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Actes Sud
864 pages - 28 €
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Amadou HAMPÂTÉ BÂ
(1901-1991)
La sagesse du conteur
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« En Afrique, quand un vieillard traditionnaliste meurt, c’est une bibliothèque inexploitée qui brûle ». Cette sentence a rendu célèbre Amadou Hampâté Bâ, l’un des plus remarquables défenseurs et chercheurs des traditions orales africaines.
Né en 1901 à Bandiagara, au Soudan français (aujourd’hui le Mali), il est issu par son père d’une famille de marabouts et de guerriers du pays Poromani. Les deux branches familiales appartiennent à deux lignées importantes mais antagonistes de l’histoire de l’ancien empire peul du Macina. Orphelin à deux ans, sa mère Kadidja Pâté Poullo Diallo, fille d’un grand initié peul, se remarie avec Tidjani Amadou Ali Thiam, le roi toucouleur de Bandiagara et chef de la province de Louta (Burkina Faso). Son enfance est marquée par la violence des guerres fratricides, des drames familiaux et de la conquête coloniale.
Après l’école de Bandiagara, il fréquente celle de Djenné au moment où un ami d’enfance de son père adoptif, Koullel, le prend en charge. Surnommé Amkoullel, c’est-à-dire le petit Koullel, il reçoit à ce moment-là les deux initiations majeures du Mali, celle des Peuls et celle des Bambaras. « J’étais à l’époque chef d’une association de garçons de mon âge, raconte-t-il, groupant 70 jeunes gens auxquels, tel Koullel au milieu des adultes, je communiquais mon jeune savoir. Je les faisais profiter de tout ce que j’entendais conter à la Cour de Tidjani et qui constituait, à proprement parler, l’enseignement même de la tradition orale. Il y avait les contes de toutes sortes : contes historiques, contes mythiques, contes initiatiques ou d’enseignement occulte, en tout cas toujours didactiques, contes de guerre, chroniques historiques, contes égrillards aussi. Il y avait les récits généalogiques, très importants en Afrique, puis les poèmes récités, chantés ou joués avec accompagnement de musique. Il y avait la poésie épique, la poésie bucolique et champêtre, les éloges en l’honneur de certaines familles ou d’actes de bravoure, les poésies concernant les métiers et les satires pour censurer les mœurs – sans parler des enseignements pratiques, tels que la pharmacopée, par exemple. »
Pourvu de ce viatique de première utilité, il complète ses connaissances et parfait sa formation intellectuelle et spirituelle au contact de Tierno Salif Bokar (1875-1940), cheikh de la confrérie soufie Tidjaniya. Petit neveu d’El Hadj Omar, le célèbre conquérant et chef religieux toucouleur, son maître supervise et dispense l’enseignement religieux à Bandiagara axé sur l’amour, la charité et la tolérance ; érudit aux vastes connaissances littéraires et juridiques, le cheikh parle parfaitement cinq langues bien que n’étant presque jamais sorti de Bandiagara. Son passage à l’école professionnelle de Bamako précède son admission à l’École normale William-Ponty à Gorée (Sénégal), mais sa mère s’y oppose.
Sanctionné par l’administration coloniale qui lui assigne la fonction d’écrivain auxiliaire temporaire à Ouagadougou, il parvient au prix d’efforts patients au poste envié d’interprète particulier du gouverneur du Soudan à Bamako. Son attachement à la confrérie Tidjaniya, branche soufiste de l’Islam, considérée comme antifrançaise, le rend momentanément suspect et il doit son salut au professeur Théodore Monod qui lui fait intégrer en 1942 l’Institut français d’Afrique noire (IFAN) à Dakar.
Il est en 1943 lauréat du grand prix de l’Afrique occidentale française pour « Kaydara », qui rassemble des contes initiatiques peuls. À partir de cette époque, il se consacre à la recherche et à l’étude approfondies des traditions orales.
Venu en France pour la première fois en 1951, grâce à une bourse de l’Unesco, il travaille à Paris avec les africanistes du musée de l’Homme, de la sixième section de l’École des hautes études et de l’École nationale des langues orientales vivantes. « Mes premières visites furent pour le musée de l’Homme et le Collège de France, rappelle-t-il. Ce furent les débuts de mes relations avec le professeur Massignon, d’une part, de ma collaboration avec les ethnologues spécialistes du département Afrique noire du musée de l’Homme : Marcel Griaule, Joseph Tubiana, Denise Peaulme, Germaine Dieterlen… ». Il privilégie les relations avec Marcel Griaule, dont les travaux sur les populations dogons de la falaise de Bandiagara ont fait connaître une des plus originales civilisations de l’Ouest africain.
En 1955 paraît « L’Empire peul du Macina - 1818-1853 » qu’il écrit en collaboration avec Jacques Daget, professeur au Muséum national d’histoire naturelle de Paris. En 1957 Présence africaine publie « Tierno Bokar, le sage de Bandiagara », puis c’est « Koumen : texte initiatique des pasteurs peuls » (rédigé avec Germaine Dieterlen) et « L’Éclat de la grande étoile suivi du Bain rituel ».
Il assume à partir de 1958 des responsabilités officielles : administrateur de la Radiodiffusion française d’outre-mer, fondateur et directeur de l’Institut des sciences humaines du Mali à Bamako, ambassadeur du Mali en Côte d’Ivoire (1962-1966), membre du Conseil exécutif de l’Unesco (1962-1971).
Dans son ouvrage « L’Étrange Destin de Wangrin ou Les Roueries d’un interprète africain », il narre la vie aventureuse de Sambi Traoré qu’il cache sous le pseudonyme de Wangrin. Interprète au service des « Dieux de la brousse » autrement dit des administrateurs coloniaux, Wangrin s’est enrichi pendant la première guerre mondiale par le détournement des bœufs de réquisition et ensuite par un trafic d’influence pratiqué notamment à l’occasion de la nomination des chefs de province ou de canton, avant d’être lui-même victime d’aventuriers européens qui le grugent. Le pittoresque des personnages et les rites animistes bambaras - avec l’irruption du dieu des contraires Gongolama Sooké -, la vérité des portraits et celle des tableaux de la vie coutumière qui émaillent le récit ont valu à son auteur le grand prix littéraire de l’Afrique Noire.
Amadou Hampâté BÂ met un terme à ses fonctions officielles en 1971 et se fixe à Abidjan (Côte d’Ivoire), où il meurt le 15 mai 1991.
Chez lui, à Abidjan, dans le quartier de Marcory, la petite salle contiguë à la salle de prières est souvent pleine : personnalités politiques, hauts fonctionnaires, notables, commerçants, universitaires s’y retrouvent avec les plus humbles pour interroger leur hôte sur des problèmes familiaux, religieux, politiques ou tout simplement pour l’entendre parler de l’Afrique, de l’islam ou de ses écrits. Assis au centre de la pièce, vêtu à l’africaine, il répond posément aux questions en bambara, en peul ou en français. Il aime à citer son vénéré maître Tierno Bokar : « La parole est un fruit dont l’écorce s’appelle bavardage, la chair éloquence, et le noyau bon sens ». Quant à lui, il confesse en toute humilité : « Je suis un diplômé de la grande université de la Parole enseignée à l’ombre des baobabs. »
Claude Darras
(Printemps 2026)
Cet article est extrait des Papiers collés N°57 de Claude Darras
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Amadou Hampâté Bâ
(1901-1991)
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