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Les éditions Gallimard ont publié un roman de Horace McCoy dans la "Série noire" en 1946 et publient à nouveau ce même roman No Pockets in a Shroud, traduit par Un linceul n’a pas de poche avec une préface dans laquelle est précisé que cette version bénéficie « d’une révision et la restitution de passages coupés. » Le récit débute par la convocation de Mike Dolan, journaliste du Daily Times Magazine, par son directeur de la rédaction, Thomas, qui agite les deux feuilles d’un article qu’il n’apprécie pas mais que Mike juge indispensable de faire paraître. Il dénonce la magouille d’un club de base-ball, champion en titre, qui perd volontairement une finale afin d’arranger quelques parieurs. Il vit la non parution de ses éditoriaux comme une censure écœurante, une déontologie miteuse et un manque de respect des lecteurs. Thomas reste sourd, qualifie la démarche de pur donquichottisme due à l’humeur atrabilaire de Dolan. Ce dernier excédé, rappelle le refus, la semaine précédente, d’un article relatif à la réorganisation du Ku Klux Klan dont Thomas disait qu’il était mort. Toutefois, le véritable objet de la convocation fait suite aux récriminations du conseil d’administration du journal à l’encontre de Dolan et veut le virer. Le directeur évoque son renvoi comme étant presque un service à lui rendre. « Vous ne pouvez pas me virer, répliqua Dolan. Je ne travaille plus ici… » Il projette de créer son propre hebdomadaire dans sa ville de Colson. Il reçoit l’aide d’Eddie Bishop, chroniqueur judiciaire licencié du même journal que Dolan. Une amie de Bishop, Myrra Barnosky, se joint à eux. Ses lèvres si rouges provoquent un trouble profond chez Dolan le séducteur lors de leur première entrevue. « D’habitude, je les prends ou je les laisse, sans poser de questions. Mais là, c’est différent. C’est bizarre ce qui se passe entre nous, dit-il en se retournant pour la regarder. On ne peut plus bizarre. » Leurs relations ambigües révèlent, chez Dolan et avec d’autres femmes, des manières machistes. Benoît Tadié, entres autres informations, rappelle dans sa précieuse préface une confession de McCoy à son éditeur : « Pockets est autobiographique, mais gardons cela pour nous. » Le personnage du journaliste peut dès lors s’identifier, par certains aspects, avec l’auteur, correspondant à une période de sa vie, celle de reporter sportif à Dallas de 1919 à 1930. Le scandale du club de base-ball, la dénonciation du Ku Klux Klan et les critiques sur le monde de la presse font chœur avec le regard de l’auteur sur un vécu. Afin de convaincre un imprimeur de l’aider, Mike Dolan lui expose sa vision. D’abord, ne pas se censurer, comme il le reproche à son ex-directeur et à d’autres journaux de la ville, par peur de déplaire aux annonceurs ou à leurs relations politiques « Mais ce qui est important, c’est de publier les nouvelles qui concernent les gros bonnets de la politique ou les escrocs de haut vol… » Ces journaux justifient leur inaction comme étant de la diplomatie. Cette dénonciation de la passivité d’une presse sous emprise, nous rapproche d’un penseur alors encore jeune, du XIXème siècle, anticapitaliste notoire pour qui la presse accouchait d’un avorton parfumé au lieu d’être émancipatrice car, écrivait-il, « la presse libre c’est l’œil partout ouvert de l’esprit du peuple. » Une profession de foi que ne renie pas Dolan et même le corsète, plus ou moins consciemment. « Songez donc qu’il n’y a pas dans tout le pays un seul foutu journal ou périodique qui joue francs jeu avec ses lecteurs ! » Confiant en ses convictions de justicier, il se propose d’aller, de temps à autres, au fond des choses et en fait une question de vie ou de mort. Les convictions de Dolan reposent sur une praxis. Il est l’initiateur dans sa ville de Colson d’un Little Theatre. Aux États-Unis s’est développé en 1910 un mouvement pour la défense du théâtre afin de renouer avec un côté populaire en faisant jouer des amateurs ou en jouant des pièces écrites par eux. Dolan, impliqué par cette création, critique la professionnalisation introduite par son nouveau directeur. Il la déplore