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Olivier RASIMI


Bébé


Nicolas Ferry, a quatre ou cinq ans quand, par hasard, en juin 1745, trois dames de la cour se rendent en villégiature dans les Vosges et l’aperçoivent. Dans la petite ferme où triment ses parents, l’enfant nain, beau et parfaitement proportionné, se promène grimpé sur une chèvre. Une vision magique qui les séduira assez pour qu’elles évoquent cette apparition au roi de Pologne et duc de Lorraine résidant au proche château de Lunéville car au XVIIIe siècle les nains étaient très prisés comme bouffons, compagnons de jeu pour les enfants ou curiosité dans les cours européennes. Le roi, dont la fille aînée et la femme sont mortes et la cadette réside à Versailles depuis son mariage avec Louis XV, tombe sous le charme de l’enfant. Dédommageant sa famille soulagée de voir ce gamin qui avec ses 24 cm à la naissance (et ne dépasserait pas 89 cm à sa mort) ne trouverait jamais la moindre utilité à la ferme avoir un avenir ainsi assuré, il l’adoptera donc. Au-delà de sa curiosité, le roi Stanislas se prend d’une véritable affection pour cette poupée vivante qu’il nomme Bébé (c’est de lui que viendrait le nom commun désignant les nourrissons) et qu’il choie comme un prince : on lui fabriqua une fourchette et un couteau adaptés à sa main, une maison à sa taille lui est construite dans une des pièces du château, un carrosse tiré par des chèvres lui est réservé, un intendant est nommé à son service pour s’occuper de ses besoins et ses plaisirs et le garçon gourmand a toujours les friandises dont il raffole à sa portée. Stanislas Leszczynski, cinq ans roi de Pologne avant d’être déchu puis 28 ans duc de Lorraine et de Bar est un ami de Voltaire et fervent soutien des lumières. S’il adopte Bébé ce n’est pas comme certains pour sa monstruosité, pas seulement non plus pour divertir ses sujets, mais aussi pour protéger de la société cet être différent et sans défense qui l’attendrit. Bébé, au château, pouvait aller et venir comme il lui plaisait, était libre de son temps et n’avait comme contrainte que la revue hebdomadaire des dragons que le roi lui avait fait intégrer ce qui lui plaisait fort, et quelques réceptions officielles au château où ses facéties amusaient la galerie. Rétif à tout enseignement, c’est non à son intelligence, à sa culture ou à son esprit de répartie qu’il devra sa renommée européenne mais à sa grâce naturelle, à ses qualités de danseur et à la naïveté naturelle qui le rendait, malgré lui, fort drôle. Bébé est un enfant gâté coléreux et secret profondément attaché à ce roi qui le couvre de cadeaux, l’écoute et lui fait des confidences qu’il ne comprend pas souvent mais qui renforcent leur complicité. Il s’y est fait un ami, Piccolino, apprécie cet intendant toujours à disposition et saura obtenir la protection de la princesse de Talmont et d’Émilie du Châtelet, première femme scientifique en France, fidèle adepte du système du monde selon les principes de Newton, entretenant une correspondance nourrie avec des chercheurs de toute l'Europe, et maîtresse d’un autre habitué de la cour de Stanislas, le grand Voltaire. Madame du Châtelet est une femme indépendante et libre, aussi bien sur le plan des mœurs que dans le domaine scientifique, qu’admiraient beaucoup les encyclopédistes. Si Bébé est assez surpris par cette femme aimable qui écrit tout le temps, il aime s’installer près d’elle et apprécie l’attention affectueuse qu’elle lui témoigne. Ses jours se déroulent tranquilles et heureux jusqu’à l’arrivée de l’amour dans sa vie qui lui laissera une blessure jamais refermée. Alors, en solitaire et presque clandestinement, il rejoint au parc les automates du Rocher avec lesquels il a tissé une étonnante connivence au fil du temps et qui le consolent. 
Si les invités qui le caressaient comme un petit animal ou riaient quand il faisait le pitre sur la table lui étaient indifférents, sa rencontre à une réception de Lunéville avec Joseph Boruwlaski dit Joujou, nain de cour d’extraction noble et dont la comtesse Humiecka a fait un prodige cultivé, parlant plusieurs langues et brillant en société, fut explosive. Le naturel de Bébé qui le sert ou le dessert selon les situations ne sera pas un atout face à la fine compréhension des codes sociaux de son rival. Le charme de Bébé s’userait-il ?   
Bébé mourut à 22 ans, d’une vieillesse précoce le saisissant comme une maladie subite. Son maître fit embaumer le cœur de son protégé, lui offrit un mausolée et donna son squelette à la science au cabinet du Roi (il est actuellement conservé au Musée national d’Histoire Naturelle) où Buffon lui-même s’y attardera.  Stanislas le suivit deux ans plus tard dans la mort à 88 ans.

