Retour à l'accueil du site
Retour Sommaire Nouvelles





Lionel SHRIVER


Propriétés privées


Lionel Shriver nous offre ici dix nouvelles d’une vingtaine de pages encadrées par Le lustre en pied et La locataire, deux "novellas" (petits romans) d’une centaine de pages. La majorité d’entre elles se déroulent aux USA à l’exception de la dernière qui se passe en Ulster, Le sycomore à ensemencement spontané, Repossession et Poste restante qui se situent en Grande Bretagne et Taux de change évoquant la visite d’un père américain à son fils émigré de longue date à Londres. 

Ces nouvelles habitées par des femmes fortes et des hommes sûrs d’eux, par des êtres ligotés par leur désir de bien faire ou minés par l’indécision, par des personnages hors clous et plus ou moinsfantasques comme Jillian (Le lustre en pied), Liana (Kilifi creek), Gordon (Poste restante) ou Emer (La locataire), offrent une belle variété de personnages. Le couple traditionnel y tient, pour le pire et rarement pour le meilleur, une place de choix mais l’auteure sait également se positionner un pas de côté pour ausculter les duos mère et fils (Terrorisme domestique) ou père et fils (Taux de change, Le baume à lèvres).  Chez les uns comme chez les autres, les relations inter-individuelles virent facilement à l’aigre, à la frustration et à l’entrave. La famille en prend directement pour son grade et pour la fuir de jeunes célibataires, pour les vacances ou pour s’y installer dans l’espoir d’une vie plus en accord avec leurs aspirations, regardent vers la Grande-Bretagne, l’Ulster ou le Kenya. L’occasion pour le lecteur français de découvrir qu’existent une communauté et un réseau solidaire des expatriés américains particulièrement actif.
Si le panel de personnages est large, riche en nuances et en couleurs, ce qui fait lien entre eux, c’est l’argent et le désir (l’instinct ?) de possession qui s’applique pareillement à un alter ego et à la propriété immobilière, symbole ambivalent de confort, de sécurité et de valeur sociale.  En adéquation avec le sens littéral de propriétés utilisé dans le titre, la problématique de l’achat immobilier pèse sur sept des douze nouvelles, sous des angles différents comme celui de l’endettement virant au surendettement en cas de coups durs, d’expropriation, du pavillon aux vices cachés devenu puits sans fond, d’un voisinage encombrant ou de l’entretien au coût sous-évalué qui se révèle au fil des années chronophage. À cela s’ajoute le désir de devenir propriétaire chez ceux qui n’ont pas encore franchi le pas, nécessitant de nombreux sacrifices au présent pour économiser le pécule de base nécessaire à la réalisation de leur objectif. La nouvelle Capitaux propres négatifs qui met en scène unmari surendetté et infidèle, propriétaire d’un restaurant en faillite, éclaire avec justesse les logiques économiques qui précipitent dans la chute ceux qui ont cru à l’ascension sociale et économique par le travail quand un grain de sable vient enrayer la machine. Dans Les nuisibles, bijou de fraîcheur et de poésie, un jeune couple d’artistes de Brooklyn locataires d’une maison atypique en piteux état mais envahie par la vigne vierge et égayée par un oiseau moqueur et une colonie de ratons laveurs, décide par peur de devoir quitter leur « petit taudis » d’amoureux d’en devenir propriétaire. Ce sera une décision lourde de conséquences. Repossession, où Helen après l’acquisition d’une maison londonienne à la lourde histoire et « hantée » par ses anciens propriétaires quand elle n’y avait vu qu’un petit nid douillet pour se loger à un prix raisonnable, vit un véritable cauchemar, illustre parfaitement la dégringolade sociale et psychologique qui peut résulter d’une transaction immobilière malheureuse. C’est là l’unique nouvelle tragique du recueil.  