sans ignorer l’élévation de la qualité des représentations et la grange initiale devenue un superbe bâtiment. « C’est le plus beau, c’est bien ce que je lui reproche. Ce n’est plus vraiment Little Theatre. C’est tout ce qu’il y a de plus professionnel […] Au moins cela donnait à ces gens-là une possibilité d’être joués, bon dieu ! On encourageait ceux qui écrivaient. » Les révélations fleurissent de parution en parution et le journal de plus en plus demandé remue la concurrence qui tente de faire barrage. Elle organise une réunion, convie Dolan et essaie de le soudoyer. Il les quitte en se moquant d’eux. Plusieurs voix de son entourage l’encouragent, mais suggèrent en même temps un peu modération à Mike, ce descendant d’irlandais têtu, sans vraiment y croire, à l’instar de David, un de ses premiers soutiens : « Vous êtes-vous demandé ce qui arriverait si vous mettiez certaines personnes en mauvaise posture ? N’oubliez pas que nous sommes dans une ville de province qui fait sa crise de croissance, elle est bourrée de petits bourgeois à l’esprit étroit, de bigots, de gens qui en voudraient beaucoup à celui qui viendrait tout remettre en cause, c’est certain. Je sais comment fonctionne ce genre de ville […] Ils vont vous crucifier… » Les avertissements fusent de partout et des menaces sont mises à exécution malmenant sévèrement Mike Dolan. Les ennuis ne font que commencer. Le dernier numéro jette l’opprobre sur des notables de la ville et cite leurs noms. Ils dirigent un mouvement raciste, les Croisés, assimilable au Ku Klux Khan, et infligent la terreur parmi des habitant de Colson. McCoy distille une pensée non conformiste, voire sulfureuse pour l’époque. Il réfute le mythe du rêve américain de liberté et d’égalité. Chez nombre de ses compatriotes cela sent le soufre de l’antiaméricanisme. L’auteur répercute son ressenti dans la trame de la narration, lorsqu’un certain Nelson de la Brigade Rouge lui demande d’être raisonnable et de s’éloigner de ses collaborateurs, Eddie Bishop et Myrra Barnosky, qu’il considère comme de dangereux extrémistes travaillant pour Moscou. Et, bien-sûr, les ordres émanent de très haut et sont menaçants. Dolan l’ignore, seules les compétences l’intéressent. Petites piques provocatrices, McCoy est conscient que les dénonciations locales ne sont pas suffisantes. Il insère un dialogue entre Dolan et un Eddie essayant de faire prendre conscience à Dolan qu’il faudrait changer d’échelle et s’attaquer à la racine du mal. Eddie lui demande s’il a entendu parler de Marx, Engels et Lénine car, selon lui, ils sont des exemples. « Je t’ai demandé si tu les connaissais, parce que j’estime que tu devrais les étudier, lui dit Bishop. Ils avaient les mêmes réactions que toi. Ils s’indignaient comme toi. Ils t’ont devancé, et de pas mal d’années. » Dolan, un peu ahuri, confirme en avoir entendu parler vaguement mais ne pas être communiste même s’il partage son appartement avec quelques artistes marginaux. Certes, Un linceul n’a pas de poches reflète les opinions de l’auteur, les dissémine et les fait participer sans digression au fil narratif, à l’égal de son personnage incarné pour les assumer. Mais, il s’agit bien aussi d’une création donnant la vie à un personnage épris de vérité luttant contre des puissants. McCoy compose, par son regard personnel circonscrit dans un espace et une durée, un récit nerveux et des dialogues vifs. Relire, ou tout simplement lire, McCoy pour apprécier un auteur époustouflant et encore d’actualité est tout simplement urgent. Michel Martinelli (15/01/25) |
sommaire Pour mémoire
Horace McCoy (1897-1955) pilote de chasse pendant la guerre de 14-18, puis journaliste, écrivain et scénariste. Bio-bibliographie sur Wikipédia
GallimardSérie Noire Classique (Novembre 2024) 288 pages - 14 € Version numérique 9,99 € Traduit de l'anglais (États-Unis) par Sabine Berritz et Marcel Duhamel Traduction révisée par Michael Belano Préface de Benoît Tadié ![]() adapté pour le cinéma par Jean-Pierre Mocky en 1974 Retrouver sur notre site un autre livre de Horace McCoy : ![]() Les Rangers du ciel (nouvelles) |
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