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Jean ECHENOZ

Vie de Gérard Fulmard


Gérard Fulmard, ancien steward, a été licencié pour faute grave avec une peine assortie d’un sursis et une obligation de soins deux fois par mois dans un institut médical conventionné auprès d’un psychiatre nommé Jean-François Bardot, toujours silencieux, vêtu de costumes sur mesure et roulant dans une Audi Q2.
Gérard qui « ressemble à n'importe qui en moins bien » a pu après le décès de sa mère rester dans le deux-pièces dont elle était locataire rue Erlanger, petite rue discrète et sans charme particulier mais marquée par deux faits divers : lesuicide de Mike Brant en avril 1975 et le crime cannibale d’un Japonais ayant défrayé la chronique en juin 1981. La destruction du supermarché situé à quelques rues de là par la chute d’un débris spatial ayant provoqué la mort du vieux propriétaire qui lui offre l’opportunité bienvenue de différer ses arriérés de loyer : « La chance d’être frappé par une épave d’engin est soixante-cinq mille fois plus faible, parole d’expert, que de l’être par la foudre. N’empêche que, c’est dommage, le deuxième étage d’un vieux lanceur soviétique Cosmos 3M vient d’anéantir mon hypermarché. » Mais le fils remplace vite le papa proprio et pour régler ses impayés Gérard doit rapidement trouver un emploi sous peine d’une expulsion qui le livrerait purement et simplement à la rue. Après une longue réflexion, cet homme sans compétences particulières décide donc, en s’appuyant sur quelques romans et films policiers qui lui ont plu, de s’établir à son compte comme détective privé. Transformer le salon du logement maternel, apposer une plaque au bas de l’immeuble et passer une publication dans un journal gratuit devrait suffire à lancer son cabinet de renseignements, recherches et recouvrements, en termes assez vagues pour ratisser large sans investissement déraisonnable. Quelques mois plus tard, avec un premier client n’ayant jamais donné suite au premier rendez-vous et une deuxième expérience propre à le faire plonger sans lui ramener un centime, l’entrepreneur déclare forfait. « Considérant les événements récents, j’ai dressé un bilan et deux conclusions s’imposaient. La première : chaque fois que j’avais cru tenir une affaire, elle avait tourné très vite court. La seconde : j’avais eu finalement de la chance, ç’aurait pu être pire mais au moins j’avais essayé. »
C’est alors que la chance semble enfin lui sourire. Par l’intermédiaire de Bardot, Fulmard se fait embaucher comme homme de main par la Fédération populaire indépendante (FPI), petit parti politique populiste d’extrême droite agité par une féroce lutte de pouvoir assortie des complots, magouilles et rivalités d’ego qui en sont l’ordinaire, au moment où sa secrétaire nationale, Nicole Tourneur, vient de se faire mystérieusement enlever. La TV tourne en boucle : « On attendait que ses kidnappeurs s’expriment, on était inquiet en haut lieu. On attendait une réaction officielle de son époux Franck Terrail, qui devait s’exprimer dans le cadre d’un meeting exceptionnel. (…) On attendait, semblait-il pas mal de choses et je pouvais le comprendre. J’ai pris le parti d’attendre aussi. » Cette immersion dans ce microcosme absolument étranger lui donne l’occasion de rencontrer tout d’abord Louise Tourneur, jeune fille blonde et sportive de l’otage dont la plastique chamboule celui qui vient d’être chargé d’en assurer la surveillance, Apollodore et Ermosthène Nguyen, les gardes du corps joueurs de go qui la protègent mais aussi Cédric Ballester, le « beau brun à longs cils, regard profond, lèvres consistantes et dents longues » de trente-deux ans, adjoint parlementaire de Joël Chanelle, qui tourne autour d’elle. Dans la propriété voisine demeure la consultante de la FPI, Dorothée Lopez, une quinquagénaire rousse avocate au barreau de Paris. Le beau-père de Louise, Franck Terrail, est le fondateur et président du parti. Sous la protection de Luigi Pannone qui ne le quitte pas d’une semelle, il semble à soixante-huit ans en passe de laisser la main. Le teigneux Joël Chanelle (délégué général de la FPI) dont le premier assistant, « portrait de Chanelle exécuté par un enfant psychotique », se nommeFrancis Delahouère, est son homme de confiance. Brandon Labroche, Jacky Blosh-Bernard, Flax et bien sûr le psychiatre Bardot viennent s’ajouter au panier de crabes.   
Face à l’accélération des événements Channel et les siens s’adressent, faute de mieux, à cette dernière recrue amateure pour effectuer une mission plus sérieuse : pour trois mille euros il devra liquider le gêneur qu’on lui indiquera ultérieurement avec l’arme qu’on lui met en main, un pistolet d’alarme à gaz modifié non répertorié. Quand Gérard, par inconscience ou appât du gain, accepte, on se doute que, bien évidemment, rien ne se passera comme prévu...

