La nouvelle Antigone
Texte : Frédérique Zahnd (d'après Sophocle)
Adaptation et mise en scène : Marek M. Chojecki
Interprétation : Erwan C'hoarier, Jade Iysurey, Alexandre Rudel, GabrieLe Smith
Deux femmes et deux hommes discutent sur scène. Au milieu de leurs échanges, les spectateurs s’installent. Ces quatre personnes vont revisiter le mythe d’Antigone en incarnant des comédiennes et des comédiens qui joueront des personnages de la pièce Antigone. Une militante écologique incarnera Antigone et un militant d’extrême droite Créon, en Président de la République.
Celui qui anime les débats a vu une pancarte dans une manifestation avec Sauvons Antigone. Cela l’a questionné. Peut-on sauver symboliquement ce qu’incarne Antigone ?
Que représente ce mythe pour ces quatre personnes aux idées politiques différentes ? Comment le dialogue peut-il s’établir entre elles ? Comment sont développés les arguments de chacune ? Pourront-elles vraiment se comprendre, dialoguer et trouver un terrain d’entente ? Comment convaincre les autres protagonistes ? Pourront-elles trouver un langage commun face à la tragédie écologique qui s’annonce ?
Sont-elles condamnées à la tragédie ?
Le spectacle se situe à la croisée des chemins entre le théâtre et la politique.
Dans cette version contemporaine d’Antigone, il y a une socialiste, une militante écologique, un centriste et un homme d’extrême droite. Chacune et chacun donne sa propre vision d’Antigone avec son regard contemporain.
Cette pièce suscite le désir de relire Antigone et, en effet, de s’interroger sur la tragédie annoncée dans notre monde contemporain.
C’est un regard très original qui favorise la réflexion sur le spectacle que donnent parfois les personnes politiques actuelles. Une belle harmonie s’installe entre les actrices et les acteurs pour stimuler les échanges et les confrontations. La vie personnelle interfère parfois avec le théâtre ce qui crée des effets comiques.
Plusieurs monologues très réussis permettent d’exprimer des points de vue spécifiques. Ils sont énergiques et déterminés pour faire passer leur message.
Un très intéressant moment de théâtre où la scène, la vie, le passé et le présent peuvent se rejoindre.
La mise en scène sous forme de scénettes où se retrouvent les personnages dans différents contextes met en lumière la complexité de ces situations.
C’est un spectacle exigeant qui ouvre la discussion.
Brigitte Aubonnet
Les hommes du président
Auteurs : Nelly Bêchétoille, Bruno Ginoux, Didier Landucci
Mise en scène : Elric Thomas
Interprètes : Nelly Bêchétoille, Didier Landucci
Le spectacle, basé sur des jeux d’improvisation, est une magnifique réussite. Nelly Bêchétoille et Didier Landucci incarnent avec brio deux personnages : l’Agent K, commandante à la DGSE, missionnée par le Président de la République pour rencontrer les Français et leur remonter le moral. Elle doit s’accommoder du soutien de monsieur Ducci pour remplir sa mission, faire rire le public donc le peuple français pour qu’il soit moins morose.
Les deux personnages improvisent des saynètes très drôles avec un texte très subtil et nous rions tout le long du spectacle.
Un thème est donné ainsi que des contraintes de jeu dans l’improvisation : introduire des phrases, introduire des expressions comme Et alors, Mais bien sûr, chanter le thème sur différents types de musique, parler du thème en changeant d’émotions… Sur le thème de Sauvons le spectacle vivant différents univers sont proposés comme l’univers médical, l’univers du Kung Fu…
La participation du public est demandée avec beaucoup de respect. Cela ne met pas en difficulté les femmes ou les hommes choisi.es dans la salle pour monter sur scène. Chaque personne décide du moment où elle proposera une contrainte de jeu ce qui fait intervenir le hasard. C’est très réussi et elles accompagnent sans difficulté l’actrice et l’acteur en introduisant les contraintes à des moments qui renforcent les effets comiques.