Dans Terrorisme domestique, ce ne sont ni les remboursements du pavillon avec jardin acheté il y a longtemps par des parents de classe moyenne, ni son état, ni même son entretien qui posent problème. C’est l’intrusion dans cette maison de dérèglements sociaux extérieurs, sous la forme du chômage contraignant de nombreux trentenaires à rester ou revenir vivre chez leurs parents, qui déclenchera une guerre de front. Le fait que Liam, le fils, semble ici se satisfaire pleinement de son existence d’éternel adolescent inactif accroché comme un bernard-l’hermite au confort du foyer familial et son caractère passif-agressif qui le fait tyranniser son entourage, ne font qu’exacerber la situation, ouvrant la porte à un rebondissement magistral. En périphérie de l’histoire elle-même, la force de l’emprise qu’exercent les médias sur la société américaine contemporaine et les mentalités nous laisse stupéfaits. Cette nouvelle décalée qui m’a particulièrement séduite est la plus satirique et la plus féroce du recueil.
Un peu en marge quant aux problématiques de « propriétés » mais non quant au pouvoir de l’argent, Paradis et perdition nous raconte l’histoire pitoyable et drôle d’un escroc à petit bras exilé sur une île de rêve de l’océan indien dans une résidence dont les dépliants publicitaires vendaient le luxe, le calme et la volupté, que l’ennui, la solitude et la culpabilité poussent quelques semaines plus tard à s’en échapper.
Dans le registre de la propriété morale que certains veulent s’octroyer sur d’autres, Le lustre en pied incarnela tyrannie exercée par jalousie et désir de possession par une jeune femme sur son fiancé. Atteint du même mal, Daniel Dimmok, père de la dialyse moderne sacrifiant sa famille à son egoavant de devenir un vieillard pestant sur ses aides à domicile soupçonnées de chaparder ses babioles (mais « pourquoi à notre époque, une semi-analphabète volerait-elle un stylo à plume ? » s’interroge avec agacement son fils Peter), considère aussi dans Baume à lèvres que tous lui doivent allégeance. Quelle sera sa contrariété quand son fils faisant le voyage pour accompagner ses derniers instants se verra retenu dans une scène d’anthologie à l’aéroport ? Avec ce  subterfuge malicieux pour dénoncer la restriction des libertés individuelles et l’instrumentalisation de la peur liées à ces dispositifs instaurés au nom de la lutte anti-terroriste, l’auteure tourne en dérision la violence symbolique de ces contrôles aléatoirement pointilleux capables de « faire en sorte de vous empêcher d’être présent à une réunion de première importance que vous vous étiez engagé à animer (…), de rater votre propre mariage, vous empêcher d’être présent à la naissance de vos petits-enfants, ou même de voir votre père une dernière fois avant qu’il meure », pour une question de quota ou d’humeur.

 

                        Si ce recueil à l’unité évidente s’attaque très clairement par ses fictions aux travers de la société américaine et aux aspects destructeurs que celle-ci génère chez les individus qu’elle façonne, il fait aussi la part belle à une analyse pleine de finesse de la psychologie humaine, offrant une gamme étendue de sentiments, nobles ou mesquins, dans différents milieux et à des phases de la vie et des âges suffisamment diversifiés pour ne jamais lasser son lectorat. Le rythme entretenu par de nombreux dialogues en est vif, le scénario de chaque nouvelle conçue comme un univers en soi en est toujours bien construit, les personnages qui y prennent vite chair ne nous laissent jamais indifférents. La conjugaison d’humour, de causticité et d’opiniâtreté choisie par Lionel Shriver comme arme pour déboulonner le dieu Argent de la stèle où les hommes et les États l’ont placé et nous alerter sur les effets ravageurs de son corollaire, le désir de possession des biens et des êtres, s’avère diablement efficace. Mais si ces histoires, grâce à la fantaisie de leur auteure, nous font plus souvent rire ou sourire que pleurer, le rapport de force biaisé qu’il dépeint entre la quête maladroite de bonheur des êtres humains et la sauvagerie sans limite du monstre avide qui fait société n’en reste pas moins fort préoccupant.  

Un premier recueil de nouvelles écrit par une romancière confirmée, inquiétant par son sujet, remarquable de cohérence, jouissif pour sa galerie de portraits, séduisant par son ton et son énergie.    

Dominique Baillon-Lalande 
(20/05/20)    



Retour
Sommaire
Lectures







Lionel  SHRIVER, Propriétés privées
Belfond

(Février 2020)
456 pages - 21 €

Version numérique
7,99 €


Traduit de l’américain
par Laurence RICHARD















Lionel Shriver,
née en 1957 en Caroline du Nord, a fait ses études à New York avant de partir parcourir le monde. Elle a déjà publié une quinzaine de livres dont sept sont traduits en français.



Bio-bibliographie sur
Wikipédia





Découvrir sur notre site
un autre livre
de Lionel Shriver :



La famille Mandible