                Jean Echenoz enchaîne des tableaux et des situations plus qu’il ne décrit ses personnages. Gérard Fulmard, le narrateur, est un antihéros désœuvré et dérisoire, un irrémédiable perdant qui se rêve gagnant alors qu’il ne connaît pas les règles du jeu et ne comprend rien au monde qui l’entoure. Quand ce nouvel emploi va l’embarquer à partir d’une succession d’événements dans une intrigue politico-judiciaire dont il n’a aucune clé, il semble évident que ce naïf, qui par simple besoin financier et par peur exécute les ordres d’une organisation avec laquelle il n’a même pas d’accointance particulière sans se poser la moindre question, n’a que peu de chances à moins d’un miracle ou d’une convergence de hasards extrêmement favorables de s’en sortir. Gérard n’est qu’un benêt instrumentalisé par un groupe d’individus qui maquillent leur goût du pouvoir et de l’argent en idéal politique tout en se livrant à une compétition sans merci.  Si le lecteur peut sentir par instant chez Jean Echenoz un peu de tendresse pour son narrateur aux moyens limités, ce n’est absolument pas le cas pour les Tourneur, Chanelle, Terrail, Delahouère, Ballester, Pannone et compagnie, qui ne sont ici que des caricatures illustrant la médiocrité du jeu politique, des manipulateurs de bazar, des ambitieux sans scrupules, ridicules et sans envergure mais néanmoins dangereux et nocifs pour les autres et pour cela même croqués sans complaisance aucune. Ils ne servent ici qu’à faire contexte, qu’à permettre au scénario d’avancer au rythme de leurs choix et décisions plus malhonnêtes les uns que les autres mais facteurs des événements qui structurent le récit. Et si la FPI par son népotisme structurel, son populisme affirmé, les sombres magouilles financières et les rivalités personnelles qui l’agitent, n’est pas sans faire penser à un certain Rassemblement National, l’auteur  semble à travers son petit parti imaginaire se moquer plus généralement de la médiocrité et des dérives de l’ensemble du monde politique et du rapport malsain que celui-ci entretient avec les médias qui se repaissent de leurs gestes et déclarations, qu’il ne se livre à une critique idéologique. Gérard Fulmar d’imbécile devient dès lors innocente victime et ceux qui le manipulent une bande de sinistres salauds ordinaires.

Mais si la Vie de Gérard Fulmard possède de nombreux ingrédients du polar, le fait qu’il remplace ici l’arrière-plan de critique sociale et politique ordinairement présent dans ce genre littéraire par le choix d’une fantaisie débridée, transforme ce roman en un objet composite en marge des catégories préétablies. Très vite la tension inhérente au polar se trouve ainsi parasitée par des événements burlesques, périphériques ou non à l’histoire même, comme les faits divers véridiques dont la rue Erlanger a été le cadre, du fictionnel plausible comme la chute d’un vieux satellite russe à l’heure où les déchets de la colonisation accélérée de l’espace retombent régulièrement ou, peu probable, la présence d'un requin long de cinq mètres quarante et pesant une tonne et demie « affamé de chair, indifféremment animale ou humaine » (moins crédible) rôdant dans la mer de Flores au bord de laquelle Louise, Dorothée et Cédricont pris quelques jours de vacances. On rit bien plus ici qu’on ne frémit. Le goût du décalage, du détournement des codes et du second degré transforme le polar en farce comme si Jean Echenoz avait pris par la voix de son anti-héros (et en usant pour la première fois de la première personne) le parti d’emporter temporairement l’affligeante réalité de notre société et l’absurdité de la vie dans un tourbillon d’images, de mots avec un grand éclat de rire.  « Arrive un temps où tout s'érode un peu plus chaque jour, là encore est l'usure du pouvoir : du royaume digestif à l'empire uro-génital, de la principauté cardiaque au grand-duché pulmonaire, sous protection de plus en plus fragile du limes fortifié de l'épiderme et sous contrôle bon an mal an de l'épiscopat cérébral, ces potentats finissent par s'essouffler. Il faut alors courir sans cesse de contrôle en examen, d'analyse en prélèvement, de laboratoire en officine, toujours en retard d'un expert en attendant le gériatre et, à plus ou moins long terme, le médecin légiste et son certificat. »

Quand la maîtrise de la narration est parfaite, que la virtuosité stylistique s’impose d’elle-même et que le goût de la facétie de l’auteur s’y exprime de façon aussi franche comment ne pas succomber à ce petit récit parfaitement jubilatoire ? Un roman plein de rebondissements, irrésistiblement drôle, merveilleusement écrit et terriblement divertissant, un pur plaisir à ne pas laisser passer.

Dominique Baillon-Lalande 
(24/06/20)    



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Éditions de Minuit

(Janvier 2020)
240 pages - 18,50

Version numérique
12,99














Jean Echenoz,
né à Orange  en 1947, a obtenu de nombreux prix dont le Médicis 1983 pour Cherokee et le Goncourt 1999 pour Je m'en vais.

Bio-bibliographie sur
Wikipédia














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