C’est un exercice de jeu très oulipien (Oulipo, Ouvroir de Littérature Potentielle, où l’écriture avec des contraintes est encouragée).
Le spectacle se termine d’ailleurs par un logorallye (introduire des mots précis dans un texte inventé).
Les contraintes s’allient superbement avec l’improvisation des personnages qui rebondissent avec beaucoup de facilité et de virtuosité.
C’est un spectacle hilarant qui sans problème remonte le moral. Mission accomplie.
Brigitte Aubonnet
La faiseuse d’anges
Texte : Sophie Jolis
Mise en scène : Aurélien Houver
Interprétation : Laetitia Ayrès, Sophie Jolis, Guillaume Nocture, Julia Salaün
Nous sommes à Cherbourg en 1942, sous le gouvernement de Vichy et la France est en pleine guerre. Trois femmes et un homme incarnent plusieurs personnages chacun. La mise en scène permet parfaitement d’identifier chaque personnage avec des changements de costumes sur le côté de la scène.
Un pianiste joue en direct et marque les temps forts. Il y a beaucoup de chansons pour parler d’un sujet qui a fait souffrir tant de femmes. Avoir la liberté de son corps pour les femmes n’était pas admis et ce droit est toujours à défendre. Le contexte mondial nous le prouve bien.
Un commissaire reçoit une lettre anonyme dénonçant Marie-Louise Giraud qui pratique des avortements à une époque où il était strictement interdit puisqu’il fallait repeupler la France.
La détresse des femmes qui veulent avorter sont multiples. La motivation de Marie-Louise Giraud est complexe, aider les femmes mais aussi gagner de l’argent.
Les violences diverses contre les femmes apparaissent bien.
La mise en scène est originale. Un bureau tourne au milieu de la scène pour indiquer un changement de lieu et de personnages.
Nous assistons à la dénonciation de Marie-Louise Giraud puis à son procès, sous Vichy avec l’assentiment du Maréchal Pétain qui ne va pas la gracier puisqu’il considère l’avortement comme un fléau national. Elle est guillotinée en juillet 1943 pour avoir pratiqué vingt-sept avortements. Augustine Baroche qui lui envoyait des femmes a été condamnée à dix ans de travaux forcés.
Le droit de disposer de son corps n’a pas été acquis facilement et il est toujours à défendre. De nombreuses femmes en sont mortes.
Marie-Louise Giraud, même si elle a gagné de l’argent, voulait aussi aider les femmes en détresse. Elle culpabilisait quand même d’autant plus qu’une des femmes qu’elle a avortée est décédée.
Les comédiennes et les comédiens incarnent parfaitement leurs différents personnages et la pièce permet de rappeler le dur combat des femmes pour avoir le droit de choisir, garder ou non leur enfant en fonction de la réalité extérieure qui s’impose à elle.
Brigitte Aubonnet
Anatomie d’une actrice
Texte, mise en scène et interprétation : Hélène et Lola Zidi
Dans le noir, deux femmes se disputent dans une loge avant la première d’une pièce de théâtre.
La musique va jouer un rôle important au fil de la pièce pour donner du rythme et marquer les changements d’époques puisque nous voguons entre le passé et le présent.
Suzanne, une actrice d’un certain âge surjoue la tragédie qu’elle interprète. Sa partenaire, Juliette, est beaucoup plus jeune. Elle lui souffle les mots à chaque pause dans le texte ce que Suzanne ne supporte pas. Cette dernière est humiliante avec Juliette en considérant qu’elle n’a pas d’expérience et qu’elle ne comprend pas ce que c’est que d’être une vraie actrice. Suzanne qui a eu beaucoup de succès veut rester dans la lumière.
Juliette pousse Suzanne à parler d’elle et à explorer sa mémoire. Nous comprendrons ses motivations profondes à la fin de la pièce. Un léger bip et une musique marquent le passage du présent au passé qui parfois fait remonter de terribles moments.