Cette biographie historique et philosophique sur ce phénomène des nains de cour parvient à déjouer une curiosité qui aurait pu être malsaine en une belle histoire d’amour liant deux solitudes. Stanislas, adepte de la philosophe des Lumières et proche de Voltaire, bien au-delà d’une curiosité, d’un faire-valoir ou d’un animal de compagnie, voit en Bébé un être ostracisé socialement par son handicap comme un être lumineux par son rapport à une enfance éternelle mais fragile qui a besoin de protection. Nicolas trouve à Lunéville non seulement une vie facile et confortable mais une affection paternelle sincère. Leur relation est belle et touchante car vécue au présent sans calcul ni attente. Côté femme, la présence forte de la grande Émilie du Châtelet, celle fort injustement passée dans l’ombre de nos jours dont Voltaire se sentait l’élève tant il l’admirait, souligne ce respect que ces philosophes des Lumières portaient à l’individu quel qu’il soit, le souci d’égalité de traitement qu’ils souhaitaient pour tous par esprit de justice et la liberté doublée de tendresse que celle-ci entretenait avec ses contemporains.   
À cela Olivier Rasimi, s’appuyant sur une rigoureuse chronologie, ajoute à l’histoire véridique et à la peinture de toute une époque, un bouquet fait de mystère, d’humanité, de fraîcheur, de fantaisie et de poésie qui transforme le récit en roman sensible sur le handicap et l’enfance. Bébé, avec son apparence enfantine en a, comme Peter Pan, aussi conservé l’esprit, l’inconstance, l’indolence, la spontanéité, la candeur qui lui fait considérer les choses sous un angle différent et souvent décalé. Si son caractère capricieux d’enfant outrageusement gâté peut par moments le montrer égocentrique et horripilant, son innocence et son charme nous émeuvent d’autant plus que l’auteur parvient à faire apparaître sous le luxe et la facilité comme une suspicion de souffrance en arrière-plan chez cet être bâclé par le destin qui ne doit qu’à sa beauté sa survie. La fin est superbe et émouvante dans son volet Bébé comme dans celui de son protecteur. « Au fond Bébé représente l’enfant éternel qu’il y a en chacun de nous », comme le dit l’éditeur.

Ce récit d’un nain d’extraction modeste célébré dans toute l’Europe puis oublié, qui n’en était pas moins homme, et de ce roi philosophe, bienveillant et éclairé, qui a su percevoir en lui l’abîme et l’angoisse sous les caprices et la colère est une belle aventure humaine. Passer quelques instants auprès de, non pas la figure scientifique mais la femme, Émilie du Châtelet, est aussi un des plaisirs notables que cette biographie romancée nous offre et on sera très loin de s’en plaindre.

Ce livre, retenu dans la première sélection du prix Renaudot catégorie ‘essai’, est une belle découverte qui mérite lecture.

Dominique Baillon-Lalande 
(17/12/21)    



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Olivier  RASIMI, Bébé
Arléa

(Août 2021)
232 pages - 18














Olivier Rasimi,
poète et musicien, est aussi galeriste d’art dans le domaine du dessin ancien. Bébé est son quatrième livre.