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Emmanuelle GRANGÉ


Les risées du lac


« Je viens d'avoir cinquante-cinq ans. […] Mon mari a jeté son dévolu sur une femme de quarante ans, célibataire, un enfant élevé par les grands-parents, qui n'a pas dit non, qui a accepté, dans un premier temps, les parties de jambes en l'air quelques après-midi, quelques fins de journée, puis elle a osé me proposer un partage plus équitable. C'est une première. François a toujours caché ses conquêtes, plus ou moins adroitement. Nous nous sommes rencontrées. »
Dès la première page, nous assistons à la rencontre entre Bérangère, l’épouse, et Viviane, la maîtresse qui a proposé cette initiative au mari, François, qui l’a acceptée – ce sera peut-être plus simple ainsi – puis, en chapitres alternés, toujours à la première personne, nous accompagnons l’étrange relation qui s’établit entre les deux femmes à l’insu du mari persuadé qu’elles en sont restées à cette seule rencontre d’observation mutuelle.

La situation pourrait sembler vaudevillesque mais elle permet d’aborder ici des sujets plus sérieux comme le vieillissement, le rapport à l’argent et au pouvoir, le mépris et le racisme, la violence latente, par un portrait en creux du mari. Les regards croisés des deux femmes sur cet homme qui pense tout gérer, tout maîtriser, apportent même une touche d’humour dans une atmosphère de désamour et de mélancolie. On est tenté de sourire devant le ridicule de certaines situations mais très vite reviennent la peur et la tension face à cet homme imprévisible dominateur et manipulateur. Jusqu’où sa violence pourrait-elle le pousser s’il apprenait qu’on complote dans son dos ? Ou si l’une ou l’autre voulait modifier les règles du jeu dont il pense être le centre et le seul organisateur. Un suspense se met en place qui tient le lecteur en haleine jusqu’aux dernières pages…

Bérangère est issue d’une famille au passé colonial qui a dû quitter l’Algérie pour le Tarn. Ses parents vivent dans le regret du pays, du soleil, de la maison et de leur situation très privilégiée. Un seul des domestiques les a suivis en France, Anwar, un homme maintenant âgé, à qui Bérangère est attachée depuis l’enfance.
Elle a rencontré François lorsqu’elle était étudiante à Paris. Lui était déjà informaticien, sollicité par des multinationales. Ils ont eu deux garçons et une fille, ont vécu longtemps à Paris avant de s’installer en Suisse, dans la grande maison au bord du lac. Les enfants maintenant adultes ont quitté le cocon familial, laissant le couple face à face. Ou presque. Après la mort de ses parents, Bérangère a proposé à Anwar de la rejoindre en Suisse. Il habite une cabane à côté de la maison, s’occupe du jardin et de tout ce qui peut adoucir la vie de « madame Bérangère » ; il est aussi le confident et le consolateur comme lorsqu’elle était petite. Pour François il est « le bougnoule qui devrait retourner au bled ».

Après la rencontre originelle entre l’épouse et la maîtresse, le roman se déploie au fil du temps qui passe, du vieillissement de François qui prend sa retraite, de Viviane qui voudrait reprendre son indépendance mais craint la réaction de l’amant éconduit, de Bérangère qui aimerait divorcer, d’Anwar qui surveille tout ce petit monde d’un œil vigilant.

Bérangère travaille à l’ONU et n’a pas l’intention de quitter son emploi, ce qui n’est pas tout à fait du goût du mari nouvellement retraité. « Il affiche désormais une arrogance qui flirte avec une certaine vulgarité pressentie quand il rapporte de la boîte aux lettres ma fiche de paie, ton argent de poche est arrivé, mon bébé, ou quand il est prêt à m'offrir chez le grand coiffeur de la ville un rendez-vous teinture pour mes cheveux qui blanchissent. Nous sommes devenus, tous les deux, des experts ès silence, ès apparences, nous nous frôlons à distance respectable, à heures implicites. Les remarques de François à mon égard en sont d'autant plus audibles et même si, sur le moment, je les ignore, elles résonnent des jours après. » L’atmosphère est lourde comme un après-midi estival où l’orage menace sans pour autant éclater vraiment.

L’alternance des chapitres nous fait aussi entendre ce que chacune des deux femmes ressent et pense de l’autre. Au début, c’est loin d’être tendre mais peu à peu la jalousie et la rivalité se muent en complicité face au mâle triomphant, imbu de son statut et de sa toute-puissance. Complicité mais pas amitié. Plutôt une coexistence pacifique. « Nous n'abordons jamais le sujet qui nous a réunies, qui nous maintient à distance l'une de l'autre. Nous avons en commun cette espèce d'élégance, une manière de réserve. »

L’écriture tout en subtilité et en délicatesse décrit avec précision les pensées de chacune, les désirs, les initiatives et les réactions, les évolutions et les points de rupture, le réseau complexe de relations qui se mêlent en un écheveau étrange, dans la douceur d’une paisible région, au sein d’une belle et grande maison, au bord d’un lac profond et calme. Une réalité pleine de sentiments contradictoires palpite sous une apparente sérénité…

Serge Cabrol 
(05/07/21)    



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Emmanuelle GRANGÉ, Les risées du lac
Arléa

(Avril 2021)
180 pages - 18

















Emmanuelle Grangé
est romancière et comédienne.
Les risées du lac
est son troisième roman.