Suzanne parle entre autres de sa professeure d’art dramatique qui la poussait à recommencer pour trouver en elle la profondeur du personnage.
Juliette évoque aussi son passé en parlant de son frère jumeau qui est décédé le jour de son anniversaire.
Les relations avec leurs mères respectives n’étaient pas simples.
Chaque femme dévoile ses motivations pour exercer ce métier et au fil de la pièce nous pénétrons au cœur de leurs vies de comédiennes et de femmes qui parfois s’entremêlent. Juliette n’avait pas un désir impérieux de jouer la comédie alors que pour Suzanne c’était toute sa vie.
Les deux actrices sont extraordinaires et interprètent avec brio cette pièce au texte très émouvant, révélant les motivations et les angoisses du métier d’actrice ainsi que les douleurs de la vie, de la vieillesse comme comédienne et comme femme. Beaucoup de finesse dans leurs deux regards qui parlent de sujets douloureux mais l’humour n’est jamais absent ce qui renforce le propos.
Une pièce à voir absolument qui se termine dans une grande émotion. Nous en sortons la gorge nouée. C’est magnifique.
La mise en scène est parfaite avec un jeu de miroirs et une utilisation des rideaux dans un décor sobre mais qui ouvre sur de multiples possibles. Nous passons de l’autre côté du miroir dans un moment sublime qui nous bouleverse.
Brigitte Aubonnet
Jeune fille cherche maison douce où pratiquer son piano
Texte et mise en scène : Amandine Sroussi
Interprétation : Claire Mazard et Susanna Tiertant
Une jeune femme entre en scène au moment où elle téléphone à son compagnon. Elle est enceinte et arrive dans un appartement où tous les objets sont couverts de draps blancs : un piano, une contrebasse, un fauteuil…
En fait, Myrtille pénètre avec une urne funéraire dans l’appartement de Framboise, son amie, qui vient de décéder mais celle-ci arrive tout à coup dans la pièce beaucoup plus jeune qu’au moment de sa mort et de son incinération.
Myrtille considère que Framboise ne pouvait pas juste mourir comme ça.
Commence un échange entre les deux femmes sur le passé de Framboise, sur son engagement auprès des femmes en détresse puisqu’elle a créé un lieu d’accueil pour les protéger. Une maison douce pour les accueillir, les écouter, leur donner de la tendresse. Framboise a aussi aidé les femmes à avorter dans une période où elles risquaient encore la prison.
Les deux comédiennes jouent aussi merveilleusement de la musique, l’une du piano, l’autre de la contrebasse. Elles chantent, avec des voix très mélodieuses, entre autres la chanson d’Anne Sylvestre Tu n’as pas de nom, très beau texte sur le droit de choisir, garder ou non l’enfant que l’on porte. Myrtille et Framboise jouent de la musique, chantent et échangent entre elles sur les évènements importants de la vie d’une femme.
Il y a beaucoup de délicatesse, de douceur, de poésie dans le texte qui parle de la mort avec joie, beaucoup de bons souvenirs émergent et Framboise ne regrette rien de sa vie. La pièce parle aussi du droit des femmes, du droit des petites filles à se comporter comme elles le souhaitent, avec des jeux dits de garçons si elles en ont envie, du regard des hommes sur elles, des violences qu’elles peuvent subir mais aussi de l’amour…
C’est un spectacle très réussi avec deux comédiennes en parfaite harmonie pour parler de la porosité entre la vie et la mort ainsi que de la transmission transgénérationnelle. La mise en scène rend tout à fait crédible ce retour de Framboise qui parle de ses dernières volontés et de ce qu’elle a réalisé dans sa vie.
Brigitte Aubonnet
Humanistes
Interprétation : Pierre Jouvencel
Mise en scène : Alexandre Delimoges
La pièce commence sur les informations annonçant l’assassinat de Samuel Paty. C’est un évènement qui a bouleversé la France comme l’ont fait aussi les attentats du 7 janvier 2015 contre le journal Charlie Hebdo.
