"Papiers collés"
Lectures de
Claude Darras
Note liminaire
J'ai repris la plume et l'encrier de mes
"Papiers collés" dont j'ai emprunté l'intitulé
à l'écrivain et poète Georges Perros (23 août
1923-24 janvier 1978).
À l'enseigne des Encres vagabondes, notes et pensées anciennes
se mêlent désormais aux réflexions nouvelles, les unes
et les autres épousant le désordre de l'existence et les variations
météorologiques des états d'âme du diariste.
Issus de lectures journalières et plurielles, ces "Papiers collés"
saisonniers distinguent cinq rubriques : Carnet (notes et pensées
du journal proprement dit), Lecture critique (texte de critique et d'analyse
littéraire), Billet d'humeur (commentaire personnel), Portrait
(d'un auteur) et Varia (recueil de notes diverses)
Papiers collés n° 52 (Hiver 2024-2025) Ouvrir en PDF : 
Carnet :
Notes
Billets d’humeur :
Les 50 ans du code-barres
Jeu de boules
Les risques du tourisme
Lectures critiques :
Quand deux pilotes racontent St Ex
Les petites marottes de grands écrivains
Le filet magique de Jean-Guy Soumy
Portraits :
Fromages de France et d’ailleurs sur un plateau
Antonin Artaud en quête d’un absolu inaccessible
James Baldwin : toute une vie pour la condition noire
Varia :
L’Urinoir de Duchamp et le geste de Pinoncelli
L’industrie de la palette
Salin-de-Giraud, une ville ouvrière en Camargue
Carnet : Comédie
16 octobre 1979. Toutes ces jolies petites croix sur les assassinés !
Ces rangées si bien rangées !
Ces alignements si bien alignés !
La guerre, cette immonde dégueulasserie, soigne bien ses morts !
(Jules Mougin, « La Grande Halourde », Robert Morel éditeur, 1961)
Le bien et le mal
Deux lignes d’éreintement d’un individu médiocre font plus de mal à un écrivain que trente pages de louanges intelligentes ne lui font du bien.
(Georges Perros, « Carnet 1976 », Œuvres, Quarto Gallimard, 2017)
Ces salons où l’on cause…
J’hésite souvent à prendre part à ces salons du livre qui fleurissent partout. Je repère - vieille curiosité de journaliste - les attroupements autour des stands : neuf fois sur dix, c’est un homme de télévision ou de spectacle qui accueille le chaland, ou ces personnalités de la politique ou de l’art culinaire qu’ont célébrées les mois précédents les magazines illustrés. Imagine-t-on Martin Heidegger ou Romain Rolland en ces lieux ? La bousculade ne serait pas pour eux.
Vertigineux !
Une année-lumière représente 9 498 milliards de kilomètres.
Cornes d’abondance
Bien des hommes acceptent d’être cocus s’il doit leur en pousser des cornes d’abondance. (Gilbert Cesbron, « Journal sans date », tome 1, éditions Robert Laffont, 1963)
Avoir réponse à tout
En matière de critique sociale, Denis Diderot (1713-1784) passait pour un observateur attentif et pertinent. Il déplorait une des maladies de la société, parler sans savoir. Et il expliquait que pour tout un chacun il faut absolument, à tout propos, parler, alors qu’il est moins pressant de savoir. Tout le monde dit n’importe quoi, se plaignait-il, aussi bien dans l’éloge hyperbolique que dans les propos venimeux.
(Lundi 28 octobre 2024)
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Billet d’humeur
Les 50 ans du code-barres
Est-ce une fable ? C’est en reproduisant sur le sable d’une plage de Miami points et rayures du morse - qu’il avait appris chez les boy-scouts - que Norman Joseph Woodland (Atlantic City, 1921-Edgewater, 2012) conçoit le principe du code-barres, grâce auquel les caissières de supermarchés n’ont plus à taper à la main le nom et le prix des produits qui défilent devant elles à longueur de journée. En fait, le plagiste étendit les points et traits de la télégraphie morse, combinant barres fines, barres épaisses et espaces blancs. Plus tard, il reproduisit et peaufina le croquis originel à l’attention de son collègue et ami Bernard Silver (1924-1963), tout en rendant les lignes circulaires et concentriques, de sorte que le code-barres circulaire puisse être lu, quel que soit l’endroit où le produit est placé sur l’étagère du magasin. En octobre 1949, Woodland et Silver font breveter un système permettant de « classer des articles à l’aide d’un motif identifiant », symbole aux cercles concentriques estampillant le produit afin d’être reconnu par un appareil à faisceaux lumineux. Enregistré trois ans plus tard, le brevet reste au fond d’un tiroir pendant vingt ans. En 1969, la grande distribution et les industriels américains réclament un appareil de codage unique de leurs produits. Plusieurs entreprises se mettent sur les rangs parmi lesquelles IBM (International Business Machines Corporation) qui délègue une équipe dirigée par l’ingénieur George Laurer (1925-2019) et comptant N. J. Woodland lui-même. Au terme de longs mois de recherche, le code-barres est modélisé sous le nom d’UPC (Universal Product Code). Il sera adopté en 1973 par les enseignes américaines de la grande distribution. Le 26 juin 1974, le premier article à passer en caisse dans un supermarché Marsh, à Troy (Ohio), est un paquet de chewing-gums Wrigley. D’autres standards du code-barres originel seront diffusés dont l’EAN (European Article Numbering) en Europe : la petite suite de barres noires plus ou moins longues et épaisses est introduite en France en 1977. Aujourd’hui, plus de 8 milliards de produits sont scannés chaque jour à travers la planète. Le code-barres qui définit la nature du produit, son producteur et son pays de production, a permis d’accélérer le passage en caisse et de rendre la gestion des stocks plus fiable. Au-delà du commerce, il est utilisé dans de multiples domaines : suivi des envois postaux et des bagages sur les lignes aériennes, facturation et comptabilité, identification des patients et des médicaments, logistique industrielle et portuaire, indexation de documents, consultation du menu d’un restaurant, etc.
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Lecture critique
Quand deux pilotes racontent St Ex
Journaliste-pilote, l’écrivant, Bernard Chabbert (Casablanca, 1944-Bordeaux, 2022), est le fils d’un aviateur et chef d’escale (à Villa Cisneros) de l’Aéropostale qui côtoya par conséquent l’auteur du « Petit Prince ». Peintre-pilote, l’illustrateur, Romain Hugault (Orléans, 1979), reconnaît l’influence de son père, colonel et pilote dans l’armée de l’air, dans sa double vocation. Aussi leur ouvrage « St Ex - Un prince dans sa citadelle » a-t-il tendance à supplanter parfois l’écrivain au profit de l’aviateur. Il reste que la narration biographique est savamment documentée à suivre les grandes étapes de la vie du pilote, ingénieur et pionnier de l’Aéropostale d’une part, de l’écrivain, du dessinateur et du poète d’autre part.
Né le 29 juin 1900 à Lyon, troisième d’une fratrie qui compte cinq frères et sœurs, de parents issus de la vieille noblesse française, et disparu le 31 juillet 1944 aux commandes de son Lockheed P-38 Lightning, en mission d’observation au-dessus de la Méditerranée, il honore la confrérie des aventuriers au même titre que Joseph Kessel et André Malraux, ceux-là même qui ont écrit leurs œuvres à la sueur de leurs exploits.
