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Julie CAYEUX
Le charabia des chauves-souris
Dans son livre précédent, Tu refusais de l’appeler Ogre, nous avions beaucoup aimé son écriture forte, imagée, tendre et violente à la fois. C’était alors la voix d’un escargot qui mettait la narratrice en garde contre la progression insidieuse de l’emprise exercée par l’ogre. Ici, ce sont les paroles d’une chauve-souris qui résonnent dans la tête de la narratrice pour accompagner son deuil après la mort de son père. « Au fond de mon oreille interne j’entends une chauve-souris. Mes yeux se glissent par la fenêtre, inspectent le plafond. Et soudain je la vois, perchée au-dessus de nos têtes. […] La chauve-souris marmonne : Les morts sont des invisibles mais non des absents. En précisant tout de même : Victor Hugo. » Et la chauve-souris ne donne pas toujours dans la dentelle : « Parfois les morts se coincent entre les murs, on peut leur tricoter des péninsules, allumer des guirlandes, estomper les regrets et tracer un chemin. Mais si tu les ignores, il y aura un bourdonnement dans tes oreilles, une poche de pus qui explosera tôt ou tard à l’intérieur des tripes. C’est toi qui vois. » Dans les premières pages, le père est encore vivant mais fonctionne au ralenti. La narratrice sent que la mort approche mais lorsqu’elle se produit, brutale, dans son lit, le cœur qui lâche, c’est un choc très violent. Si violent qu’elle voudrait ne pas y croire. « Peut-être qu’il s’agit juste d’un simulacre ou d’un avertissement. Il suffira que quelqu’un crie : COUPEZ ! Mon père se redressera avec un sourire aux lèvres : je vous faisais marcher. » Mais rien ne se passe. Il y a les secours qui arrivent et le médecin qui dit de manière étrange : « Monsieur C. est actuellement décédé. Un drôle d’adverbe coincé dans la mémoire, qui insinue que c’est un état temporaire. » Ensuite, il y a la douleur, l’effroi, l’insupportable. C’est là qu’apparaît la chauve-souris avec ses commentaires et ses conseils. « Je comprends que l’univers a mandaté un chiroptère pipelet pour me coacher le deuil et qu’il va falloir faire avec. » Et puis il faut l’annoncer à sa fille. « Avec quels mots brise-t-on le cœur de son enfant ? Un trou a mangé ton grand-père au milieu de la nuit et nous ne pourrons pas jouer aux dominos, comme nous l’avions promis. » Il faut aussi supporter les obligations, pompes funèbres, obsèques, dispersion des cendres… La narratrice essaie d’interpréter des signes d’une présence fantomatique. « Dans ce gouffre terrible que sa mort creuse en nous, je cherche une loupiote à laquelle s’accrocher. » « Cet homme qui ne bouge plus n’est qu’une contrefaçon. Mon père existe encore de façon clandestine entre nos cillements. » Les souvenirs d’enfance remontent à la surface, de belles images permettent de garder une présence dans la pensée faute d’une errance physique. « Je me souviens de quelle façon il cueillait un poème dans les yeux d’une mouche, sous un chardon bleu ou dans un égout. » Un très beau texte pour dire la surprise, la souffrance, mais aussi la colère, la révolte, et les recours aux souvenirs, à l’imaginaire pour tenter de supporter l’inacceptable. Avec une fois encore ce style très personnel qui associe pleinement, intimement, le lecteur à toutes les émotions ressenties par la narratrice.
Serge Cabrol
(06/02/26)
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Poésie

Atelier de l’Agneau
80 pages - 18 €

Julie Cayeux
autrice, clown et comédienne, est directrice de la Maribell Cie.
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