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Dominique AUZEL
L’amour est une fête !
selon Renoir
À défaut d’un chevalet sur lequel reposerait une toile vierge, Dominique Auzel, l’auteur de L’amour est une fête ! selon Renoir, use de sa plume et couche sur le papier son sujet, restitue des impressions qui donnent vie aux descriptions et les fait partager à ses lecteurs. « Le vin local de Montmartre, doux, et fruité, coule à flots. De la bière, des limonades et de la grenadine sont servies dans des verres à pied par des serveurs qui se faufilent entre les danseurs avec agilité. Les odeurs se mélangent : un doux parfum de fleurs fraîches, une légère senteur de cigare, la flagrance de Cologne qui se dégage des demoiselles et l’arôme du beurre fondu des galettes proposées à la vente. Les ombres allongées des arbres et des danseurs commencent à se dessiner, annonçant le déclin du jour. Mais avant que le soleil ne disparaisse complètement, l’atmosphère devient plus intime, presque magique. » L’auteur, imprégné du milieu enjoué d’un endroit parisien pittoresque en 1876, un peu campagnard encore, Montmartre, n’oublie pas la dramatique Histoire. Les lieux ont souffert et vécu l’enfer avant de paraître renaître, pourtant « Dans ce lieu, les souvenirs de la guerre de 1870, de la défaite, des horreurs de la Commune s’estompent. Même à Montmartre, où a commencé l’insurrection populaire et où gisent les victimes de la répression dans la fosse commune située non loin. » Zola notait en 1876. « On courait célébrer la joie de ne plus parler politique. »
À l’époque, le spectacle également éblouit Auguste Renoir sensible à l’atmosphère. « J’ai su tout de suite que je voulais peindre cela. C’était pas seulement un bal populaire : c’était la joie de vivre. » Dominique Auzel retrace les linéaments précurseurs de la genèse d’un fameux tableau, le Bal du moulin de la Galette. Le défi lancé par Zola aux peintres impressionnistes de réaliser une peinture moderne dans de grands formats, relevé par Renoir qui convenait qu’en art les pires adversaires s’accordaient sur la théorie, mais cela se gâtait lorsque l’on en vient à la pratique. Un ami, le peintre Eugène Lamy se souvient d’une esquisse travaillée de mémoire par Renoir. Il pousse et encourage l’artiste à la poursuivre en vue d’une œuvre plus ambitieuse. Aussi, passer de l’idée à la réalisation demande de faire bon ménage avec les contingences quotidiennes. Renoir frétille à l’idée, cependant reste à trouver les modèles, la place, le temps et surtout l’argent, nerf de la guerre. Heureusement une commande de portraits, opportune, offre les moyens de la réalisation du projet. « Il regagne son atelier, le cœur léger, l’esprit en effervescence. » Dominique Auzel ne délaisse pas les aspects pratiques auxquelles Renoir a dû faire face et conte leurs résolutions. Heureusement, le peintre peut compter sur le soutien d’amis enthousiastes comme Georges Rivière, peintre, collectionneur et critique d’art qui l’aide à transporter son matériel ou d’autres qui posent pour lui. Occasion, pour l’auteur, de procéder à une revue de portraits et de détailler les liens avec l’artiste, rappeler la recherche d’un atelier dans la Butte et le stratagèmes pour attirer des modèles non professionnels, peaufinant ainsi le cadre de l’époque. Bien que vivant parmi le petit peuple, Renoir se rapproche des familles confrontées à la pauvreté et ses conséquences. Il cherchera, sans succès, à soulager leur misérable état de santé, notamment celui des bébés.
Puisqu’il s’agit d’impressions, la peinture considérée comme mode d’expression à part entière nécessite un signe instantané et non littéraire s’adressant à la rétine. Dans son roman L’œuvre, Zola comparait la peinture à une lutte dont l’issue reste problématique. « Toujours en bataille avec le réel, et toujours vaincu, la lutte contre l’Ange. » Le mélange d’une patte et de l’esprit, la liaison de l’abstraction avec le matériel. Renoir, pragmatique, souscrivait au secret de Velasquez pour qui la peinture, « ça ne se raconte pas, ça se regarde. » Renoir, rapporte son fils Jean, idolâtrait le fait main même malhabile parce qu’authentique signature d’une personnalité. Dominique Auzel saisit fort à propos ce moment pendant lequel un peintre de génie et homme avant tout pose l’embarras devant l’équation de l’exécution de l’indicible. « Mais comment évoquer sur la toile cette ambiance et cette lumière festive qui représentent la joie partagée ? Par quels moyens saisir les gestes simples et les interactions qui rendront cette scène vivante, authentique et donneront au tableau sa profondeur humaine ? […] À travers chaque mouvement, le peintre sait qu’il faudra reproduire de façon juste la vie de ces gens, parfois en marge des conventions bourgeoises, pour donner au spectateur l’impression qu’il appartient lui aussi à leur monde, qu’il fait partie de cette fête. » […] Une scène où la musique, les danses et les rires se mélangent pour former un tableau vivant et lumineux, et dont le personnage principal serait, en quelque sorte, le bonheur. » Le propos de l’auteur amène à penser à la parenté esthétique d’un des plus célèbres admirateur de Renoir, Matisse* qui séjourna aux Collettes, et attire l’attention, en filigrane, sur leurs goûts communs. Tous deux atteints de la même fièvre, la danse. Tous deux amateurs et amoureux d’une esthétique réclamant la présence indispensable du ou des modèles dont la peau ne repousse pas la lumière, gardant foi en leur art en dépit de la maladie. Ambitieux dessein de peintre mais pas irréalisable, Renoir, sûr de lui, veut convaincre de l’ineffable impression au premier coup d’œil de l’œuvre.