Quand son père, le vicomte Jean de Saint-Exupéry, meurt d’une hémorragie cérébrale, Antoine n’a que quatre ans. Sous l’affectueuse tutelle de sa mère, Marie Boyer de Fonscolombe, il coule cependant une enfance heureuse, entre le château de la Môle de sa grand-mère maternelle dans le golfe de Saint-Tropez et la gentilhommière du XVIIIe siècle de la tante Gabrielle de Lestrange, veuve Tricaud, à Saint-Maurice-de-Rémens, dans l’Ain. À douze ans, il effectue son baptême de l’air à bord d’un monoplan W2 fabriqué et piloté par Gabriel Wroblewski (1888-1914), dans le ciel de l’aérodrome d’Ambérieu en Bugey, non loin de la propriété de sa tante : dès lors il ne cessera de vouloir prendre la voie des airs. À dix-sept ans, la perte brutale de son frère cadet, François, l’extrait brutalement de l’adolescence. Il échoue au concours de l’École navale, s’ennuie aux beaux-arts de Paris (en classe d’architecture) et maudit le service militaire. En 1926, après avoir vendu des camions dans une concession de la Creuse, il se présente à Toulouse pour travailler comme pilote sur les lignes Latécoère qui assurent le service postal régulier entre Casablanca et Dakar, qui deviendront six mois plus tard l’Aéropostale puis Air France en 1933 : c’est un garçon plutôt enclin au rêve que porté à l’action qui sollicite alors le directeur d’exploitation Didier Daurat. C’est pourtant là, dans la cité des Capitouls, et sur l’aérodrome de Montaudran, que l’aristocrate rêveur, un peu pataud et au nez en trompette (ses copains le surnomment « Pique-la-Lune ») commence à bâtir la légende de la « Ligne » avec ses comparses Jean Mermoz et Henri Guillaumet, autres trompe-la-mort. Bernard Chabbert met en exergue ses actes courageux lors de missions de guerre, sa bienveillance envers les tribus nomades dans le désert de Mauritanie (il est nommé chef d’aéroplace à Cap Juby, au sud du Maroc, en 1928), son abnégation lors de ses reportages sur la guerre civile en Espagne, son aversion face à l’Allemagne nazie. L’éditeur Gaston Gallimard rencontre l’aviateur-poète chez sa cousine Yvonne de Lestrange : il publiera en 1929 son premier roman, « Courrier Sud », qui s’inspire de ses expériences d’aviateur. En décembre 1940, il se réfugie aux États-Unis où il tente de convaincre l’opinion américaine de la nécessité d’intervenir aux côtés des Forces françaises libres pour libérer les pays européens de la menace nazie. Il y restera jusqu’en mai 1943, date à laquelle il parviendra à rejoindre l’Algérie avec dans ses bagages « Pilote de guerre » et « Le Petit prince » qu’ont publié ses éditeurs américains (en 1942 et 1943). Les femmes se succèdent auprès de ce cœur à prendre, des aristocrates cultivées parmi lesquelles la femme de lettres Louise de Vilmorin (dite Loulou) et Consuelo Suncin Sandoval (1901-1979), fille d’un planteur de café et veuve d’un écrivain et diplomate guatémaltèque. Il épousera Consuelo, l’artiste salvadorienne (peintre et sculptrice) en avril 1931 au château de Pierre d’Agay, le mari de sa sœur Gabrielle, à Saint-Raphaël. Acclamé aux États-Unis, « Pilote de guerre » sera interdit par le gouvernement de Vichy, car le pilote est juif. « Vol de nuit » qu’André Gide a préfacé recevra le prix Femina en 1931 : Clark Gable en sera le héros sur le grand écran. « Terre des hommes » décrochera le grand prix de l’Académie française. Exceptionnel phénomène d’édition, « Le Petit Prince » a été vendu à plus de 200 millions d’exemplaires depuis sa première édition en anglais en 1943 par l’éditeur américain Reynal & Hitchcock. Et chaque année, près de 5 millions d’exemplaires sont commercialisés à la grande satisfaction des héritiers d’Antoine de Saint-Exupéry.
Bernard Chabbert (à gauche) et Romain Hugault
© Photo X. droits réservés
- St Ex - Un prince dans sa citadelle, par Bernard Chabbert, illustré par Romain Hugault, éditions Paquet, 296 pages, 2021.
Portrait
Fromages de France et d’ailleurs sur un plateau
Après les huîtres, le foie gras, la dinde, et juste avant la bûche, comment font-ils ces fromages pour se trouver encore une place dans le menu du réveillon et continuer à aiguiser notre appétit ? Le pari est téméraire. Et pourtant, tous les ans, au soir du 24 décembre, nacrés ou dorés, crémeux ou persillés, fruités, parfumés ou doux, les stars de l’étable se taillent toujours un franc succès au côté du sapin tout enguirlandé. Cuisinières et cuisiniers n’ont que l’embarras du choix : les experts garantissent un peu plus de 400 variétés de fromages dans l’Hexagone, soit légèrement plus que les 360 et 258 fromages identifiés par Winston Churchill (« Un pays capable de donner au monde 360 fromages ne peut pas mourir ») et Charles de Gaulle (« Comment voulez-vous gouverner un pays où il existe 258 variétés de fromages ? »). Dans « Le Grand Livre des fromages », Anne-Laure Pham et Mathieu Plantive ne se prononcent pas sur le palmarès mais rappellent que les traces les plus anciennes de la fabrication de fromage ont été retrouvées en Pologne et datent de - 5 000 avant Jésus-Christ. Ils ajoutent que des archéologues ont trouvé, en expertisant une momie chinoise datée de - 2000 av. J.-C., des traces de lait de ruminants fermenté non pas avec de la présure mais avec du kéfir !
Moines…
Outre une cinquantaine de recettes détaillées en fin de volume, leur ouvrage témoigne de leur érudition en la matière et d’une passion pour cet aliment si particulier obtenu par la coagulation du lait, suivie ou non de fermentation.
Le beaufort des fruitières et la féta des Grecs
Beaufort d’alpage, bleu de Termignon, brie de Meaux, caillebotte du Poitou, emmental de Savoie, fourme de Montbrison, mozzarella au lait de bufflone, pont-l’évêque au lait cru entier, queso manchego au lait cru de brebis, reblochon fermier, roquefort artisanal, storico Ribelle de la Valteline, vacherin des Aillons : c’est une Europe agrandie de la fabrication fromagère qui est ici inventoriée et analysée avec beaucoup de pertinence et d’originalité. En évoquant le prince des alpages, le beaufort, si prisé des fruitières (coopératives) dès le XIVe s., cette pâte pressée cuite au lait cru et entier, on imagine l’attention fébrile que les éleveurs portent à la gracieuse tarine (ou tarentaise), avec sa robe brune, ses yeux de biche ourlés de noir assortis à ses sabots et à ses cornes, qui domine les pâturages en été et passe l’hiver à l’étable. En Grèce, la féta, ce fromage au lait de brebis mâtiné de chèvre, s’invite à tous les repas et dans tous les plats : salade, feuilleté, légumes à l’huile d’olive. La légende veut d’ailleurs qu’elle soit connue depuis les temps homériques ; elle est aussi l’un des fromages les plus copiés à l’étranger… Il y a des amateurs qui mangent du maroilles ou du vieux-lille au réveil, ces fromages forts qui appartiennent à la famille des pâtes molles à croûte lavée. Ils sont lavés pendant l’affinage, nous dit-on, avec un mélange d’eau et de sel qui favorise l’apparition d’une bactérie, Brevibacterium linens, produisant une odeur plus ou moins forte d’ammoniac et donnant une couleur orangée aux frometons.
