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Jean Bazaine
et
le temps de la peinture
par Régine Detambel
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Jean Bazaine (1904-2001) était l'un de ces hommes à la Picabia ou à la Michaux, portant double casquette de peintre et d'écrivain. Dès 1924, il se consacrait à la peinture en même temps qu'il suivait des cours de lettres et d'histoire de l'art, avec Henri Focillon. Il collabora à la revue Esprit, de 1934 à 1938. Ami d'Arland, de Bernanos, de Frénaud, Bazaine devient, dans les années 1950, un des rénovateurs de l'art religieux et l'un des artistes les plus sollicités pour des commandes monumentales de vitraux, de mosaïques et de tapisseries. Non figuratif plutôt qu'abstrait, il voulait se concentrer sur « les grands signes essentiels qui sont à la fois sa vérité [celle du peintre] et celle de l'Univers ». Avec Estève et Manessier, Bazaine fut l'une des figures marquantes de l'abstraction lyrique.
En 1990, l'année de sa rétrospective au Grand Palais, Bazaine publia Le Temps de la peinture (Aubier). En 1997, un volume d'entretiens, Couleurs et mots (Le Cherche-Midi), associait dans une confidence de peintre lettré les deux pôles qui constituèrent son univers.
En 2002, Le Temps de la peinture, rassemblant les notes de Bazaine écrites de 1938 à 1998, était réédité en poche, dans la collection Champs/Flammarion et je l'ai découvert sous cette apparence.
« Celui qui peut dire de quel feu il brûle ne brûle que d'un petit feu » commence Bazaine avec Pétrarque. Car il ne s'aventure pas dans l'écriture sans convoquer autour de lui Maître Eckard, Hokusai le sage, Ingres le docte, Braque vieillard ou Claudel sur Flaubert… Plus encore qu'un peintre qui lit, Bazaine offre la réflexion d'un homme très âgé (il meurt en 2001, à quatre-vingt-sept ans…) qui a passé son temps à peindre et à penser : « A mesure que se rétrécit l'espace où peuvent le conduire ses pas, l'espace intérieur de l'atelier grandit, et les quelques mètres qui le séparent de sa toile finissent par constituer tout son univers. » La vieillesse, pour Bazaine, n'est pas le temps de la sagesse mais celui de la passion, « le sommet de l'aveuglement, de l'irréflexion, de la partialité », et il vient corriger heureusement notre vision du vieillard humain qu'on avait plutôt tendance à asseoir plutôt au milieu de ses certitudes : « Le grand âge d'un peintre n'est pas celui d'une installation confortable dans un monde en chaussons. L'étonnement d'être, qui l'a accompagné à tous les instants de sa vie, ne se transforme pas en rapports paisibles, donc peu exigeants, avec lui-même comme avec ce qui l'entoure, et ce n'est pas, Dieu merci ! dans un univers enfin apprivoisé, propriétaire d'un jardin à la française, que se promène le peintre de quatre-vingt-dix ans. » Car le peintre est sans cesse un homme nouveau-né.
Ce livre de Bazaine est une leçon de peinture, certes, mais plus encore un bréviaire, un manuel de compréhension de la vie, d'éthique de la création artistique. S'y côtoient des réflexions coupantes de jeune homme (« Pourquoi Cocteau, qui a bien assez de dons pour s'abstenir de dessiner, s'obstine-t-il à un exercice qui ne pardonne pas ? » et des exercices de sagesse (« Le plus dur, disait Villon, ce sont les cinquante premières années ») Car, au fond, chaque page du Temps de la peinture rappelle au XXIe siècle que l'artiste n'est pas, à l'instar du footballeur, vieux à vingt-cinq ans et qu'il lui revient surtout de se débarrasser de tout l'apanage de la jeunesse : « La vie d'un peintre, c'est à rebours qu'elle se déroule : le peintre naît vieux. Un lourd héritage de passé l'embarrasse, trop de géants guettant ses premiers pas l'empêchent de marcher, la nature s'offre à lui riche jusqu'à l'écoeurement. Encombré de béquilles, il lui faudra, une à une, les briser… » C'est que la jeunesse en peinture se conquiert lentement… Et la jeunesse tout court puisque la leçon de Bazaine dépasse la peinture pour concerner au premier chef l'ensemble des pratiques artistiques. Le travail d'écriture par exemple a tout à apprendre du vieux peintre : d'abord le décentrement, seul garant d'une possible liberté intérieure, la lente dépossession, le refus de l'efficacité, comment l'exercice quotidien décuple la passion de voir…
Et, en fin de compte, c'est l'homme et la femme, tout simplement, dans l'exercice quotidien de leur vie, que Bazaine débarrasse des vieux fantasmes : il n'y a pas de tour d'ivoire, il n'y a pas de chant du cygne, il n'y a que le travail, que la lutte elle-même — qui est une manière d'être —, le choix patient entre tous les possibles qui se présentent dans l'existence — ou sur la toile. L'œuvre et la vie humaine n'existent en définitive que menacées. Elles ne sont que le terme d'une longue suite d'impossibilités d'être autre chose : mais ce sont précisément ces cent projets tués sous elles qui les poussent vers la vie…
© Régine Detambel
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