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David KEENAN

Memorial Device



Bienvenue à Airdrie, petite ville ouvrière de l’Ecosse profonde à une vingtaine de kilomètres de Glasgow dans la fin des années soixante-dix, en pleine crise. La jeunesse locale rêve de fuir l’avenir tout tracé à l’usine qu’on leur destine comme  parents et grands-parents bousillés avant l’âge. Et voilà qu’avec Damned, les Sex Pistols, les Clash et quelques autres, une vague punk déferle sur le pays avec dans son sillage l’espoir d’un changement de paradigme pour toute une jeunesse prolétarienne. Le refus de leur sort et le vent de la révolte soufflent et d’aucuns pensent qu’il suffit d’une bonne dose de provocation, d’énergie, de quelques accords de guitare et de quelques formules anarchistes ou nihilistes de base, pour tenter sa chance. Un look original et une forte envie de mordre peuvent faire la différence. Le public potentiel est déjà acquis, le renouvellement des groupes rapide et les majors toujours en quête de nouveaux talents pour garder leur part de marché et leur place au soleil. 
Ce sont de jeunes adolescents venus d’Airdrie que David Keenan a imaginés dans le rôle d’un  groupe fictif, les Memorial Device, avec Mary, Big Remy, Lucas Black et Richard, pour en faire son sujet et le titre de son livre. Un jeune aspirant journaliste rock tout aussi imaginaire, Ross Raymond, aura pour mission, à travers une collecte nourrie d’interviews, d’articles critiques, de témoignages divers et de quelques lettres, récupérés auprès des membres du groupe et des musiciens, amis, groupies ou critiques ayant gravité autour d’eux à cette époque, de tisser leur biographie depuis leur ascension en passant par leurs heures de gloire locale jusqu’à leur dissolution.

            Si le journaliste et ceux auxquels il s’attache relèvent de la pure fiction, le phénomène générationnel, social et local de la mouvance punk ici incarné, avec ses mégalomanes, ses paumés, ses épaves, ses idéalistes et ses revanchards, est lui bien ancré dans le réel de l’époque et le tableau qui s’esquisse sous nos yeux est diablement bien documenté. Memorial Device n’occulte rien, ni l’espoir désespéré de cette jeunesse prête à tout pour fuir ce territoire déshérité et condamné et pour trouver un avenir meilleur à travers ce mouvement, ni leur rage d’en découdre et d’exister, ni leur obstination et leur enthousiasme, mais pas non plus les difficultés que sur de telles bases ils rencontrent, leur peu d’aptitude à les affronter et le prix conséquent que leur chimère leur fera payer.
Visiblement David Keenan, lui-même musicien et critique musical à ses heures, connaît bien son sujet. Les quinqua ou sexagénaires qui ont pu suivre en direct cette effervescence ou les simples amateurs de ce genre musical tombé en l’état dans l’oubli mais digéré et transformé aujourd’hui dans d’autres mouvances musicales, se régaleront à l’évocation des groupes mythiques qui les ont fait vibrer ou des autres de la même veine qu’ils ont pu alors croiser.  D’autant que la forme même de ce récit décousu et foutraque constitue un écho parfait au chaos caractérisant l’univers punk.

Dans l’ombre de ce goût de la provocation, de la violence et de la destruction que sous-tendent  la démarche et l’attitude des punk ayant trouvé son berceau dans le Royaume-Uni de Margaret Thatcher, se profile toute une génération No Future qui, confrontée au déclin industriel, à la crise économique, sociale, politique et culturelle qui ravagent tout le pays, fuit dans la musique et les excès en tous genres. La "Dame de fer" élue en 1979 restera premier ministre plus de onze années laissant le pays dans une situation sociale fragilisée avec l’augmentation du nombre de familles vivant en-dessous du seuil de pauvreté de 8% à sa prise de fonction à 22% à sa démission. 

Cette comédie sociale morcelée souvent drôle et parfois poignante, si elle déborde de la rage de vivre de la jeunesse, est en contrepoint nimbée d’une douce nostalgie pour cette ère aujourd’hui révolue que l’espoir disputait à la violence et cette musique qui, à sa façon extrême et fascinante, l’incarnait. Malgré quelques longueurs, on s’y laisse prendre avec plaisir et intérêt.
Ce premier roman qui superpose une grille de lecture sociale à celle d’un courant musical sur une dizaine d’année de l’Histoire contemporaine du Royaume-Uni, outre qu’il donne envie de réécouter les Sex-Pistols et les Clash de façon peut-être différente, s’avère d’une richesse sociologique étonnante. La démarche est originale, efficace, et il est probable qu’appliquée aux musiques actuelles comme le Rap, le Métal ou l’Electro, elle s’avérerait tout aussi riche d’enseignements.

Memorial Device, à son public acquis d’avance des plus de cinquante ans nostalgiques de leur jeunesse, ajoute ceux qui s’interrogent sur notre société contemporaine, son évolution et ses marges. Il est probable aussi qu’il séduise la jeune génération par son sujet, son ton vif et plein d’humour, sa profondeur de vue et son originalité. À découvrir.  

Dominique Baillon-Lalande 
(04/01/19)    



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Buchet-Chastel

(Octobre 2018)
368 pages - 22


Traduit de l’anglais par
Nathalie Peronny









David Keenan,
né en 1971 en Écosse, musicien et critique musical, est l’auteur de plusieurs livres de non-fiction. Memorial Device est son premier roman.