Le parmesan stocké dans des coffres-forts…
En Italie, on stocke le parmigiano reggiano comme des lingots d’or. En 2009, en effet, la banque Credem (Credito Emiliano) a ouvert deux hangars dans les environs de Parme pour conserver un trésor : 450 000 meules de parmesan de 30 à 40 kilos, en garantie de prêts qu’elle accorde à ses producteurs ! En mai 2012, lors du tremblement de terre d’Emilie-Romagne qui a fait s’écrouler plusieurs clochers médiévaux, les producteurs ont lancé une course contre la montre pour sauver des milliers de tonnes de parmesan « made in Italy » que le séisme de force 6 avait fait rouler par terre. Là aussi, les contrefacteurs sont à l’affût : on copie le parmesan comme un sac Vuitton. Après vous me direz que l’argent n’a pas d’odeur ! Unique au monde, cette lucrative production est circonscrite aux provinces de Parme, Reggio Emilia, Modène, Mantoue et Bologne, triangle d’or de la gastronomie italienne. Détentrice de l’appellation d’origine contrôlée (AOP) depuis 1996, cette grosse roue bombée, jaune paille, au parfum âpre et fruité a été plébiscitée par les moines bénédictins au XIVe s. Ainsi soit-il !
Quelle boisson d’accompagnement ?
Se pose alors la question de l’accommodement des fromages avec une boisson adaptée. Anne-Laure Pham et Mathieu Plantive déconseillent des associations, pourtant très courantes, avec certains alcools. Un vin rouge puissant va effacer le caractère et l’intensité du fromage. Le tanin adjoint à la caséine du fromage peut donner une sensation désagréable d’âcreté en bouche. Le champagne est également proscrit car la surenchère de caractère finit par brouiller les arômes. Des vins doux naturels, comme le banyuls, peuvent avantageusement accompagner les bleus ou d’autres boissons sans alcool. La fourme d’Ambert, sage et fondante, à la pâte persillée par le champignon Penicillium roqueforti, invite à la douceur d’une orange pressée avec un trait de jus de grenade avec un blanc moelleux comme le Montbazillac ou le Côteau de Layon, on un vin doux naturel comme le Maury ou le Rasteau. Avec le munster ou l’époisses, un café aux notes légèrement acides fonctionne parfaitement. On peut aussi tenter des jus de pomme ou de poire effervescents. Il s’agit en fait de favoriser un contre-pied : acidité contre gras, et bulles pour rafraîchir le palais. Recettes et conseils constituent le socle de cet ouvrage à consommer sans aucune modération.
Anne-Laure Pham et Mathieu Plantive © Photo X. droits réservés
- Le Grand Livre des Fromages, par Anne-Laure Pham et Mathieu Plantive, encyclopédie culinaire, éditions Flammarion, 288 pages, 2023.
Varia : l’Urinoir de Duchamp et le geste de Pinoncelli
« L’idée incontournable que l’Urinoir est une œuvre d’art comme une autre, comme la Joconde par exemple, est un dogme récent qui se renforce de jour en jour. C’est en quelque sorte une "fixation tardive". Son statut d’œuvre d’art n’était pas établi en 1917 lors de sa création.
« Il a fallu un long processus pour en arriver à la déclaration faite par Alfred Pacquement à la suite de l’"attentat" perpétré par l’artiste Pierre Pinoncelli, le 4 janvier 2006, à Beaubourg, contre la fameuse œuvre de Duchamp intitulée Fountain.
« Dans un article publié dans Le Monde du 21 janvier 2006, intitulé "Respect pour l’Urinoir", le directeur du Musée national d’art moderne affirme : "Le détruire est aussi grave que de briser la Pietà de Michel-Ange" L’objet a donc connu une lente métamorphose en plusieurs étapes… […]
« Une question se pose : pourquoi "le milieu de l’art" qui reconnaît la dimension cynique, critique et transgressive de l’Art contemporain, rejette-t-il Pierre Pinoncelli ? La raison la plus évidente semble être qu’il n’a aucun lien de dépendance avec le système. Il est son propre mécène. Aucune de ses 70 performances, qui débutent en 1969 avec l’"attentat culturel" contre le ministre André Malraux aspergé de peinture rouge, n’a été commanditée par les institutions. Il ne dépend pas davantage du marché de l’art, son œuvre étant immatérielle et sans produits dérivés.
« Pinoncelli est dans la grande tradition aujourd’hui oubliée des salons caricaturaux, parfaitement admis et attendus du public au XIXe siècle. Il descend d’auteurs tels que Bertall, qui fit le premier "monochrome" dans un numéro de l’Illustration en 1843, et ses suiveurs Paul Bilhaud, Auguste Erhard, Eugène Mesples, Alphonse Allais, qui ont repris les monochromes et inventé les happenings, les collages, les ready-mades et autres arts conceptuels au salon des Incohérents entre 1882 et 1893… Sans oublier le précurseur de Marcel Duchamp, Eugène Bataille, avec sa Mona Lisa fumant une pipe. Pinoncelli s’inscrit dans cette continuité. »
Extraits de « L’art caché - Les dissidents de l’art contemporain », par Aude de Kerros [peintre, graveur et critique d’art, Jakarta, 1947], éditions Eyrolles, 300 pages, 2013
Carnet : Philippe Lamour, fin prosateur
On retient de cet avocat et haut fonctionnaire le grand œuvre du canal d’irrigation amenant l’eau du Rhône vers le sud du Gard et l’est héraultais. On a tendance à oublier que Philippe Lamour (1903-1992) était aussi un littérateur d’excellente lignée. Lisez-le ou relisez-le dans « Céline, les Hauts Pays » (Les Pressses du Languedoc, 1994) : « Parfois, elle était invitée, le dimanche, à partager le repas de famille, à l’occasion d’une fête ou d’un anniversaire. On dépotait le salmis de marmottes abrité depuis l’été sous une couche de graisse. Dans les grandes circonstances, on s’attaquait à la gigue de chamois conservée au froid, dans une marinade vinaigrée, sur le bord extérieur de la fenêtre et abritée sous une cloche de verre pour la protéger de la voracité des chiens. » Belles et savoureuses notations enregistrées par le tribun lors de ses nombreux séjours haut-alpins.
Quand Malraux théorise
André Malraux (1901-1976) assurait qu’un artiste est celui qui crée une forme, et un artisan celui qui la recopie.
Les traits d’esprit de Lucien de Samosate
Un homme pervers est un tonneau percé, affirmait le philosophe syrien Lucien de Samosate (vers 120-180 après Jésus-Christ) ; tous les bienfaits qu’on y verse s’écoulent dans le vide. (Épigrammes, de Lucien, suivi de "Apologie du dilettante", par Alberto Savinio, éditions Gallimard, 2010).
Sacré platane !