La République a été attaquée. La République est une idée, un principe, un droit, l’incarnation du progrès et elle doit être défendue sans relâche. Les valeurs de la République ne peuvent pas être bafouées.
L’école a aussi été attaquée le 16 octobre 2020 lors de l’assassinat de Samuel Paty.
Pierre Jouvencel reprend l’historique des Humanistes depuis le 17e siècle, le siècle des Lumières.
Qu’est-ce que l’humanité ?
Les figures importantes de l’humanisme sont présentées avec des extraits de discours très bien choisis.
C’est un texte essentiel de nos jours pour défendre les valeurs bafouées régulièrement et sans scrupules.
Pierre Jouvencel incarne parfaitement ce projet, donner voix à tous ces personnages qui au cours des siècles se battent pour défendre la liberté de pensée. Olympe de Gouge est une femme qui est montée sur l’échafaud en défendant ses idées. Louise Michel, Gisèle Halimi ont continué ce combat.
Des extraits de discours comme ceux de Mirabeau, Victor Hugo, Louis-Pierre Dufay qui était pour l’abolition de l’esclavage, Gambetta, Clémenceau et Badinter sont mis en valeur par la fougue de Pierre Jouvencel qui donne toute son énergie pour valoriser ces idées de respect de l’autre et d’Humanité en combattant le fanatisme, l’obscurantisme, le repli sur soi ou l’autoritarisme.
Un spectacle essentiel.
Brigitte Aubonnet
Victor Hugo
Interprétation : Pierre Jouvencel
Mise en scène : Alexandre Delimoges
Victor Hugo
En alternance avec Humanistes, Pierre Jouvencel joue Victor Hugo, seul-en-scène qui reprend le parcours de Victor Hugo de sa naissance en 1802 à sa mort en 1885 pour montrer son engagement contre la misère, pour la liberté, pour des valeurs humanistes qui vont parfois le gêner dans sa carrière.
Pierre Jouvencel incarne ce personnage avec enthousiasme et détermination pour affirmer ses idées humanistes. Il nous rappelle le combat permanent de l’écrivain contre la misère, contre la peine de mort, contre le travail des enfants et pour la liberté de l’enseignement.
Victor Hugo a appris à lire tour seul et quand il a ressenti le désir d’écrire il voulait être Chateaubriand ou rien.
Pierre Jouvencel nous rappelle les amours de Victor Hugo et la douleur extrême ressentie à la mort de sa fille Léopoldine.
De nos jours, il est essentiel de rappeler les valeurs essentielles défendues par Victor Hugo pour que les humains cohabitent le mieux possible.
Des valeurs primordiales à rappeler et à défendre que Pierre Jouvencel incarne avec la force de son talent.
Brigitte Aubonnet
Cendres sur les mains
Texte : Laurent Gaudé
Mise en scène : Alexandre Tchobanoff
Interprétation : Arnaud Carbonnier, Olivier Hamel, Prisca Lona
Deux hommes transportent des cadavres vers un bûcher où leur mission est de les brûler. Ils sont épuisés et demandent de l’aide à leur hiérarchie mais ils ne sont pas écoutés. Ils se sentent humiliés et oubliés face à la tâche immense qui les attend. En effet, les cadavres arrivent sans cesse car c’est la guerre. Les deux comédiens traduisent avec beaucoup de justesse leurs émotions.
Le décor constitué avec des sacs de sable et un éclairage qui maintient la pénombre nous permettent d’être immergé immédiatement dans l’ambiance inquiétante d’un conflit.
Une femme a entendu des rumeurs sur cette menace qui détruisait peu à peu les villes, les villages, les femmes, les hommes, les enfants. Elle recevait des informations mais un jour il y a eu le silence. Elle a cru que tout s’était arrêté. Elle voulait se rassurer mais elle a dû fuir et a été arrêtée par les deux hommes qui l’ont fait travailler comme esclave avec les cadavres.