« Ce tableau est le résultat d’une composition difficile et complexe en partie à cause de ses dimensions, mais aussi de la foule de personnages représentés en pied, mi-corps ou parfois de dos. Avec la particularité d’un cadrage sans espace pour le ciel et l’absence d’un premier plan évident. […] La composition du Bal du moulin de la Galette est construite autour d’une diagonale... […] Cette diagonale crée une profondeur et une dynamique visuelle qui invitent le spectateur à " circuler" dans la scène, évoquant la fluidité du bal et le sens du déplacement des danseurs. » Renoir a relevé et réussi son pari. Il voulait montrer la lumière sublimant les objets et les corps, tout en laissant transparaître le sujet. Il démontre que l’amour ne peut figurer que sous l’aspect d’une fête. Zola « est dithyrambique face à l’œuvre qui est aussi l’objet de plusieurs critiques élogieuses… »
La peinture académique, conforme aux goûts bourgeois, représente pour le grand public l’art officiel. Les impressionnistes se classent parmi des parias de l’art malgré déjà deux expositions en 1874 et 1876. Pour la troisième, en avril 1897, les peintres revendiquent maintenant, pour leurs œuvres, l’étiquette d’impressionnisme. Exposé parmi d’autres œuvres, le Bal du moulin de la Galette devient l’objet de railleries. Certains visiteurs réclament le remboursement du ticket d’entrée. Pour restituer l’évènement, Dominique Auzel relate le contexte et finalement laisse dialoguer Renoir et son ami Caillebotte. Renoir commentant son tableau admet « Le Bal, c’est ma réponse aux Académies. Pas de dieux, pas de nymphe, mais une foule donnant un caractère populaire à cette manifestation. Un déjeuner de lumière sur une toile. […] J’ai peint ce bal comme il est, bruyant, chaud malgré l’ombre des arbres, vivant par les sentiments qui s’y expriment, sûrement poussiéreux pour les ourlets des pantalons et le bas des robes… » Caillebotte peintre mais collectionneur averti achètera le tableau qui figure dans le leg fait à l’État (dédaigneux) après sa mort, priant Renoir d’en être l’exécuteur testamentaire. Mais avant cela, Caillebotte se représente en autoportrait dans lequel le tableau du Bal fait partie du décor mais représenté en image inversée, un hommage à Renoir.
Autre hommage, celui rendu par Jean Renoir, réalisateur et scénariste, le fils cadet d’Auguste Renoir et Aline Charigot. Deux autres fils, l’aîné Pierre, comédien, et le benjamin Claude, céramiste. Une rapide parenthèse insère dans la narration de Dominique Auzel l’évocation de deux autres enfants non reconnus officiellement mais dont il se soucia. Ils naquirent de la relation du peintre et du modèle Lise Tréhot. L’évocation de Jean se fait naturellement pour Dominique Auzel. Jean a écrit un remarquable livre sur son père, Renoir par Renoir, réédité sous le titre de Pierre-Auguste Renoir, mon père. Loin de l’hagiographie, d’une lecture non seulement instructive mais aussi au ton savoureux si l’on se rappelle la gouaille du réalisateur. Auguste Renoir apparaît dans toute son humanité. « Jean a regardé son père peindre. Il l’a écouté parler. Ils échangèrent beaucoup, croisèrent leurs vies et pensèrent à Aline, disparue trop tôt, en juin 1915. Auguste l’avait rencontrée en 1879, elle était couturière et posait pour lui. » Jean Renoir participa aux combats de la Première Guerre mondiale. Blessé grièvement, grâce à l’intervention de sa mère auprès du chirurgien Lucien Antoine Marcellin Laroyenne, ce dernier sauva la jambe de l’amputation. Elle mourut peu après. « Lors de la convalescence, le fils a le privilège de regarder son père peindre toujours et encore. Une intimité naissante qu’il n’aurait jamais imaginée, qui lui permet de découvrir l’homme et l’artiste. Et redécouvrir le père. » Le 3 décembre 1919, Auguste Renoir meurt à deux heures du matin.
Dominique Auzel nous conte avec sobriété des périodes clés parmi d’autres, focalisant essentiellement notre attention autour d’une œuvre maintenant admirée de tous sans discussion, le Bal du moulin de la Galette. Des œuvres majeures suivirent. Renoir alterna des périodes picturales différentes reflétant l’intériorité d’une recherche qui, même pour les amateurs, restent encore de nos jours difficilement acceptées, voire incomprises. La peinture de Renoir détient un secret attrait pas toujours explicable. Laissons, le mot de la fin à son fils Jean en lien avec le livre de Dominique Auzel : « Les peintres sont parmi les chercheurs de pierre philosophale ceux qui approchent le plus naturellement du secret de l’équilibre universel… »
À Paris, accompagné du livre de Dominique Auzel, L’amour est une fête ! selon Renoir, le lecteur dispose d’un guide sûr pour apprécier pleinement les deux expositions consacrées à Pierre-Auguste Renoir : Renoir et l’amour et Renoir dessinateur. Le secret de Renoir réside principalement dans le face à face avec ses toiles, comme toujours en peinture.
* Lire sur notre site un article consacré au livre d’Éric Sarner, L’hymne à la joie selon Matisse
Michel Martinelli
(02/04/26)
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Lectures

Ateliers Henry Dougier
(Mars 2026)
102 pages - 14,90 €

Dominique Auzel
travaille dans l’édition. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire et l’esthétique du cinéma. Il a publié dans la même collection aux Ateliers HD, Ouvriers, artisans du beau selon Caillebotte en 2024.
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