Jacques Brosse (1922-2008) enseigne qu’à Athènes, sur la célèbre promenade de l’Académie, Socrate et ses amis philosophaient à l’ombre généreuse d’un platane. Le philosophe grec ne jurait que par le platane, paraît-il. Le naturaliste aime aussi rappeler la légende selon laquelle « au Ier siècle de notre ère, un platane de Lycie, en Asie mineure, aurait abrité dans la cavité de son tronc un dîner qui réunissait dix-sept convives autour du consul romain, Licinius Mucianus » !
La vogue des foires à tout
Marchés occasionnels, les vide-greniers font désormais partie de notre vie quotidienne. Nos contemporains y déballent leur vie intime sur des tréteaux branlants où farfouillent fébrilement les chineurs en quête de la perle rare. Montagnes de réveils, de bibelots, de piles électriques, de postes à transistors, fatras de disques à microsillons, vieux outils, chaussures, pyramides de fleurs artificielles et de tee-shirts, collections hétéroclites de vieux livres et de cartes postales anciennes, sans compter les étals de quincaillerie qui disposent leur bimbeloterie jusqu’au milieu de la chaussée…
(Jeudi 14 novembre 2024)
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Billet d’humeur
Jeu de boules
Destinées à la pétanque ou à la lyonnaise, les premières boules étaient faites de bois - de l’orme ou du buis - et mesuraient neuf à dix centimètres de diamètre. Sous les tirs les mieux ajustés, elles volaient en éclats. Aussi on eut l’idée de les renforcer avec des clous qui les alourdiraient. Longtemps, le village varois d’Aiguines, près des gorges du Verdon, se consacra à la fabrication de ces boules. Une trentaine de tourneurs les modelaient et leurs femmes, les ferreuses, se livraient chez elles au cloutage en écailles. En 1923, Paul Courtieu et Vincent Mille, fondeurs dans une usine de menottes à Lyon, conçurent la première boule métallique, faite d’un alliage de bronze d’aluminium et moulée en une seule pièce. Appelée intégrale, elle restait destinée aux adeptes du jeu lyonnais. La pétanque disposa de ses premières boules en acier en 1927 par l’intermédiaire d’un ferronnier-tourneur-métallo de Saint-Bonnet-le-Château (département de la Loire), Jean Blanc. Née de l’emboutissage de lopins d’acier, la boule JB est creuse, constituée de deux demi-sphères ajustées et soudées. Fils d’un fabricant de boules alsacien installé à Marseille en 1904, Fortuné et Marcel Rofritsch utilisent en 1947 un acier suédois au carbone trempé dans la production de leur gamme (7,05 à 8 cm de diamètre). L’alliage très résistant se couvre de reflets bleus durant l’oxydation thermique du durcissement, ce qui donne à la bien nommée Boule bleue son caractère si particulier. Un demi-siècle après les boules cloutées du père Félix, la marque est déposée en 1961 par son petit-fils Marcel, qui lance la même année les boules inox antirebond. Boules bleues ou JB en mains, de nombreux champions ont inscrit leur nom au palmarès de la discipline à « pieds joints » mise au point, rappelons-le, en 1910, à La Ciotat, par les frères Joseph et Ernest Pitiot pour leur ami handicapé Jules le Noir. Mais certains boulistes ont envoyé le bouchon un peu trop loin avec des boules farcies ou fadées. Il s’agissait, pour le ferronnier ou pour le joueur lui-même, de percer la boule et d’y introduire du mercure. Vingt grammes suffisent pour permettre au tricheur de contrôler artificiellement la trajectoire de sa boule et de l’arrêter là où il le souhaite. En 1962, pour avoir monté un véritable gang de joueurs de boules farcies, Émile Agaccio a écopé de dix-huit mois de prison…
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Lecture critique
Les petites marottes de grands écrivains
Tout amateur de littérature a la tête qui tourne en découvrant les curieux passe-temps auxquels se livrent plusieurs dizaines d’écrivains de grand format. Ceux que Thierry Le Rolland (Paris, 1955) convoque dans son ouvrage, « Les Papillons de Nabokov, le boomerang de Gracq », cultivent les paradoxes et les manies liés au jeu passionnel et à la quête obsessionnelle de la collection. Rassemblés avec une ferveur obstinée par Colette, les objets en cristal ou en verre, décorés dans la masse de motifs polychromes en céramique ou de sujets émaillés, déterminent les premières recherches de l’écrivain et professeur. « Dès 1910, raconte-t-il, Colette est l’une des premières en France à s’intéresser à ces bibelots oubliés, relégués dans les greniers ou prenant la poussière sur les buffets, parmi les reliques familiales. » Elle les déniche pour quelques francs aux puces de Saint-Ouen, sur les marchés ou chez les antiquaires de la capitale. En 1949, elle va jusqu’à se défaire d’un de ses plus beaux sulfures, la Rose blanche de Baccarat, en l’offrant au jeune écrivain américain Truman Capote qu’elle avait invité à prendre le thé dans son appartement du Palais-Royal. En stratège omnipotent et despotique, Valéry Larbaud mobilise les soldats de plomb de plusieurs nations : il en détenait plus de dix mille ! Secrétaire perpétuel de l’Académie française, Jean Mistler a raconté la singulière manie du collectionneur à traiter le problème de l’avancement de ses cavaliers, fantassins ou artilleurs : « Il emportait une ou deux douzaines de ses figurines de plomb au Luxembourg ou au square Montholon, et il les perdait, volontairement, sous un banc ou dans une pelouse. Une ou deux semaines plus tard, il repassait par là et s’il retrouvait deux ou trois de ses soldats, plus ou moins éclopés, il les citait à l’ordre du jour et leur donnait du galon après cette campagne… » Paul Éluard aura été le plus cartophile des surréalistes. Parmi les cinq mille cartes postales illustrées qu’il a collectées, il en a obtenu deux cents de l’historien du cinéma Georges Sadoul en échange d’un tableau de Salvador Dalí ! Vladimir Nabokov éprouve une telle passion pour les lépidoptères qu’il s’enferme durant six ans dans un laboratoire d’entomologie pour mieux les étudier. Jusqu’à sa mort, en 1977, il épinglera quatre mille trois cent vingt-trois papillons alpestres conservés aujourd’hui dans quarante-trois cadres au musée de zoologie de Lausanne. Henri Beyle alias Stendhal inventait ses pseudonymes avec une frénésie déconcertante : ses exégètes en ont recensé près de trois cent cinquante, un chiffre vertigineux qui le sacre champion du pseudonyme des lettres françaises, reléguant dans les emprunts Voltaire, autre grand professionnel du genre. Dans son ouvrage, Thierry Le Rolland dénonce d’autres maniaques du bizarre et de l’insolite. Philosophe utopiste, Charles Fourier avait transformé sa chambre en une authentique serre qui ne laissait, en son milieu, qu’une allée libre pour aller de la porte à la fenêtre ; tout le reste était occupé par des pots de fleurs se présentant en des séries par ordre de grandeur. Thomas Bernhard possédait une incroyable collection de chaussures ; il recommandait « de ne jamais les acheter avant quatre heures de l’après-midi, car c’est à partir de cette heure que le pied a la consistance appropriée » ! Champfleury, critique d’art et de littérature, nourrissait une passion toute aussi délirante pour la céramique ; il avait jeté son dévolu sur les assiettes à décor révolutionnaire, pièces de vaisselle estimées à plus de six cents. Ainsi, la collection a ses fanatiques, de doux dingues, dans les lettres françaises, un trait de caractère qui témoigne sans doute de l’irréductible esprit enfantin de certains d’entre eux.