Elle parlait aux cadavres, caressait leur peau, leur fermait les yeux, les rhabillait. Elle apportait de l’humanité dans un contexte d’horreur. Nous percevons bien la discrétion et la délicatesse des émotions grâce à la comédienne.
La porosité entre le monde des vivants et le monde des morts apparaît dans la relation qu’elle établit avec les cadavres dont elle s’occupe. Elle est empathique, elle partage ses émotions, elle existe en respectant les autres même morts. Sera-t-elle reconnue comme humaine dans le camp de réfugiés qu’elle rejoint ?
Les deux hommes avaient peur de la jeune femme capable de parler aux morts mais ils finiront par rechercher son humanité.
Malgré la guerre, malgré les horreurs, seule la solidarité, seule l’humanité peuvent nous sauver.
Nous retrouvons dans cette pièce l’écriture de Laurent Gaudé qui crée de nombreux univers de guerres et de drames où une lueur d’espoir existe toujours. C’est un univers bouleversant où la comédienne et les comédiens incarnent de l’humanité au cœur d’un monde où l’autre est souvent perçu comme un ennemi.
Brigitte Aubonnet
Ulysse à Gaza
Texte : Gilad Evron
Mise en scène : Michel Couartou
Interprétation : Boris Bayard, Ilan Couartou, Michel Couartou, Mélisande Dorvault, Matteo Gaya
Qu’est-ce que l’humanité ? Qu’est-ce qu’être un homme dans un contexte si compliqué ?
La mise en scène permet de donner la parole en alternance à différents personnages dont la comédienne et les comédiens explorent très bien la complexité des positionnements. L’avocat Izakov rencontre Ulysse, un prisonnier accusé de tentative de communication avec l’ennemi qui a tenté de pénétrer à Gaza, pour aller y enseigner le russe et y apporter des romans russes pour que les Gazaouis puissent lire ce qui lui semble indispensable dans leur terrible situation.
La lecture est essentielle, et il est prêt à tout pour défendre ce concept. Il refuse de signer un contrat qui l’obligerait à ne plus tenter de pénétrer à Gaza alors qu’il considère sa mission comme essentielle. L’avocat Izakok est très énervé par cette détermination mais il admire aussi le fait qu’un homme soit prêt à aller jusqu’au bout pour rester en accord avec ses idées. Refuser de signer le contrat l’empêche d’être libéré.
Un gouverneur israélien explique qu’il y a beaucoup trop de monde sur la terre de Gaza dans un espace trop petit. Il justifie ce qui est fait à Gaza et cherche à minimiser les actions pour qu’aucun reproche ne puisse être fait mais le nombre de camions d’approvisionnement est nettement insuffisant pour répondre aux besoins de la population ce que confirme un médecin. Ce gouverneur va aussi discuter avec le prisonnier. Lui aussi aime lire, il se sent assez proche de ce prisonnier qu’il va libérer même si celui-ci risque la mort s’il tente de nouveau de pénétrer à Gaza.
La femme d’Izakov aimerait que son mari puisse voir la vie avec plus de légèreté mais celui-ci est très impliqué dans son travail avec toute la difficulté de sa tâche.
C’est une pièce qui montre bien la complexité de la situation et le drame qui se joue sous nos yeux à Gaza.
Brigitte Aubonnet
George Dandin
Texte de Molière
Mise en scène : Cécile Couasnon
Interprétation ; Aimée Akakpo-Toulan, Cédric Cilia, Luc Dray, Sylvie Filloux, Philippe Hazza, Arianne Jarrige, Mathilde Malzac, Angélique Meyns, Romaric Olarte, Christophe Rouillon, Sarah Santal
Et si Angélique était la véritable héroïne de cette pièce écrite par Molière en 1668 ?
