Retour à l'accueil du site






Didier DELOME


Les étrangers



L’auteur-narrateur entre dans le vif de la relation difficile avec sa mère dès le premier paragraphe : « Ma mère était gouine et je ne souhaite pas à mon pire ennemi d’endurer mon adolescence auprès d’Elle. » « Nous avions beau être du même sang au lieu de me percevoir comme la chair de sa chair, j’incarnais pour elle un corps étranger, qui plus est indésirable parce que masculin. Une entité dégoûtante, insupportable que son propre corps devait à tout prix expulser de son environnement. » « Plusieurs décennies après son décès, j’en souffre encore. » Le ton est donné mais la suite va nous emmener ailleurs. 
C’est l’invitation de son fils, un presque inconnu élevé au loin par sa mère, pour le baptême de sa petite-fille à laquelle, par tradition ou provocation, le prénom de la mère haïe du narrateur va échoir qui déclenchera chez le narrateur ce retour vers le passé et ce désir d’en savoir plus sur sa mère tant que ceux qui l’ont approchée sont encore vivants. Le cri de colère premier laissera ainsi rapidement place à l’enquête menée sur Françoise, cette mère indigne et détestée, mais surtout sur la véritable histoire de sa vie dont ce fils élevé par ses grands-parents ne sait finalement que peu de chose. 
Son interlocuteur privilégié sera Loulou de Montmartre,  gigolo officiel d’un certain M. Limonade, héritier d’une fortune familiale de bulles et de sucre et propriétaire d’un cabaret à Pigalle, indéboulonnable ami et ancien confident de Françoise. Il acceptera bien volontiers d’accompagner ce fils délaissé dans ce grand plongeon dans leur jeunesse commune. « Quel dommage, mon Chou, que tu n’aies pas connu ta mère avant ta naissance. Avant qu’elle ne ressemble à cette hommasse dont tu te souviens. C’était une fille merveilleuse et si attachante lorsque nous nous sommes rencontrés à seize ans, elle et moi  », commence par lui dire l’ami bienveillant qui s’avérera une source d’informations idéale pour tenter de saisir l’étrange personnalité de cette mère rebelle aux siens et à son milieu et inapte à la maternité. Sous ses allures volontiers caricaturales et exubérantes, Loulou la Tante, la Folle, cache un cœur en or et une sensibilité à fleur de peau. Et c’est avec tendresse et fantaisie qu’il va par le verbe redonner vie  au Paris festif des années cinquante et soixante, royaume des marginaux de la nuit, avec sa légèreté, ses paillettes et sa lumière, ses excès en tout genre, sa gaieté et son hymne à la liberté, ce célèbre quartier de Pigalle qui un temps a fait la mode. Les images s’en sont peu à peu effacées dans la mémoire collective ne laissant pour seuls dépositaires de ces années que ceux qui les ont vécues de l’intérieur comme Loulou. Le tableau de famille que celui-ci en dresse pour son interlocuteur attentif est vivant, drôle ou émouvant, nourri de détails, sincère mais peint avec les couleurs de l’éblouissement de sa jeunesse auxquelles il ajoute  parfois un brin de nostalgie. Sous ses mots, ces soirées luxueuses et libertines entre champagne, danse, sexe et provocation retrouvent leur parfum d’audace, de désinvolture et de rébellion, de gaieté et de grande foire des sentiments où la différence devient un atout et son affirmation une preuve de sincérité.
Loulou raconte aussi au narrateur, la rencontre dans son cabaret de Françoise, la belle androgyne que tous convoitaient et de Bruno, l’étudiant séduisant dont elle tomba amoureuse. Bientôt, l’enfant s’annonça prenant de court ces deux amants encore mineurs. Craignant la réaction de leurs familles respectives, ils s’enfuirent ensemble en Algérie, terre encore française donc accessible sans démarches compliquées mais assez éloignée pour qu’aucun avis de recherche ne puisse les y atteindre. Lui s’y plut, y trouva un travail, joua quelque temps au mari puis au papa puis se remit à papillonner. Elle s’ennuyait, s’aperçut vite qu’elle n’avait pas la fibre maternelle, n’eut pas de mal à trouver des candidats lors des absences du mari volage pour la consoler puis finit par revenir à Pigalle, abandonnant au passage l’enfant à ses parents à lui. Aussi peu présent dans l’existence de son fils que Françoise, Bruno interviendra brièvement lui-même dans le récit pour la période algérienne et celle qui suivit. Cette juxtaposition de témoignages portés par des voix et des points de vue différents permet d’approcher, un peu, en cercles concentriques, ce qui pourrait être l’histoire familiale du petit Didier.
La grande beauté et la façon singulière dont Françoise s’habillait attiraient comme des mouches  garçons et filles pareillement sans même que souvent elle s’en aperçoive. Un atout certain dans le milieu pour trouver rapidement un emploi de barmaid dans le plus grand cabaret féminin de Paris dont la tenancière était tombée sous le charme de la toute jeune femme. Nourrie, logée et blanchie, protégée par la patronne qui, bien que dépitée du goût exclusif de celle-ci pour les hommes, la couvait des yeux, Françoise touchait un salaire confortable lui permettant d’être indépendante et appréciait la sécurité que cette situation lui procurait. Jusqu’à ce qu’un soir une grande, belle et riche journaliste de mode l’embarque dans son sillage. D’autres suivront….