- Les Papillons de Nabokov, le boomerang de Gracq, par Thierry Le Rolland, éditions Arléa, 136 pages, 2021.
Portrait
Antonin Artaud en quête d’un absolu inaccessible
Depuis sa disparition, Antonin Artaud (Marseille, 4 septembre 1896-Ivry, 4 mars 1948) n’a jamais été si présent, si agissant, si énigmatique et si inquiétant. La puissance et le pouvoir de fascination que ses œuvres et sa vie continuent d’exercer auprès d’un public qui pourtant le connaît assez mal, lui confèrent une étonnante dimension dans le domaine des lettres et du théâtre. Il est vrai que le personnage dispose de plusieurs facettes : dessinateur, poète, auteur, théoricien (de théâtre), voyageur, surréaliste (dissident), comédien, toxicomane, acteur de cinéma, journaliste et conférencier. Au nombre de ses meilleurs exégètes, la postérité retiendra Otto Hahn, Jean-Louis Brau, Évelyne Grossman, Paule Thévenin et l’Américain Thomas Maeder.
Une poésie de l’urgence
Né à Marseille en 1896, d’une mère originaire de Smyrne et d’un père capitaine de vaisseau et armateur, Antonin Artaud ressent dès l’adolescence les premiers troubles de dérèglement physique et psychique qui amènent ses parents à le faire admettre dans différentes maisons de santé. Arrivé à Paris en 1920, il confie des poèmes symbolistes à diverses revues, rencontre une comédienne, Génica Athanasiou, la seule femme aimée, à qui il écrit des lettres passionnées chaque jour jusqu’en 1927, et acquiert une formation théâtrale à l’Atelier de Charles Dullin. Sa famille le met alors en pension chez un aliéniste ami, le psychiatre Édouard Toulouse, qui accueille le jeune provincial dans sa propre demeure à Villejuif, dans le Val-de-Marne. Les années suivantes, il fréquente les coulisses et loges de théâtre ainsi que les lieux de tournage cinématographique. Figurant, souffleur, régisseur puis comédien, il œuvre chez les metteurs en scène Lugné-Poe, Charles Dullin et Sacha Pitoëff. Au cinéma, il tient une trentaine de rôles, incarnant notamment Marat dans le film « Napoléon » (1927) et Savonarole dans « Lucrèce Borgia » (1935) d’Abel Gance, l’abbé Jean Massieu dans « La Passion de Jeanne d’Arc » de Carl T. Dreyer (1928) et un étrange rémouleur dans « Liliom » de Fritz Lang (1934). Écrire, pourtant, demeure sa principale préoccupation : « Je voudrais faire un livre qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte », confie-t-il à ses proches. Dans ses écrits, il tente de rapprocher le théâtre et la vie, en soulignant l’importance du corps et du geste, une « philosophie » qui a influencé plus d’un metteur en scène contemporain, de Jean-Louis Barrault à Peter Brook en passant par Jerzy Grotowski et Robert Wilson. Il a vingt-sept ans quand il adresse aux fins de publication ses poèmes à Jacques Rivière, le directeur de la Nouvelle Revue française (NRF), lequel les refuse tout en manifestant un vif intérêt pour la démarche mentale et poétique de l’auteur. La correspondance qu’échangent ensuite les deux hommes sera d’ailleurs publiée par la NRF en 1924, l’année où Artaud rencontre André Breton et collabore à La Révolution surréaliste. Dans l’immédiat après-guerre, au sortir de l’asile de Rodez, la poésie s’impose à nouveau mais selon une autre orientation, voire une nouvelle urgence. Ses écrits s’inspirent d’une poignée de poètes, Villon, Ronsard, Gérard de Nerval, Lewis Carroll, Baudelaire, Mallarmé, Nietzsche et Lautréamont, des littérateurs qui ont renouvelé la poésie sous des formes qu’il reconnaît siennes. À quarante ans, il se rend au Mexique pour fuir la civilisation européenne dont il dit qu’elle est issue de sept ou huit siècles de culture bourgeoise, et par haine de cette civilisation et de cette culture : « J’espérais trouver ici une forme vitale de culture et je n’ai plus trouvé que le cadre de la culture de l’Europe, dont l’Europe commence déjà à se débarrasser » ; il relatera ce séjour, accompli de janvier à novembre 1936, dans « Voyage au pays des Tarahumaras » (1945). L’année suivante, il poursuivra, vainement, la même quête de l’absolu en Irlande (août-septembre 1937).
Des rapports entre l’écriture et la folie
La guerre et l’Occupation se passent à l’hôpital de Rodez, sous la garde d’un psychiatre, le docteur Gaston Ferdière qui reconnaît d’emblée le génie du poète et favorisera une création littéraire que son patient n’a jamais interrompue. Comme pour rendre ses écrits plus « présentables », il lui administre des dizaines et des dizaines d’électrochocs et le plonge dans le coma, selon la méthode thérapeutique du moment, une méthodologie aux moyens si peu nombreux et si peu efficaces. Le poète connaît des alternances de prostration et de délires qu’il combat essentiellement en recourant à l’opium. Sa nombreuse correspondance est riche de plaintes douloureuses, de propos blasphématoires entrecoupés de transes mystiques, mais aussi de fulgurances prodigieuses. L’ouvrage de Laurent Danchin et d’André Roumieux, « Artaud et l’asile » apporte un éclairage déterminant sur les années noires de l’enfermement d’Artaud et ses relations avec ses thérapeutes et ses visiteurs, à Sotteville-lès-Rouen (1937, à son retour d’Irlande), à Sainte-Anne (1938), à Ville-Évrard (1939-1943) et à Rodez (1943-1945). L’ouvrage apporte des réponses à des questions mettant en exergue les rapports entre l’écriture et la folie. Laurent Danchin dit aussi comment le poète asservit la syntaxe, fait éclater les mots, mime leur signification. « Ce sont ces glossolalies qui scandent par moments ses "Carnets d’Ivry" (février 1947-mars 1948), remarque assez justement l’écrivain Amaury Da Cunha (Paris, 1976), comme des prières primitives : "shaout uks kom leksi naet uks kom uksva". Dans les marges de ce texte, Artaud dessine aussi ce qu’il appelle, depuis 1938, ses "gris-gris" : ébauches de visages qui rappellent le sien, dessins d’objets dont le trait appuyé sur la page signale un geste du corps, comme une secousse organique qui vient au secours de l’écriture qui se mord la queue. » [Le Monde des Livres, vendredi 9 décembre 2011]
Le jeudi 4 mars 1948, à l’aube, dans un pavillon attenant à l’hospice d’Ivry, l’auteur de « L’Ombilic des limbes » et de « Van Gogh le suicidé de la société » est retrouvé sans vie par le jardinier venu lui apporter son petit déjeuner. « Le poète s’est recroquevillé au pied du lit aux draps défaits, rapporte l’académicien Bertrand Poirot-Delpech [1929-2006]. Au sol, le flacon d’hydrate de chloral qui l’aidait à trouver le repos : il est vide. Dans la glace, le rappel d’avoir à changer de chemise. Au mur, des griffonnages hallucinés, rapportés du pire des au-delà, celui de la souffrance. » [Le Monde, dimanche 8 et lundi 9 mars 1998]
- Artaud et l’asile, par Laurent Danchin et André Roumieux, éditions Séguier, 872 pages, 1996/2015.
