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Liliana MAGRINI


Carnet vénitien


Pour qui souhaite s’immerger dans Venise, la lecture de Carnet vénitien est un régal, voire même « un regalo », c’est à dire, en Italien, un cadeau.

Liliana Magrini raconte la ville, sa ville, sous forme d’une déambulation.
Son récit repose sur une trame imprévisible et mouvante. Rien d’étonnant, c’est Venise qui veut cela !
Une Venise qu’elle croque à la manière d’un tableau impressionniste. Son écriture semble tracée au pinceau, pour façonner une image constituée de touches et de taches.

Sa plume élégante, chatoyante, rayonnante, poétique nous entraîne dans un univers riche de couleurs, d'effluves, de sons, de sensations :
« Sous le ciel d'octobre tout bleu et or, poli par un petit vent plus que frais, Venise me semble plus étincelante que jamais aucune ville. Je ne sais à quoi cela tient : en grande partie, bien sûr, au miroitement que seule peut avoir une eau calme dont la surface se brise et se crispe en innombrables facettes, et dont le jeu se prolonge sur les murs en petites vagues d'ombre et de lumière ; un papier jeté : les voilà qui tressaillent, bondissent. Mais ce sont les écaillures de la vieille brique qui rendent si vibrant ce ruissellement lumineux : paillettes de grès, lueurs vertes de mousses, creux blanc de sel ou jaune de soufre ou rose, par mille brisures la lumière se joue et se réfracte et s’estompe et s’exalte. »

Au-delà de dépeindre, elle fait résonner, elle donne à ressentir. Elle met tous nos sens en éveil pour leur infuser l'harmonie vibratoire qui est à l'œuvre dans cette cité.
Sa Venise est une Vénus sortant de l’onde, dont elle propage généreusement les vertus.
Cette déesse, fruit de l’éther autant que de l’homme, se montre prodigue et reconnaissante.
Elle accueille avec douceur et bienveillance qui la foule. Elle l’enveloppe de sa beauté et de son harmonie, lui procurant le plus protecteur et le plus sublime des cocons.
Pas étonnant que les chats s’y complaisent, leur félinité glissante et feutrée y est à l’aise !

Voilà une image qui pour exacte qu’elle soit, ne suffit pas. L’auteure, amoureuse de sa ville, ne tombe pas dans la contemplation béate.
Venise est douce, Venise est tendre, subtile et vaporeuse. Mais elle est aussi « sorcière », visqueuse, sombre et désolée :
« Il n'est pas toujours facile d'aimer Venise, l'hiver. Il y faut parfois quelques efforts : et, toujours un cœur bien attentif. Elle n'y aide pas, dépouillée comme un théâtre en plein jour. Que le ciel colle, jaunâtre, aux maisons, ou qu'il soit haut comme aujourd’hui, d’un gris translucide, jamais une ombre, une lumière brisée ne distrait ou ne voile sa nudité. Ni l'eau : verte ou grise, elle n'est qu’un miroir qui projette sur la ville une clarté cruelle. Les jeux sont finis. »

Le joyau a des revers, il importe de les connaître pour s’en affranchir et goûter inconditionnellement sa magnificence. 
L’unicité du lieu, la multiplicité de ses palais, de ses églises, de ses œuvres d’art, intègrent Venise au cœur même de l’histoire de l’art.

Il existe une infinité de livres, de guides pour décrire ses chefs-d’œuvre, pour baliser leur fréquentation.
Ce Carnet vénitien diffère par son aspect intimiste. Il guide nos pas vers des ressentis étonnants, vers des visions oniriques, vers des sonorités inhabituelles.

Sa singularité réside dans sa volonté de nous familiariser avec, comme on le dirait maintenant, l’ADN de la ville, dont la formule nous serait confiée.

L’attrait quasi magique exercé sur les visiteurs, des plus néophytes aux plus chevronnés, s’y trouve démystifié. Point de filtres ou de sortilèges, mais des propriétés qui bien qu’exceptionnelles, n’en sont pas moins naturelles.

Voilà la Sérénissime révélée dans sa profondeur, dévoilée.
Le charme n’est pas rompu, il est amplifié… Vénus ne craint pas la nudité. C’est en elle que réside la quintessence de sa beauté.
Ce faisant, elle nous octroie le privilège d’en user en toute conscience afin d’en décupler et d’en pérenniser les effets !

Une intemporalité qui est d’autant plus saillante dans cet ouvrage qu’il s’agit d’une réédition tardive. Liliana Magrini n’est plus. Sa Venise remonte à 1956. Les temps ont changé, la poésie des lieux a eu et a encore fort à faire pour subsister, mais son carnet rédigé dans une langue française des plus raffinées, prouvent que la Cité résiste avec brio contre vents et marées.

Catherine Arvel 
(08/12/21)    



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Lectures







Liliana MAGRINI, Carnet vénitien
Serge Safran

(Novembre 2021)
192 pages - 18,90















Liliana Magrini
(1917-1985)
est née à Venise où elle fait ses études avant de rejoindre l’université de Padoue. Au début des années 50, elle se rend fréquemment à Paris où elle a une relation amoureuse avec l’écrivain Louis Guilloux. Elle traduit en italien des ouvrages entre autres de Camus et Malraux, publie un roman, La Vestale, en 1953, et trois ans après Carnet vénitien. À la mort de sa mère, suivie de peu par celle de Camus, elle s’installe à Rome comme journaliste et se lance dans des activités tiers-mondistes. Elle viendra finir ses jours à Venise. (source éditeur)