, en mai 56, chez Lipp, où il m’a donné le manuscrit de Requiem ; il m’a dit : "Voilà, vous lisez la pièce, si le rôle vous plaît, il est pour vous." J’ai souvent repensé à ça parce que ce n’était pas l’habitude quand même ; j’avais joué des choses, mais j’étais une débutante ; il m’avait vue dans La Mouette et, carrément, sans lecture, sans audition, il m’a donné le rôle. C’était quand même assez extraordinaire ; mais sur le moment, avec l’inconscience de la jeunesse, moi je n’ai pas du tout été bouleversée. Quand j’ai lu : "Albert Camus voudrait te voir", ça m’a semblé naturel. C’est quand même étrange, et pourtant je n’étais pas orgueilleuse, mais ça me paraissait dans l’ordre des choses. Quelques jours après je lui ai dit que c’était d’accord, que je le jouerai. Je partais en tournée en Algérie quelques jours après ; alors il m’a envoyé des télégrammes, des lettres, pour me parler de l’Algérie, en disant qu’il m’enviait ce voyage, les odeurs d’Algérie, etc. C’est peut-être un peu ça, c’est peut-être lui aussi qui a accrédité le fait que j’étais pied-noir, parce que je ne l’étais pas du tout (je suis une fausse pied-noir, mais enfin je passais mes vacances à Alger ou à Constantine chez mes grands-parents paternels). On a commencé à répéter en juillet 56, avec une petite coupure, puis en août, septembre ; on a fait quatre-vingts répétitions.
« Sur Requiem pour une nonne, ce qu’il m’a dit recoupe ce qu’il a écrit : pour lui, c’était la tragédie moderne ; on a beaucoup dit que c’était le problème racial, et je crois que ce n’était absolument pas ça. Ce qui le touchait, c’était le côté tragédie, souffrance et rédemption ; et c’est ça d’ailleurs sur quoi il a insisté le plus pendant les répétitions. Il voulait que je fasse passer le malheur à un point insupportable. Je crois que c’est pour ça qu’il a adapté Requiem. »
Extrait de « Répéter avec Camus », de Catherine Sellers, tiré d’un entretien avec Olivier Todd, Paris, 1993 © Fonds Albert Camus, dans l’ouvrage « Albert Camus », cahier dirigé par Raymond Gay-Crosier et Agnès Spiquel-Courdille, éditions de L’Herne, 376 pages, 2013.

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