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Gilles CASTROVIEJO


Le poète des Pyrénées
Qui êtes-vous Raoul Lafagette (1842-1913)

Connaissez-vous l’Ariège ? Et Raoul Lafagette ? Il a pourtant consacré sa poésie à chanter les louanges de ses montagnes et forêts, observant minutieusement son riche écosystème ombrageux. Mais tout poète soit-il, il affiche une haine de l’empire, épris de liberté avec des convictions politiques marquées. Il écrit à sa mère « Un républicain n’est excusable de prendre le fusil sous l’Empire qu’à la condition de tirer sur l’Empereur. » Étonnant poète dont la fleur s’accroche au fusil ! Qui êtes-vous Raoul Lafagette (1842 – 1913) ? demande Gilles Castroviejo dans le livre qu’il lui consacre, Le poète des Pyrénées.

« Les hommages rendus à Raoul Lafagette, de son vivant, furent nombreux et Victor Hugo salua, l’un des premiers, les vers de ce jeune inconnu. » Pourquoi reste-t-il méconnu s’interroge l’auteur qui trouve une partie de la réponse dans sa correspondance : « Il y a des gens dont la nature est de ramper ; j’ai le malheur de compter parmi ceux qui sont ankylosé de la nuque, des reins et des genoux. » Indocile, Lafagette le fut toute sa vie. Gilles Castroviejo retrace à partir de nombreux documents, et notamment ceux conservés par les arrière-petites-filles du poète, les étapes de sa vie et celles de sa poésie. Illustrant par les poèmes écrits tout au long de ce parcours, mais aussi par des lettres et des extraits de proses, il offre un riche document, sans pour autant être un recueil de poèmes. La vie de Raoul Lafagette se déploie et se rattache selon des conduites ou positions sociales diverses. Le "chantre des Pyrénées", mais aussi dénommé le "barde des Pyrénées", mêla politique, amours, vie familiale, deuils et enracinement à une terre qui l’a vu naître et mourir, ponctuée d’allers et retours épisodiques à Paris.

L’homme est viscéralement attaché au cocon familial. Jean Nicolas d’Espaignol Lafagette, son père, travaille au cadastre comme géomètre en chef, mais pas seulement, d’après Raoul : « Papa était surtout un savant, un de ces savants originaux dont le génie investigateur débordant la spécialité, irradie dans toutes les sphères positives de l’entendement.» Avec pareille ascendance, Raoul aurait dû être un élève studieux. Écolier dissipé, il préfère l’école buissonnière, court les bois, la bouche emplie de fruits rouges, écoutant les oiseaux tout en saccageant leurs nids. À 17 ans, diplôme de bachelier ès-science en poche, il prépare polytechnique à Paris. Le père lui a  transmis, par ailleurs, le virus de la poésie et « l’impérieux  besoin d’écrire des vers. » Il supporte difficilement les séparations avec sa mère. Il l’a adorée toute sa vie, compose des poèmes à sa gloire ou l’évoque régulièrement dans des recueils, ne cesse d’entretenir une correspondance fournie. Il chérit ses sœurs. À l’annonce de la dégradation de la santé de son seul frère, il quitte Paris, se précipite à son chevet mais ce dernier décèdera. Cet épisode tragique le plonge dans le désarroi et marque l’abandon définitif des études mathématiques pour la littérature qui, en son for, avait depuis longtemps déjà pris le pas.

« Raoul Lafagette est un "sauvage rebelle" éperdu de liberté, une sorte d’anarchiste non violent qui n’accepte ni norme, ni dogme. » Poète engagé, démocrate radical et favorable à « la Révolution en permanence », la police le surveille à cause de ses relations avec le milieu blanquiste. Il vitupère l’Empire et publie, en 1869 ses « Chants d’un montagnard », des  poèmes régicides. Séjournant en province, en juillet 1870, il revient à Paris à la proclamation de la République par Gambetta. Il veut œuvrer pour elle. Passionné de justice, il aspire à l’émancipation de l’humanité. Anticlérical, il exècre l’obscurantisme tout en restant attaché à sa mère ultra croyante. Les premiers jours d’euphorie passés, Raoul décrit le Paris de l’horreur dans ses pages intimes : « Au lieu de la joie, ce furent les déceptions successives et croissantes, l’incohérence et l’émiettement de la défense, le spectre de la famine, la fièvre obsidionale, la honte de la capitulation, puis, suprême horreur la guerre civile… »