Un homme d’origine paysanne a réussi dans la vie et gagné beaucoup d’argent ce qui a bien intéressé Monsieur et Madame de Sotenville qui ont poussé Angélique, leur fille, à l’épouser. George Dandin, fier d’épouser une demoiselle a vite déchanté. En effet, il ne peut pas lui imposer comme il le souhaiterait sa façon d’envisager la vie de couple. Merveilleusement interprété par Christophe Rouillon, dynamique et complètement investi dans son rôle, George Dandin est très touchant même si nous ne partageons pas ses idées concernant Angélique, sa femme. Il a des idées très classiques sur son couple, comme cela existait à l’époque de Molière, mais cela reste d’actualité car beaucoup d’hommes peuvent encore avoir les mêmes idées de nos jours. Angélique joue les évaporées mais elle défend très bien l’indépendance des femmes par rapport à leurs parents, avec le refus de leurs choix, et par rapport à leur mari. Elle refuse ce mariage imposé et revendique sa liberté.
Beaucoup d’émotions sont très bien rendues dans cette pièce : l’hypocrisie, l’humiliation, le dépit, la douleur, les regrets, la jalousie, la ruse, le pathétique, le burlesque…
Les parents comme l’amoureux d’Angélique se moquent ouvertement de George Dandin qui se retrouve pris au piège au milieu de tant d’hypocrisie. La différence de classe sociale et les violences psychologiques sont très bien mises en valeur.
La mise en scène drôle, pétillante, moderne et respectueuse du texte est bien dans l’esprit de Molière. Toutes les comédiennes et les comédiens sont très justes dans leur interprétation et beaucoup d’humour se dégage malgré les thèmes parfois douloureux.
Les costumes sont très réussis avec des masques et costumes blancs à la commedia dell'arte. Des tableaux fixes s’animent et rythment bien la pièce.
Le projet de revisiter cette pièce est parfaitement réussi. Elle devrait être vue par tous les collégiens et lycéens dans l’obligation de lire Molière et qui auraient ainsi une vision fidèle et moderne des dramaturges classiques. Molière est parfaitement dépoussiéré et rajeuni par la troupe des six actrices et acteurs imaginatifs. C’est un spectacle revigorant, festif et jubilatoire.
Brigitte Aubonnet
Une histoire de la musique en moins de 70 mn
Texte et interprétation : Julien Joubert
La musique a-t-elle précédé l’humain ? Elle l’a de toute façon accompagné depuis des siècles. Elle a évolué et s’est enrichie jusqu’à la musique contemporaine.
Voilà ce que nous montre avec brio, Julien Joubert, qui avec un grand art explique la musique à des personnes qui ne sont pas forcément musiciennes. La fréquence, la hauteur, le timbre, l’intensité et le rythme définissent la musique. L’écriture de la musique est devenue nécessaire pour ne pas l’oublier et pour la transmettre. Au fil des siècles, Julien Joubert nous montre en les citant et en donnant des exemples l’apport des musiciens. Nous découvrons le plain chant, les harmoniques naturelles, la quinte, la tierce…
Julien Joubert, compositeur et musicien, joue du violoncelle et du piano. Il chante, danse et fait chanter très naturellement le public en polyphonie tout en ayant le modèle de gammes projetées en vidéo. Et la salle s’exécute avec facilité et plaisir.
Nous écoutons aussi des voix professionnelles de soprano, alto, ténor, basse… isolément ou en polyphonie ce qui concrétise parfaitement les explications données avec humour et simplicité. Nous apprenons énormément sur la musique en très peu de temps et le spectacle est drôle car truffé d’anecdotes.
Julien Joubert montre comment l’on peut révéler ce qui existe déjà dans la musique que l’on écoute. Excellent musicien, chante aussi Demain dès l’aube de Victor Hugo dans différents styles musicaux.
Il évoque aussi les femmes musiciennes comme Clara Schumann qui ont du mal à émerger et sont peu connues comme la plupart des créatrices invisibilisées par les hommes.
Les musiciennes et les musiciens sont comme des artisans artistes. Chacune et chacun écrit et modèle la musique avec sa propre coloration.