- Artaud, œuvres, édition établie, présentée et annotée par Évelyne Grossman, Gallimard, collection Quarto, 1788 pages, 2004 ;
- Dans la pharmacopée d’Antonin Artaud - Le laudanum de Sydenham, par Thierry Lefebvre, éditions Le Manuscrit, 144 pages, 2022.
Varia : l’industrie de la palette
« Selon les informations publiées par la Fédération nationale du bois (FNB), les palettes sont constituées de bois massif, principalement de résineux : épicéa, pin maritime, pin douglas et pin sylvestre. Quelques feuillus, le peuplier et, plus rarement, le hêtre. L’industrie de la palette ingurgite chaque année 1, 6 million de mètres cubes de bois, soit 20 % des sciages nationaux (7,5 millions de mètres cubes au total). Dans le même temps, 800 000 m3 de palettes finissent en broyat consumé dans des chaufferies (80 %) ou en panneaux de particules. La moitié des paletteries, implantées de préférence à proximité d’un massif forestier, sont équipées d’une scierie intégrée. […]
« La production de palettes est largement standardisée : la plus utilisée mesure 800 x 1 200 millimètres. Il existe un label de qualité : la certification EPAL pour les palettes dites "multi-rotations" (amenées à faire autant d’allers-retours que la palette tient le coup). Initialement mise en place en Allemagne avant d’être étendue à la plupart des pays industrialisés, cette certification garantit la qualité des palettes, leurs dimensions, et coordonne un réseau d’échanges, que ce soit à l’échelle locale, nationale ou internationale. Si un transporteur livre des marchandises conditionnées sur palettes, il doit repartir avec le même nombre d’éléments. On dit aussi qu’elles sont consignées. […]
« Dans son rapport de juin 2019, la Palette bois, un outil de votre performance, la FNB estimait le nombre de palettes en itinérance à travers le monde à 8 milliards, dont 2,5 milliards de palettes toutes neuves. En une année, les États-Unis et le Canada en ont produit 500 millions, l’Europe 650 millions et la Chine 900 millions. Sur les 500 millions de palettes EPAL parties en voyage, seul un quart d’entre elles sont reconditionnées. Rien qu’en France, 46,5 millions de palettes neuves sont sorties des usines en 2019 ; 3,5 millions ont été importées. La même année, 92 millions de palettes existantes ont été reconditionnées. La FNB estimait en 2015 le nombre total de palettes en circulation dans le pays entre 300 et 350 millions. C’est un marché plutôt local.
« D’un point de vue social, l’industrie de la palette (fabrication-réparation) offre des emplois peu qualifiés, dont une partie sont attribués à des personnes en situation de handicap et à des personnes incarcérées. »
Extraits de « Bouts de bois - Des objets aux forêts », d’Agnès Stienne [plasticienne et cartographe, Le Mans], éditions Zones, 192 pages, 2023.
Carnet : la marquise du Deffand et le comte Walpole
Comte d’Oxford et fils du premier ministre britannique Robert Walpole, Horace Walpole (1717-1797) était devenu l’invité favori du salon de Mme du Deffand (1696-1780) dans le faubourg de Saint-Germain, à Paris (VIIe arr.) : leur correspondance (plus d’un millier de missives) durera plus de quinze années. En 1765, la marquise eut la malchance, à près de soixante-dix ans, de tomber amoureuse de l’écrivain et aristocrate anglais, qui n’avait alors que cinquante-six ans et qui préférait les hommes. Il la qualifiait de « vieille aveugle débauchée d’esprit ». Elle pensait que le monde se divisait en trois catégories : les « trompeurs », les « trompés » et les « trompettes ». Sous le dernier terme, elle regroupait les gens qui faisaient la réclame du mensonge…
Rendons à Kupka
« La peinture abstraite férue de géométrie était née en 1912 à Paris sous les pinceaux du Tchèque František Kupka (1871-1957) dont les Plans Verticaux du Musée national d’art moderne semblent bien le premier essai d’introduction dans l’art abstrait de figures géométriques. Le Russe Malevitch reprit peu après cette tentative, à laquelle en 1917, le Néerlandais Mondrian allait donner son expression paroxystique » (Bernard Dorival, sous la direction de, « Peintres contemporains », éditions d’art Lucien Mazenod, 1964)
Les raisons de l’humanitaire
Il convient de lire le médecin, ancien président de la Croix-Rouge française (2004-2013) et ancien ministre, Jean-François Mattei (Lyon, 1943) quand il soutient avec lucidité que la rencontre de la victime et du sauveteur est au cœur de l’action humanitaire. « Toutes ces personnes devenues victimes sont dépourvues d’artifice. Dans leur nudité, elles offrent l’image pure de l’authenticité humaine. À son tour, le sauveteur est appelé à se dépouiller de toute idéologie pour que la rencontre soit vraie, soit féconde, soit tout simplement humaine. Le taliban le plus sanguinaire a droit à autant de soins qu’un nourrisson nigérien. Je n’ai pas à juger ce qui le meut dès lors que j’ai accepté mon rôle de sauveteur. Ou alors c’est l’échec absolu de toute tentative humanitaire. » (Jean-François Mattei, « Humaniser la vie - Plaidoyer pour le lien social », éditions Florent Massot, 2009)
(Jeudi 28 novembre 2024)
De l’incompétence des uns et des autres
Il y a des médecins incompétents, comme dans toutes les professions, à la différence que les conséquences sont beaucoup plus graves.