               Le jugement moral ou le ridicule comme ingrédient de la comédie facile sont des écueils que l’auteur, grâce aux qualités humaines dont il a doté Loulou, a réussi à déjouer dans le traitement d’un sujet qui pourtant s’y prêtait. De même, parvenir à susciter la curiosité des lecteurs sur cette société atypique superficielle et fondée sur l’argent et le sexe n’était pas chose évidente. Et pourtant, ni le dégoût, ni  le rejet, ni la moquerie ne trouvent ici place. La bienveillance du gigolo sentimental qui derrière les gestes et les propos sait voir les personnes en se gardant bien de juger puisque ce sont tous des frères et sœurs de cœur adoptés par la même famille, finit même par provoquer l’empathie du lecteur tout au moins à son égard. Ce n'est pas à un numéro de cabaret que Didier Delome nous invite dans le bien nommé Les étrangers mais à une véritable comédie humaine où toute la gamme des sentiments amoureux (coup de cœur ou jeu de la séduction, amour et désamour, jalousie et possession, plénitude ou lassitude)  se décline, au-delà des variations de préférence sexuelle, d’égoïsme , de goût pour la transgression, la liberté, le pouvoir ou le besoin de reconnaissance. Et en cela, bien évidemment, parfois certains, par instants, nous ressembleraient presque.

 Les étrangers est un fort beau roman qui, comme Jours de dèche, n’est pas là où on l’attend. Loin des réflexes attendus de règlement de comptes, de rage, d’abattement ou de plainte que la dégringolade sociale du premier et le rejet de la mère dans le cas de ce deuxième roman pourraient susciter, Didier Delome choisit la position non de victime mais d’analyste capable de distanciation quand le destin ne lui est pas favorable. La compréhension qu’il acquiert de la nature profonde et des causes de ce qui lui advient lui ouvre dès lors la possibilité de dépasser le traumatisme subi.
Sa deuxième arme est un humour constant et un goût salvateur pour l’autodérision propres à dédramatiser suffisamment la situation pour lui permettre de rebondir et l’aider à vivre, quoi qu’il en soit, au-delà et mieux si possible.
Un tel tour de force n’est bien évidemment possible que par la grâce d’une écriture aussi pudique que sensible, aussi décalée que distinguée et recherchée, marquée au sceau d’une élégance anachronique particulièrement séduisante.

Cette autofiction (qui comme précédemment n’en est pas vraiment une) abandonne rapidement la veine purement autobiographique d’une relation mère-fils marquée par l’inaptitude de sa génitrice à l’amour maternel et l’effet de manque que cela fait naître chez le garçon, pour ne plus s’intéresser qu’à la personnalité de Françoise, indépendante, fantasque, égoïste, lesbienne de surcroît à une époque où c’était encore stigmatisé hors du monde de la nuit et des arts. L’auteur la recompose alors en personnage de femme libre et moderne, en accentue la vie mouvementée jusqu’à la rendre  romanesque et en profite pour jouer l’historien en restituant à travers les mots de Loulou ce milieu factice et lumineux de la nuit et de la fête qui fit les belles heures des années cinquante et soixante à Pigalle.
Et si pour le pardon à la mère il est trop tard, derrière ce portrait de femme revisité se profile  peut-être un chemin de traverse vers la résilience. « Jamais nous n’aurions dû nous croiser ma mère et moi. Loulou a raison. J’aurais mieux fait de la fréquenter avant ma naissance. Peut-être aurais-je su ainsi l’apprécier à sa juste valeur, sans tous ces a priori détestables qu’ont forgés en moi nos six années de promiscuité forcée. Mais n’est-il pas un peu tard à mon âge pour réécrire notre histoire ? Malgré ma certitude que la littérature possède ce génie faramineux de cicatriser les plaies du passé et consoler de ce qui aurait pu être et n’a pas été. »

Ce roman entre aussi naturellement en résonance avec les débats qui agitent notre société actuelle sur les droits de la communauté LGBT ou ceux qui concernent la condition féminine et la maternité  (choix de la maternité ou non avec la contraception et l’avortement, PMA, GPA, remise en cause du mythe de l’instinct maternel par certains, adoption par des couples homo, etc.). Mais à travers sa propre histoire, c’est au-delà toute la question de la filiation, maternelle à travers Françoise, paternelle à travers le personnage de Bruno et celui du fils si mal connu déjà papa à son tour,  que Didier Delome interroge.

Le second roman est paraît-il toujours un challenge difficile. La maîtrise, l’originalité, l’intérêt historique et l’émotion dégagée  par Les étrangers permet de considérer que pour Didier Delome  ce pari est indubitablement gagné. Sur un sujet bien différent, la voix, le positionnement et l’univers personnel de l’écrivain que le lecteur avait eu la bonne surprise de découvrir dans Jours de dèche se confirment et s’affinent dans ce nouveau roman. On ne peut que s’en réjouir, lire et faire lire ce petit dernier et souhaiter pour renouveler ce plaisir plein d’autres à venir chez Le Dilettante, cet éditeur qui lui va si bien.

Dominique Baillon-Lalande 
(30/09/19)    



Retour
Sommaire
Lectures








Le Dilettante

(Août 2019)
256 pages - 18










Didier Delome,
né en 1953.
a été galeriste.
Les étrangers est
son deuxième roman.





Retrouver sur notre site
le précédent roman
de Didier Delome :


Jours de dèche