Sa poésie se nourrit de « références à la liberté, il les prend de préférences chez les animaux plutôt que chez les humains. Il se voudrait ours, loup, isard, lion ou aigle. » Il revendique sa sauvagerie et se décrit, à 17 ans, comme un farouche faucon des Pyrénées, rapace hantant les pics. La poésie ne vaut pour lui qu’en prenant de l’altitude. La montagne, il l’arpente et escalade maintes fois ses sommets, ravins, forêts, cascades, faune et flore. Elle l’inspire, métaphore de sa vie intérieure. « Mon orgueil est un pic et ma fougue un torrent » ou encore « Je suis un abîme d’ombre ; / Chante : ton chant au milieu / De mon destin froid et sombre, / Est une gerbe de feu. » (Les accalmies. Retour aux montagnes)

« Tout ressort est brisé en mon âme meurtrie, / Je ne tressaille plus au grand nom de patrie, / Ni même au mot plus grand encore d’humanité. » Depuis l’âge de 12 ans, le spleen germe en lui et sporadiquement éclot, l’englue dans une apathie dévastatrice « jusqu’à même ne plus vibrer aux deux mots de patrie et d’humanité qui avaient pourtant enflammé sa jeunesse. » Sa vie parisienne n’aide pas et sa bourse s’épuise vite. Toutefois, il connaît quelques lauriers d’estime. Très jeune il croise George Sand, bénéficie de sa recommandation à Théophile Gautier. Quelques grands noms de la littérature, Victor Hugo, Alphonse Daudet, entre autres, lui témoignent leur soutien, l’invitent souvent ou correspondent avec lui.

« Heureux qui dans sa voie aride trouve un ange. » (Les cent sonnets. Action de grâces). À partir d’avril 1882, il a quarante ans, Marie Amélie, la dame de sa vie fait irruption, enchante ses jours et donne un nouvel élan à sa création. Jusque-là, jugeant le monde invivable, il se réfugiait dans la solitude, véritable égérie. Il y eut des femmes, avant, mais trop de rencontres précédant tant de déceptions ! Ils convolent en justes et amoureuses noces le 5 décembre 1882. Quatre enfants naîtront. Après l’amour, la mort réclame son dû et les poèmes témoignent. La petite Aurore ne vécut que quelques heures. France, une autre fille disparaît à l’âge de six ans. « Nous nous bercions d’un vain espoir. / La fatalité fut plus forte, / On dut rouvrir le caveau noir […] France est morte ! » Les garçons survécurent.

La plume de Gilles Castroviejo se partage entre poésie et biographies. Il a ressuscité, l’abbé Duclos, Louis-Henri Destel, Adelin Moulis, Louis-Gaspard de Sales, marquis de Gudanes, grand seigneur dit « Le Roy des Pyrénées ». Puis, la réhabilitant, il redonna vie à Marie Capelle Lafarge accusée d’avoir empoisonné son mari. Il lui consacra même un dictionnaire passionnel de 600 pages. Aveyronnais de naissance, amoureux de sa région, l’auteur se passionne et veut faire partager le rayonnement de prédécesseurs un temps glorieux, puis devenus trop méconnus, dont le poète de Raoul Lafagette. Critique, il fait le partage entre le jeune écrivain encore malhabile, comme le décrit George Sand et l’homme mûr pour lequel Victor Hugo écrivait : « Je n’approuve pas tout, mais j’aime tout. Pourquoi ? Parce que dans tout je sens le souffle… » Gilles Castroviejo respecte en cela Raoul Lafagette lucide sur lui-même et écrivant : « Peut-être qu’un travail plus méthodique et plus suivi eût produit une œuvre, sinon plus haute, du moins plus ample, et plus profonde […] Je n’ai jamais pu écrire que par jets, par cris en quelque sorte, sous le coup d’une émotion qui m’absorbait tout entier… » Écoutez « Le poète des Pyrénées », dont l’auteur cite des vers. Ils vous guideront au cœur de l’Ariège, de la vie de ses sentiers et de ses cimes finalement trop ignorés. Maintenant vous savez où se situe l’Ariège.

Michel Martinelli 
(31/03/25)    



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Lectures









Gilles CASTROVIEJO, Le poète des Pyrénées
Lacour

(Février 2025)
222 pages - 20 €

















Gilles Castroviejo,
licencié en philosophie, a effectué une partie de sa carrière dans le service de communication d'une grande entreprise. Parallèlement, depuis 1990, il a publié de nombreux ouvrages.











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