(Lundi 9 décembre 2024)
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Billet d’humeur
Les risques du tourisme
Les observateurs chiffrent à un milliard les déplacements internationaux chaque année ; et 700 millions d’entre eux sont liés au tourisme. Ce qui ne manquerait pas de surprendre Strabon (63 avant J.-C.-23 après J.-C.). Il y a plus de 2 000 ans, le géographe et historien grec informait ses lecteurs que les prêtres de Crocodipolis, en Égypte, attendaient avec impatience les « touristes » romains pour procéder au sacrifice rituel d’animaux destinés à nourrir les crocodiles sacrés du dieu Sebek. Il était assurément loin de penser que ces quelques curieux seraient un jour plus d’un demi-milliard à se partager les plus beaux lieux de la planète. Certes, le vocable n’existait pas encore, et nous pardonnerons à Stendhal (1783-1842) l’emploi du mot touriste, car il fut l’un des premiers anglomanes à l’utiliser. Selon l’universitaire Victor Del Litto (1911-2004), le mot touriste apparut pour la première fois en 1816 dans le « Voyage en Angleterre pendant les années 1810 et 1811 » de l’écrivain suisse Louis Simond (1767-1831), un ouvrage que Henri Beyle aura certainement lu à sa parution. Un autre bon auteur, Jean Cassou (1897-1986) en l’occurrence, écrira par la suite : « Le voyage découvre, le touriste se contente de visiter ce que le voyageur a découvert ». Plaisir aristocratique consacré par l’ouvrage stendhalien Mémoires d’un touriste (1838) et développé avec une série de guides (Baedeker, Murray, Joanne - les futurs Guides bleus), le tourisme suscite en France la multiplication de syndicats d’initiative dans le midi et le val de Loire avant que la loi du 8 avril 1910 ne crée, sur le modèle autrichien, l’Office national de tourisme. Au cœur de l’essor touristique des années 1920, ledit office est supprimé en 1935, avant que, le 20 juin 1936, le législateur n’ouvre la voie au tourisme de masse, grâce aux congés payés. En 1927, l’État établit en Camargue la première réserve naturelle avant d’instituer un Commissariat au tourisme (loi du 22 décembre 1962) puis la Maison de la France, un an avant la loi de 1987 sur l’organisation du tourisme, signée l’année du centenaire de la première loi sur la protection des sites. Plus les lieux sont beaux, plus ils sont visités, plus ils rapportent de devises et… plus ils sont dégradés. Plus que jamais, il importe que les principaux acteurs du tourisme se mobilisent et veillent à contenir les répercussions négatives du phénomène : consommation excessive de sol, d’eau et d’énergie, production de déchets, forte pression sur le milieu social et atteintes au patrimoine historique et culturel. Sinon, il ne leur restera qu’une solution : faire réaliser les copies de sites définitivement fermés à la visite comme la grotte de Lascaux ou organiser le tourisme virtuel assisté par ordinateur…
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Lecture critique
Le filet magique de Jean-Guy Soumy
Avec Gilbert Bordes (1948), Claude Michelet (1938-2022) et Yves Viollier (1946), Jean-Guy Soumy (Guéret, 1952) a jeté les bases, en 2008, d’une Nouvelle école de Brive parce que le quatuor refusait le qualificatif de romanciers du terroir qui ne convenait pas, selon eux, à la diversité de leurs orientations scripturaires. Au-delà de cette querelle d’étiquette qui s’attache à la particularité si flottante du régionalisme hexagonal, ces littérateurs prônent avec bonheur la mise en valeur du patrimoine culturel, historique et linguistique de leurs contrées respectives. À cet égard, les romans historiques de Jean-Guy Soumy ont acquis une notoriété méritée auprès d’un public très large qui permet de prendre la mesure de la richesse et de la cohérence d’une œuvre où les talents du romancier se conjuguent à ceux du chroniqueur qu’il n’a jamais cessé d’être. « La Passagère de l’Espérance », c’est Junon Camille de Saint-Hilaire qui rentre en France en 1802, après dix années d’un exil vécu d’abord à Londres puis aux Amériques, à Boston, à New York et enfin à Philadelphie. La disgrâce a été imposée à ses parents, nobles limousins, Alexandre de Saint-Hilaire et Charlotte de Vaudreuil (de la branche des Vaudreuil-d’Épinay), chassés par la Révolution. Effectué aux termes de l’amnistie (26 avril 1802) accordée aux émigrés par le Premier consul Bonaparte, le voyage de retour à bord de la goélette l’Espérance aboutit au Havre où la jeune aristocrate paraît ne plus entendre la même langue et ne plus reconnaître les rues de sa prime enfance. Les semaines et les mois suivants, elle sera tout aussi décontenancée en constatant les châteaux vandalisés et les églises aux statues décapitées et aux vitraux déposés. Travestie en homme pour échapper à d’éventuels dénonciateurs ou malfaisants, elle parvient à rejoindre la capitale où elle retrouve dans une misérable mansarde son oncle, le comte Constant de Vaudreuil, qui servit jadis dans les armées du Grand Condé. Elle lui apprend que sa sœur, Charlotte de Vaudreuil, est morte à Londres dans le quartier de Soho ; Alexandre de Saint-Hilaire a rendu son dernier souffle à Philadelphie. Tous deux quittent Paris pour Limoges où Junon de Saint-Hilaire veut savoir ce qu’il est advenu de sa sœur, Alice, confiée à son ancienne nourrice, Marie Delage, puis à la famille de Bertrand Montrol lors de la fuite de la famille outre-Atlantique en 1792. De six ans sa cadette, Alice a servi les visées malhonnêtes des Montrol qui ont en quelque sorte voulu défaire la lignée des Saint-Hilaire en rachetant leur château et en souhaitant prendre en main la destinée de leur plus jeune enfant en la mariant à leur fils Léon. Parviendront-ils à leur fin ? Les dernières pages du roman réservent leur lot de surprises avec l’entrée d’Alice en noviciat chez les sœurs hospitalières du Saint Sacrement et de la Charité. De déceptions aussi pour le lecteur indécis à imaginer lequel des deux prétendants, John Willing, professeur à Philadelphie apparenté à une famille de banquiers et d’hommes politiques, et Pierre Vannier, riche porcelainier, ravira le cœur de Junon de Saint-Hilaire. L’auteur se révèle, mieux qu’un remarquable styliste, un grand écrivain qui jette son filet magique sur les coulisses de l’histoire et de l’imaginaire, retenant dans ses mailles les trésors de la sensation, les vibrations de la vie, la beauté du monde, la perfidie des hommes sans honneur et la grâce de ceux et celles qui combattent avec courage les injustices sociales et bravent la fatalité.
Jean-Guy Soumy © Photo Georges-Patrick Gleize, droits réservés
- La Passagère de l’Espérance, par Jean-Guy Soumy, Les Presses de la Cité, collection Terres de France, 212 pages, 2024.
Portrait
James Baldwin : toute une vie pour la condition noire
C’est en France, où il était arrivé en 1948, à 24 ans, « avec quarante dollars en poche et une trouille monstre », que James Arthur Baldwin (New York, 2 août 1924-Saint-Paul de Vence, 1er décembre 1987) a planché sur ses premiers ouvrages, deux romans, La Conversion (1953) et La Chambre de Giovanni (1956), et un recueil d’essais, Chronique d’un pays natal (1955), demeuré l’un de ses livres les plus célébrés. Plus tard, l’Américain natif de Harlem expliquera comment cet exil lui avait permis de devenir l’homme et l’écrivain qu’il aspirait à être : « Il n’était pas tant question de choisir la France - il était surtout question de quitter les États-Unis. […] À Paris, j’ai réussi à me débarrasser de tous les stéréotypes que m’avaient infligés mes concitoyens. […] On me laissait tranquille - tranquille de devenir ce que je voulais devenir. »
Compagnon de Martin Luther King et de Malcom X
Enfant du ghetto de Harlem, petit-fils d’esclave, élevé dans la pauvreté et la foi par sa mère Emma Berdis Jones et son beau-père David Baldwin, un pasteur baptiste, il prêchera lui-même dans le ghetto, adolescent, se destinant après un passage au lycée de Harlem à devenir prédicateur pentecôtiste. Ses trois années d’immersion dans le texte biblique expliquent sans doute le lyrisme et la pertinence de sa phrase, manifestes dans La Conversion qui le fit connaître aux États-Unis. Ce premier roman sonde un siècle de condition noire aux États-Unis : l’esclavage, la ségrégation, la grande migration des Noirs vers le Nord, la misère des logements de Harlem et la place, déterminante et ambiguë, de la religion et des cantiques. Employé dans une usine d’armement au début de la guerre puis garçon de café, il rencontre en 1944 Richard Wright, l’auteur réputé des Enfants de l’oncle Tom, qui l’aide à placer son premier manuscrit, un roman intitulé Les Élus du Seigneur. L’intellectuel homosexuel en a bientôt assez de l’Amérique : il y étouffe et sur un coup de tête, en novembre 1948, il file à Paris où il séjournera neuf ans. Militant opiniâtre contre les préjugés raciaux de l’Amérique blanche, résolument engagé dans le Mouvements des droits civiques, il est le compagnon de route et de combat de Martin Luther King (rencontré en 1957 à Atlanta) et de Malcom X (rencontré en avril 1961). Quasiment à la même époque, il s’en prend aux Black Muslims (partisans de la création d’un État noir indépendant sur le territoire des États-Unis) dont il critique en mauvaise part les méthodes et les excès. Toute sa vie, il restera fidèle à ses idéaux et à ses engagements dont l’œuvre écrite témoigne avec superbe : ses essais comme Chassés de la lumière, et ses romans tels L’homme qui meurt (1968), Si Beale Street pouvait parler (1974) et Harlem Quartet (1979).
