|
|
Lise GAUVIN
Créer Écouter
Portraits d’artistes et d’écrivain.es
Lectures et visites d’exposition peuvent se révéler être un chemin à part entière, dont on découvre la portée grâce à un regard rétrospectif. Et quand celles-ci sont aussi des rencontres avec les artistes, écrivaines et écrivains qui ont procuré la joie de ces découvertes, c’est une dimension très précieuse qui l’enrichit davantage encore. C’est ce qu’entreprend de restituer ici Lise Gauvin, elle-même écrivaine et auteure d’une trentaine de livres.
Créer, écouter, portraits d’artistes et d’écrivain.es est un hommage à Jean-Paul Riopelle, Marie-Claire Blais, Édouard Glissant, Assia Djebar, Gaston Miron, Joséphine Bacon, Anne Magnan et Anne Hébert, autant de figures essentielles qui ont croisé son chemin. Elle y reprend les entretiens qu’elle a réalisés avec eux au fil des années. Ils sont d’autant plus passionnants que la première partie du livre fait également le portrait de chacun d’entre eux. Ces pages sont traversées d’émotion, de souvenirs, comme ceux de rencontres dans un café, chez l’auteure ou chez l’artiste. Ainsi l’Isle-aux-Oies où l’écrivaine se souvient avoir joué aux Robinsons, tandis que Riopelle réfléchissait sur les modalités de l’élevage des escargots. Puis c’est Marie-Claire Blais qui parle un soir à Lise Gauvin du prochain roman qu’elle va écrire. Ou encore Gaston Miron et une dédicace dont elle se demande si c’est un poète hurluberlu qui la lui a écrite. Avec empathie et humanité, elle nous présente le visage caché de celles et ceux qu’elle a côtoyés au fil d’une vie dédiée aux arts et à la littérature. Marie-Claire Blais lui a dit : « Ce qu’il y a de merveilleux dans ce travail d’écrivain, c’est qu’il nous permet de travailler librement au cœur de la vie même. » Et ce sont la richesse de ces fils qu’esquisse Lise Gauvin en les suivant entre les œuvres et la vie de leurs autrices, de leurs auteurs.
Mais Lise Gauvin est aussi essayiste et bien sûr elle aborde les œuvres elles-mêmes et les situe dans la pluralité des espaces francophones où elles sont nées, Québec, Caraïbe ou Algérie. Elle donne à voir tout à la fois la fascination de Paris et la méconnaissance qu’essuient celles et ceux qui ne lui appartiennent pas, ainsi que le sentiment d’invisibilité et de rejet qui s’ensuit, la perte d’une multiplicité pourtant porteuse d’ouverture, de richesse. Et de citer Édouard Glissant : « J’appelle littérature nationale cette urgence pour chacun à se nommer au monde, c’est-à-dire avant tout, cette nécessité de ne pas disparaître de la scène du monde, de courir au contraire à son élargissement. » Lise Gauvin traverse les littératures et les espaces où elles naissent, avec leurs marges et les interstices dont elles se nourrissent, au-delà d’une vision transparente qui réduit et qui efface. Elle exhume ainsi ces zones internes de conflit où Assia Djebar découvre ce qu’elle ne peut pas exprimer en français : « Tenter l’autobiographie par les seuls mots français, c’est, sous le lent scalpel de l’autopsie à vif, montrer plus que sa peau. » Lise Gauvin rappelle aussi que pour Gaston Miron, le français du Québec est une variante et non une langue différente. Elle laisse la parole au poète rapaillé : « Je m’efforçais, avoue-t-il, de me tenir à égale distance du régionalisme et de l’universalisme abstrait, deux pôles de désincarnation qui ont pesé constamment sur notre littérature. » Espaces et langues se croisent, pour inscrire résolument un horizon d’élargissement. Joséphine Bacon, la poète innue, affirme son engagement : « Ma résistance est ma langue. » Puis : « Je souhaite être / où Mushimit m’attend / Ériger mon campement / Marcher ma vie / Appartenir à l’histoire / De celles qui avancent. »
C’est une géographie plurielle qui se déploie dans le livre de Lise Gauvin, avec tous ses territoires et ses histoires rapaillés, multipliés d’ombres et de lumières où se tapissent les ailleurs. Est-ce un hasard si Lise Gauvin choisit de clore ses portraits par celui de Anne Magnan, son aïeule, arrivée au Canada en 1665, une de ces Filles du roi, qui vit dans l’émigration, la possibilité d’un choix qui lui eut été refusé, si elle était restée en France ? L’auteure replace ainsi son livre dans une perspective historique assumée, où se rejoignent Joséphine et Anne dans leur volonté inébranlable de tracer leur propre chemin de vie et de s’inscrire dans l’histoire. Une telle perspective traverse ces littératures et les variantes de langues dans lesquelles elles s’écrivent.
Cécile Oumhani
(15/01/25)
|
|
|
Retour
Sommaire
Lectures

Mémoire d'encrier
242 pages - 22 €
Version numérique
14,99 €

Lise Gauvin,
essayiste, nouvelliste et critique littéraire, est l'autrice d'une trentaine de livres.
Bio-bibliographie sur
Wikipédia
|
|