Retour à l’accueil du site
Retour Sommaire Noir & Polar





Gertrude WALKER
(1902-1995)

À contre-voie

« – Je me demande si vous pourriez me rendre un service.
Après tout, une question de ce genre ramènerait n’importe qui sur terre. C’était une question intéressante : est-ce que, moi, je voulais lui rendre service, à elle ?
Une femme, debout à une fenêtre, fait signe de la main à un inconnu. 
»

Walter Johnson, personnage principal de À contre-voie, roman noir de Gertrude Walker, narre ses pérégrinations à la première personne dans un long monologue introspectif parsemé de dialogues. Trimardeur sans le sou, ne sachant pas d’où il vient, ni où il va, cela lui est égal, l’homme n’est toutefois pas sans un passé ou indifférent aux événements. Les raisons du débarquement de Walter Johnson dans la ville de Middletown ressortent d’une soudaine envie, celle d’allumer une cigarette. N’ayant pas d’allumettes, il saute du train de marchandises à l’arrêt. Dehors le froid intense ne le surprend pas trop. Il a voyagé dans un wagon frigorifique. Il a atterri dans une gare à l’écart de la ville, battue par la pluie. La faim le tenaille. Il se demande comment se restaurer à bon compte, va entreprendre son errance sans se plaindre. « Ma foi, je m’étais déjà trouvé dans pas mal de mauvaises passes. C’était la vie que j’avais choisie. Notez bien qu’on ne m’avait pas forcé à la choisir. C’était là le hic. Jamais on ne m’avait forcé à faire quoi que ce soit : c’est pourquoi je n’avais jamais rien fait. »

Quelques habitations bordent la voie ferrée. Pour l’une d’entre elles, il suffit de traverser les rails. L’homme projette de s’y rendre et quémander un bout de pain. Le sentiment d’être épié lui fait lever la tête. Au troisième étage, une femme paraissant jeune lui fait des signes. Une méprise, probablement, toutefois étonnante puisque par ce jour de pluie torrentielle, il est seul dans la rue. « Que faire ? Agiter la main à mon tour ? Est-ce que ce serait malpoli ? Était-ce une femme comme il faut ? Oh ! Et puis, zut ! Il y avait une cuisine dans son appartement… Ce qu’elle voulait ne pouvait pas être aussi important que ce que je voulais : me remplir l’estomac. »

Il traverse les voies au galop, s’apprête à sonner… la porte de l’immeuble s’ouvre seule. Il escalade les escaliers pendant que la femme les descend, souriante. Le coup de foudre. « Si j’avais possédé ce fameux sixième sens et non pas elle, j’aurais fait demi-tour et je serais sorti de la maison à toutes jambes. Mais je restai là à ouvrir de grands yeux, et comme elle me souriait ainsi, je demeurai là, immobile. » Elizabeth Frazer et Walter Johnson se rencontrent pour la première fois. « Donc, ce premier regard sur la mer ne vous donne pas une impression de calme ni de grande beauté. Mais une impression de puissance, d’immensité, de force destructrice. Cette force destructrice à laquelle vous n’échapperiez pas si elle décidait de vous envelopper : sans le moindre avertissement, elle pourrait déborder et vous anéantir. » 

Le service à rendre n’est pas exceptionnel et consiste à faire quelques courses à l’épicerie du coin contre un repas, tâche dont il s’acquitte avec célérité. La belle l’obsède : « Quant à son corps… je savais qu’il n’était à sa place que dans mon lit ! Mais sa voix… ne correspondait pas du tout à son physique… Ce frisson d’inquiétude que vous donne la nature, je l’éprouvai en regardant les yeux de cette femme. » De retour, l’appartement grand ouvert, il dépose son fardeau, échange son imper trempé pour un veston d’intérieur, chausse des pantoufles aux pieds du fauteuil. Le tout semble intentionnellement disposé à son attention. « Sans même m’en rendre compte, je me trouvai debout, mes bras autour d’elle. J’avais reconnu ce rythme de la jungle, les pulsations des broussailles, les battements des tam-tams indigènes, ce rugissement qui vous rend sourd à tout autre chose qu’au rugissement lui-même. » Tout d’un coup, Elizabeth hurle : « Au secours ! Au secours ! À l’assassin ». Les voisins accourent. Elle accuse Walter d’avoir assassiné son mari. Quand on contemple la mer, ne jamais oublier que la vague produit un ressac, retour brutal quand la vague rencontre un obstacle.

