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Ghazi RABIHAVI

Les garçons de l’amour



Deux garçons qui s’aiment en Iran, en 1979, pendant la révolution islamique, c’est déjà toute une aventure pleine de risque et de violence dès que le couple quitte l’ombre de la clandestinité. Quand on ajoute à cela la passion pour la musique ou la danse, le désir d’exil, la trahison des passeurs et les bombardements de l’aviation irakienne, l’histoire se transforme en une véritable fresque historique et politique, le tableau d’une époque charnière, basculement entre le régime autoritaire du Shah et la république impitoyable des mollahs.

C’est Djamil, l’un des deux garçons, qui prend la plume pour écrire à Nadji, son amour de jeunesse, et revivre tout leur parcours, merveilleux et dramatique, depuis leur première rencontre jusqu’à ce que la mort les sépare.

« Voilà comment je vais intituler mon histoire : Les Garçons de la douleur ! Le titre Les Garçons de l'amour n'est certainement pas celui qui convient pour une histoire si chargée de violence et de souffrance. Je pourrais tout aussi bien écrire : Les Garçons de la mort. Oui, c'est bien celui que je choisis, puisque toi, le personnage central de ce récit, tu es mort. Même si personnellement je ne t'ai pas vu mourir, ni entendu quoi que ce soit au sujet de ta mort. Pourtant, je sais que tu es mort et que c'est moi qui t'ai tué. J'étais maudit depuis ma jeunesse, condamné à tuer l'objet de mon amour puis à être persécuté tout au long de ma vie par son image sous les formes les plus variées, hanté par ce souvenir : c'est moi qui t'ai entraîné dans la mort, avec amour et avec le sourire. »

C’est cette culpabilité qui pousse Djamil à écrire, le sentiment d’avoir entraîné son ami dans une histoire interdite et dangereuse, qui ne pouvait mener qu’à la mort. Mais au fil du récit, on voit que l’amour était réciproque, dès le début, et qu’aucun des deux n’est plus responsable que l’autre de la fin tragique de leur aventure. Ce sont les circonstances, les événements, la situation du pays, la folie des hommes qui ont malmené leur amour comme une barque entraînée par la crue d’une rivière devenue un tumultueux torrent emportant tout sur son passage.

C’est au bord d’un fleuve que leur histoire commence dans un petit village près de la frontière irakienne. Les deux garçons n’ont pas le même statut social.
Djamil est issu d’une famille aisée. « Mon père faisait partie des gens riches de la contrée. Il possédait de la terre, des palmeraies, des vaches et des brebis. Il avait fait une fois le pèlerinage de la Mecque, y avait acquis le titre de Hajji, qui lui était fort nécessaire. À cette époque, dans la région où il habitait, ce titre conférait un prestige et un respect tout particuliers qui incitaient à la vénération. Il lui plaisait d'être considéré comme un pieux homme politique. Il était persuadé qu'un jour (proche ou lointain), l'armée irakienne finirait par traverser le fleuve et libérer la région du joug du pouvoir impérial. Sa gestion en serait confiée à des personnalités locales. Hajji espérait bien en recevoir sa part, en devenant par exemple le chef du canton. Voilà pourquoi il voulait que je fasse des études ; pour que je devienne son secrétaire particulier, son assistant. » Djamil sait donc lire et écrire, ce qui était un privilège dans son village à cette époque, mais n’a aucune envie de devenir le secrétaire de son père.
Nadji, lui, est un jeune paysan illettré que Djamil rencontre au bord du fleuve. « C'est là que je le vis. Il avait tiré sa barque sur le sable et s'était mis à faucher des herbes plus hautes que lui. Je m'arrêtai. Il redressa la tête. Il cessa son travail dès qu'il m'aperçut. [...] Il me dit qu'il faisait ce métier de faucheur depuis sa naissance. Il ramassait le foin dans sa barque et allait le vendre à tous ceux qui en avaient besoin pour nourrir leurs bêtes. Ce jour-là, je restai auprès de lui à l'aider. »
Une belle romance commence ce jour-là et les deux garçons ne vont pas résister au plaisir de se revoir le plus souvent possible. Mais tout se sait dans un petit village. Ils sont épiés, moqués, dénoncés. Les jalousies et les haines deviennent menaces de mort.
Incapables de mettre fin à leurs rencontres, ils décident de prendre la fuite et c’est leur premier départ, en stop, vers la ville. Il y en aura d’autres, encore plus loin, vers des cieux plus libres et plus cléments mais le paradis espéré se transformera en enfer, la révolution islamique et son homophobie, la guerre et ses bombardements, la prison et ses violences. Le voyage amoureux se mue en parcours du combattant…

Au fil de leur aventure, ils font de nombreuses rencontres, parfois lumineuses comme Georges qui les emploie dans son élevage de porcs (mal vu par les mollahs !), Amrollah Khan qui donne des cours de violon à Nadji, Souren qui dirige une imprimerie communiste et d’autres encore, mais certaines rencontres sont beaucoup plus sombres et menaçantes, avec des hommes violents, ouvertement homophobes mais frustrés sexuellement, attirés par les jolis garçons et capables de viol.

Ghazi Rabihavi a vécu cette période tourmentée de l’histoire iranienne. Il a été incarcéré, interdit de publication et poussé à l’exil. Son roman, documenté et réaliste, décrit avec beaucoup de précision et de passion le parcours de ces deux garçons ballotés, secoués, violentés par une société tiraillée entre rigueur morale et frustration sexuelle, traquant la moindre parcelle de liberté individuelle pour l’éradiquer au nom de la pureté divine, une société où les corps et les sentiments doivent être cachés pour ne pas offenser le regard des hommes pieux.
Malgré cette violence, le roman est parfois joyeux et railleur, et cela tient en partie au caractère de Nadji, costaud et bagarreur, toujours prêt à rire et faire rire, affrontant les menaces avec humour et capable de dangereuses provocations. Les deux personnages s’aiment et aiment la vie, le lecteur les accompagne avec beaucoup d’empathie. Une belle réussite littéraire.

Serge Cabrol 
(08/10/20)    



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Serge Safran

(Août 2020)
432 pages - 23,90

Version numérique
12,99


Traduit du persan
et présenté par
Christophe Balaÿ
















Ghazi Rabihavi,
né en Iran en 1956, s’installe à Téhéran à l’âge de 22 ans, au moment où la révolution éclate. Incarcéré, puis interdit de publication, il finit par s’exiler à Londres en 1995 où il partage ses activités entre le roman, le théâtre et le cinéma.