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Mathias ÉNARD

Désir pour désir


Venise est une magnifique sorcière, un doux poison, une flûte mortelle, la patrie des mensonges et du commerce, des raisins de Corfou, des soieries, du marché du Rialto, des bateaux qu’on voit décharger sur la Riva, des palais et des richesses, des épices, des soldats, des territoires lointains, des intrigues, des pleurs ; Venise du théâtre, de la peinture, de la musique et du danger, des masques et des capes ; Venise des condottieri et de la douane. Venise érotique et religieuse, ouverte et fermée, secrète et puissante, maîtresse des mers, des galères, des caravelles ; Venise de Raguse à Constantinople ; Venise des fondachi et du ghetto, Venise de la bauta, du bucentaure et de la grâce.

            Voilà cette « Venise éblouissante », celle du XVIIIème siècle,  qui est exposée judicieusement en ce moment au Grand Palais : un dédale, comme les canaux et les rues de la ville, au détour duquel le spectateur est ébloui par la luminosité des tableaux du Canaletto, de Guardi, Tiepolo ou Longhi, par les précieux objets du quotidien ou surpris et intrigué, comme les Vénitiens, à cette époque, par l’exotisme, les saltimbanques, le spectacle de la rue de la Ville-Monde.

Pour nous conter cette exposition sur cette ville de rêve, de lumières et d’ombres, Mathias Enard va mettre en scène des personnages qui auraient pu exister : un Maestro, graveur de vues de la Sérénissime, très en vogue chez les riches étrangers voulant garder un souvenir de la ville enchanteresse, un artiste jouissant de la célébrité et de la fortune, qui se glisse la nuit, comme d’autres hommes riches, nobles ou pas, masqué, sur une gondole, rejoindre des lieux de plaisirs secrets et interdits pendant que son jeune apprenti, à l’atelier, tombe amoureux d’une belle orpheline à la voix d’ange accompagnée d’un violoncelliste aveugle, Amerigo, lui aussi, désespérément épris de la belle Camilla. Tous deux ont été élevés à l’Ospedale della Pieta  qui, comme d’autres orphelinats de Venise, fournit les  étoiles de la musique vénitienne […] avec tant de succès qu’on vient de l’Europe entière pour entendre ces jeunes prodiges.

Les personnages sont en place dans le décor bruissant et odorant de la Cité des Doges, à la fois lumineuse et lugubre. Pour une commedia dell’arte ou un drame ? Les deux, car ils s’entremêlent toujours dans les eaux de la lagune.

On n’a qu’un désir en fermant le livre de Mathias Enard : prendre le prochain train pour Venise, ou, pour patienter, courir à l’expo !

Sylvie Lansade 
(11/01/19)    



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RMN - Grand Palais

Collection Cartels
(Septembre 2018)
104 pages - 14,90





Bio-bibliographie de
Mathias Énard
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