Le vieux mas aux amis de Saint-Paul de Vence
Le 28 août 1963, cent ans après la proclamation d’émancipation des esclaves, publiée au mitan de la guerre de Sécession, James Baldwin prend part à la Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté. Il est aux côtés de Marlon Brando, Joseph Mankiewicz, Harry Belafonte, Sydney Poitier et Charlton Heston. Tous les six ont choisi de croire au rêve que la chanteuse Mahalia Jackson a demandé au pasteur King de partager avec cette vibrante invite : « I have au dream ». Trois ans après le meurtre de Malcom X à New York (le 21 février 1965), cinq ans après celui de Medgar Evers par un membre du Ku Klux Klan (le 12 juin 1963), Martin Luther King est assassiné à Memphis le 4 avril 1968. Trois tragédies douloureusement vécues par l’écrivain et dont il ne se remettra pas. Ajoutées au déclin du mouvement noir aux États-Unis, miné par des dissensions et des querelles internes, les trois disparitions l’ont incontestablement affaibli et déterminé par sa volonté de quitter définitivement le sol américain pour s’installer en France. En 1971, Simone Signoret lui dégotte une belle location à Saint-Paul de Vence, un vieux mas du chemin du Pilon ceinturé par des oliviers, des orangers et des lauriers. Jimmy, ainsi que l’appelaient ses proches y reçoit les enfants du clan Baldwin : sa sœur Gloria et son frère David lui rendent visite aussi souvent que possible, leur mère Berdis est décédée presque centenaire en 1999. Outre ses jeunes neveux et nièces, de nombreux amis fréquentent la demeure appartenant à Jeanne Faure, une pied-noire qui nourrissait une véritable affection pour son locataire. Des amis et des personnalités comme Miles Davis, Maya Angelou, Cecil Brown, Nina Simone, Toni Morrison, l’actrice grecque Irène Papas, Marguerite Yourcenar, Yves Montand et le peintre américain Beauford Delaney. James Baldwin est mort le 1er décembre 1987 des suites d’un cancer de l’œsophage qui avait été diagnostiqué en avril, entouré de son frère David, de Lucien Happersberger, le premier homme qu’il avait aimé, et de Bernard Hassell, son assistant et dernier compagnon. À ses tout derniers instants, son frère David fit entendre dans la maison saint-pauloise le beau cantique chrétien Amazing Grace qui renvoie à la parabole évangélique du fils prodigue, un chant que Jimmy aimait tout particulièrement.
- James Baldwin, par Yannick M. Blec, éditions Gallimard, Folio biographies, 320 pages, 2024 ;
- Chroniques d’un enfant du pays, par James Baldwin, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Darrieussecq, éd. Gallimard, collection folio, 272 pages, 2024 ;
- La prochaine fois, le feu/The Fire Next Time, par J. Baldwin, traduit de l’anglais (États-Unis) par Michel Sciama, éd. Gallimard, coll. Folio, 256 pages, 2024 ;
- Blues pour Sonny, par J. Baldwin, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-René Major, éd. Gallimard, coll. Folio, 80 pages, 2024.
Varia : Salin-de-Giraud, une ville ouvrière en Camargue
« Salin-de-Giraud se situe aux confins sud-est du delta de Camargue, au cœur d’une zone lagunaire bordée au nord par le Vaccarès, à l’est par le Rhône jusqu’à son embouchure, au sud et à l’ouest par la mer. […]
« Salin-de-Giraud doit son existence à la formation, dans les dernières décennies du XIXe siècle, d’un complexe de chimie lourde associant deux grands groupes industriels : la société française Henri Merle et Cie et la société belge Solvay. La première est à l’origine de la transformation, dans les années 1860, de l’étang de Giraud en un des plus vastes et des plus modernes salins du littoral méditerranéen ; la seconde, qui a mis au point un procédé de fabrication industrielle de soude dont le sel constitue la matière première, vise tout à la fois l’approvisionnement en sel de sa filière de soude et l’accès aux importants débouchés qu’offre, à l’époque, la place commerciale de Marseille et de son port. Pour loger leurs salariés, majoritairement des ouvriers, les deux compagnies construisent de toutes pièces, sur des terrains qu’elles possèdent, ou ont acquis dans ce but, leur propre cité d’habitation ainsi que les équipements indispensables à la vie quotidienne (commerces, écoles, cafés, dispensaires, loisirs, etc.) La population de Salin-de-Giraud, très variable dans le temps, oscille depuis les années 1980 autour de 2 000 habitants ; elle est la deuxième agglomération la plus importante du delta de Camargue avec la ville des Saintes-Maries-de-la-Mer. […]
« Le territoire qui s’étend de la rive est du Vaccarès au Grand Rhône, et au milieu duquel se trouve l’étang de Giraud, est dominé par des espaces sauvages formés d’étangs, de marais et de terres salées, et reste, au milieu du XIXe s., quasi désert. La population, exclusivement rurale, est composée pour une bonne part de la domesticité agricole des grands domaines (bergers, valets de ferme, gardians, etc.) et se déploie dans le réseau des mas occupant les bourrelets alluviaux du Rhône. En outre, bien qu’incluse dans le territoire communal de la ville d’Arles, la Basse Camargue s’en trouve presque totalement isolée, comme elle l’est aussi du reste de la Camargue. À cela, une raison essentielle, l’état désastreux des voies de communication dans le delta : mal entretenues par une ville qui a en charge la quasi-totalité du réseau des chemins camarguais, aménagées de surcroît sur des sols argileux et dépourvus de pierre, celles-ci se transforment en fondrière à la moindre pluie. À l’inhospitalité des lieux, principal obstacle au peuplement, s’ajoutent les maladies paludéennes qui sévissent dans l’ensemble du delta. La situation démographique de la région est caractérisée par une faiblesse endémique des ressources humaines. Dans un tel contexte, l’implantation d’un établissement industriel pose d’emblée le double problème du recrutement et de la fixation de la main-d’œuvre ouvrière. Les compagnies doivent alors s’engager dans la création, ex nihilo, d’une véritable agglomération. »
Extraits de « Salin-de-Giraud, une ville ouvrière en Camargue - Logique industrielle, logique sociale », par Marie-Hélène Guyonnet, Presses universitaires de Provence, 154 pages, 2024.
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