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Christian ESTÈBE

Le Palanquin des caïds


Le Palanquin, c'est François Sablier, un homme sur le bas-côté, en proie à de violentes angoisses qui lui font l'existence difficile, résultat d'années de méditation et de transcendance à suivre les enseignements de Rampa pour quitter son corps. François, palanquin et narrateur, est en piteux état, SDF, chômeur et souffrant. « Il me semblait que mon corps m'avait quitté. À certains moments, je me dédoublais. Je me voyais vermine dans un coin de la chambre, mon visage, comme celui d'Artaud le Mômo, n'était plus qu'une grimace de douleur folle. C'était à la fois terrifiant et drôle. J'hésitai longtemps entre le hurlement et le rire, soudain, je fondis en larmes. »

Les caïds, c'est entre autres Régis Lematricule, son cousin et "ami", qui lui fournit un abri, son ancienne mansarde, un CDD non déclaré, emploi aux pompes funèbres pour transporter les morts et un chaman pour le guérir de son mal être.
Il y a les putes camées, comme Légère, fille transparente à force de se droguer, et qui se rendent chez Monsieur le baron Laclanche de Hauteroche dont la demeure sera qualifiée de château de Barbe-Bleue par François.

Le roman comporte une ribambelle de personnages aux noms rigolos. Auguste Javel le détective, qui bien sûr fait penser à Javert des Misérables, surtout qu'à propos de Mâme Enclave, Régis dit : « Gentilles ? Les deux Enclave ? On aurait dû les gazer depuis longtemps, à côté de la vieille, les Thénardier c’est l'Abbé Pierre et l'aveugle c’est Cosette qui ne sait faire que la pute et encore ! » On trouve encore Monsieur Claude, l’esthète, qui dans le contexte évoque Madame, et aussi le compagnon de François aux pompes funèbres qui répond au nom de Jo Kari, le jeu de plage, mais qui n’a pas ri quand il a rencontré Madame la mort. Et encore le chaman qui s'appelle Sawni Nemegrattepasla et qui fait penser au sketch de Pierre Dac et Francis Blanche. Tous ces noms propres, qui prêtent à rire mais qui ont un sens, donnent une atmosphère de conte, surtout qu'en plus de Barbe-Bleue est cité La Belle et la Bête.

Conte, peut-être, mais conte noir où le frère n'arrive pas à temps pour tuer Barbe-Bleue. Châtelaine, la fille Enclave, aveugle qui peint, « perle sur un tas de fumier » produit à son insu quelques merveilleuses toiles. « Au milieu de ces centaines de croûtes, éclatait le génie pictural de cette fille. […] Entre deux Poulbot, un Derain ! Entre deux chromos un Bonnard, elle ne pouvait pas copier ! […] Sans même qu'elle le sache s'élevait silencieusement royal, un Soutine, un Bram van Velde, un Marcel Leprin ! » Cette princesse, hélas, n'aura pas un destin heureux.

Roman noir, Le Palanquin des caïds est certes très drôle mais c'est aussi une ballade avec la mort, François Sablier oblige. Ce sablier qui hante les vanités. Il y a tout un circuit mortel qui comprend bien sûr les pompes funèbres mais aussi des snuff movies et des écrivains disparus.

C'est un roman gai et sinistre, attachant grâce à une sorte de nostalgie d'une époque (produite par toutes les références littéraires et artistiques), à une atmosphère (La maison des Enclave et de François ainsi que des personnages comme Monsieur Claude me faisant penser à la pension de famille d'Au seuil du jardin d'André Hardellet et au film de Żuławski, L'important c'est d'aimer). C'est un roman où la mort, le noir règnent, mais où seules les formes d'art permettent d'accéder à la beauté de la vie.

Michel Lansade 
(09/06/21)    



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Lectures







Christian ESTÈBE, Le Palanquin des caïds
Serge Safran

(Juin 2021)
160 pages - 16,90









Christian Estèbe,
né à Montpellier,
a déjà publié
une dizaine de livres.

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