Calme, Walter Johnson démontre aux voisins que cela ne peut être lui, le coup porté par un couteau vient d’un droitier, or lui n’a plus de main droite mais une prothèse en bois. Il profite de la confusion pour renvoyer les voisins prévenir la police et dans l’élan force la belle à s’enfuir avec lui.

L’innocent devient coupable. Le personnage de Walter dévoile un singulier tempérament. Il ne cherche pas à se justifier, juste à exposer son point de vue qui est aussi son processus de pensée. Une sorte de lucidité le guide mais pas suffisante pour empêcher les embûches qu’il accepte comme inéluctables. Pas de regret, le passé est le passé, et les faits le destin, rien ne peut les changer. Philosophe, son esprit égrène de belles envolées sur le fatalisme à affronter avec stoïcisme, un dur à cuire. Quant au personnage d’Elizabeth, une femme énigmatique, sulfureuse, ensorceleuse, plus dure à cuire que lui, très hargneuse. Pour preuve, Walter est accusé d’avoir fait disparaît le cadavre d’Elizabeth une nuit laissant au milieu du jardin un tas de cendres. Des restes de vêtements, une boucle de cheveux pas complétement calcinée, des bijoux fondus, attestent le crime pour les voisins. Walter, lui sait que c’est faux, des preuves pourtant préludant une condamnation à vingt ans de prison. Il en sort au bout de dix ans. Où se cache Elizabeth ?

Le préfacier, Benoît Tadié résume très bien l’intérêt du livre de Gertrude Walker. « Son roman condense, sous la surface de l’intrigue criminelle, une somme impressionnante d’expériences sociales vécues hors des sentiers battus. Ce qui captive le lecteur aujourd’hui, de même que cette voix étrange et froide, tantôt hallucinée, emprunte d’humour noir. "Je suis un mécanicien de premier ordre. Si on alignait tous les numéros de série que j’ai fait disparaître au chalumeau sur des moteurs, on obtiendrait le numéro de Sécurité sociale du diable." » Tadié va jusqu’à émettre l’idée d’une similitude entre les souvenirs de l’autrice et ceux de son héros, et enchaîne : « On aurait aimé connaître Gertrude Walker. D’autant qu’on ignore aujourd’hui à peu près tout d’elle. » Alors profitons de cette nouvelle édition révisée d’À contre-voie d’autant que dans le Dictionnaire des littératures policières, ouvrage encyclopédique écrit sous la direction de Claude Mesplède, Jean-Patrick_Manchette l’a qualifié de "chef-d'œuvre".

Michel Martinelli 
(25/08/25)    




Retour
sommaire
Pour mémoire










Gertrude Walker
(1902-1995)
est une écrivaine américaine de nouvelles et de romans policiers. Après l’obtention d’un diplôme en journalisme, elle devient critique de théâtre et de littérature, puis animatrice de Night-Club et chanteuse avant de travailler en tant que scénariste de Série B pour le cinéma.
En 1950, la Série Noire publie son premier roman,
À contre-voie. Elle est la première femme à être éditée dans cette collection.
(Source éditeur)


Bio-bibliographie sur
Wikipédia





Gallimard Série Noire Classique
(Juin 2025)
288 pages - 14 €

Version numérique
9,99 €


Traduction de l'anglais
(États-Unis)
par Jacques Papy,
révisée par
Providence Garçon.

Préface de
Benoît Tadié





Série Noire
1950





Carré Noir
1974