Après ce spectacle, nous n’écouterons plus la musique de la même façon. Il permet de mieux la comprendre et d’en apprécier les différents éléments. Nous découvrons l’écoute active qui révèle une grande variété d’émotions.
Un vrai moment de détente, d’humour et de découvertes.
Brigitte Aubonnet
Cœur à cœur
Texte et interprétation : William Rageau
Mise en scène : Nicolas Laurent
La naissance de Guillaume a été compliquée, son cœur a eu du mal à se mettre à battre. Nous assistons à ses débuts dans la vie uniquement par le son en entendant les voix du médecin accoucheur et de l’infirmière.
Puis nous nous retrouvons dans son corps. Le cœur, le cerveau et l’intestin discutent entre eux avec de temps en temps « popol » qui est souvent renvoyé par le cerveau car trop impulsif.
Un invité surprise se présente, Monsieur Henri, une maladie qui ralentit la croissance des os.
Les trois « organes » de Guillaume ne comptent pas se laisser faire par Monsieur Henri. Ils veulent combattre et donner priorité à la vie. La maladie ne doit pas être vue seulement comme un inconvénient. Il faut voir le positif. La maladie est comme une montagne à gravir, arriver au somment est une victoire. Pendant la croissance, porter un corset et ne pas pouvoir trop bouger permet de développer son esprit.
Beaucoup de mimes sur la musique expriment notamment la découverte de l’amour.
Le projet de Cœur à cœur de ne pas se laisser envahir par la maladie mais au contraire de résister et de vivre comme on le souhaite est émouvant.
Brigitte Aubonnet
Solitude d’un ange gardien
Texte : Aude de Tocqueville
Mise en scène : Séverine Vincent
Interprétation : Pierre Forest
Un gardien d’immeuble, Tony, va avoir 70 ans et ses employeurs veulent le mettre à la retraite mais lui n’est pas d’accord. Sa femme, Clara, est partie. Il vit seul dans sa loge, il ne veut plus sortir, il est triste, à l’abri comme dans une grotte, il ne veut plus voir la foule.
Tony connait beaucoup de la vie des habitants de l’immeuble. Il est confronté à la drogue, à la violence, à la pauvreté, aux malheurs de chacun, à la tristesse des chibanis, à la problématique de l’exil, à la vie en collectivité. Sa loge est comme un confessionnal.
En alternance avec ses souvenirs de gardien d’immeuble, il revit son enfance à Alger et ses réminiscences le hantent. Quand ils sont arrivés en France, sa mère a déprimé puis son père. Son frère Lucas, plus âgé, a été tué, par erreur, en Algérie.
Nous ressentons bien le problème du passage à la retraite. L’évolution du monde, des cités, du comportement des locataires, l’empreinte des souvenirs apparaissent bien. Le personnage est nostalgique mais beaucoup de petits mots écrits sur des papiers le remercient pour l’aide qu’il a toujours apportée aux habitants de l’immeuble. Il a même reçu un cadeau d’une habitante qui le remerciait de lui avoir sauvé la vie. C’est un métier essentiel qui, actuellement, n’est pas toujours reconnu à sa juste valeur et qui disparait de plus en plus dans la société actuelle.
Tony tourne en rond dans sa loge comme le poisson rouge dans son bocal qui est à ses côtés mais cela lui convient. Il se sent exister car il est utile, il refuse une retraite qui va l’enterrer avant l’heure. La poésie et la musique l’accompagnent et lui donnent des frissons. Il se sent libre.
La mise en scène recrée bien l’ambiance d’une loge où une multitude d’objets s’accumule au fil des ans et enserre le gardien dans sa solitude.
Pierre Forest incarne parfaitement son personnage. Le naturel de son interprétation nous immerge complètement dans ses émotions et son humanité. Tony reste pudique dans l’évocation de sa vie et du rôle qu’il joue dans la vie des habitants.
C’est une pièce très émouvante et magnifiquement interprétée avec beaucoup de justesse et de délicatesse.
Brigitte Aubonnet