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Lize SPIT

Débâcle


En 1988, Bovenmeer, petit bourg de l’Anversois avec son église et sa salle paroissiale, son épicerie, sa boucherie et ses deux cafés, n’avait enregistré que trois naissances : celle d’Eva et de deux garçons, Laurens, le fils du boucher, et Pim, le fils du fermier. Trois élèves rejoignant plus tard selon les années et les effectifs la classe supérieure ou inférieure de l’école locale. De quoi construire chez ce trio de "mousquetaires" plus ou moins livrés à eux-mêmes dans la campagne lors des jours de liberté une amitié fusionnelle, malgré la différence de sexe et de niveau social. 

Eva a pour aîné, seul rescapé de deux jumeaux, un frère solitaire et toujours à la recherche d’insectes qu’il aime passionnément observer et disséquer et une petite sœur "différente" et fragile, anorexique et envahie par des T.O.C. qu’elle tente de protéger face à la défaillance d’une mère dépressive et alcoolique et d’un père fantasque qui, pour oublier son boulot dans une banque à une demi-heure en vélo puis en bus de chez lui qui lui permet à peine de nourrir sa famille, se console avec des bières. Laurens est fils unique. Pim a un frère aîné nommé Jan qui s’occupe des vaches depuis qu’il a quitté l’école. 

Si le trio inséparable et complice s’est jusque-là exercé à de multiples bêtises pour éviter l’ennui et se distraire, l’adolescence va changer les donnes. Les garçons ne pensent plus qu’aux filles et au sexe et Eva,  gamine mal dans sa peau qui vient à peine de mettre ses premiers tampons et superpose deux soutien-gorge pour créer l’illusion d’avoir des seins, a parfois l’impression de devenir la cinquième roue du carrosse. Terrifiée à l’idée que les deux garçons puissent lui tourner le dos, elle accepte donc sans enthousiasme de participer aux nouveaux jeux malsains et interdits que les jeunes mâles ont imaginés pour voir nues toutes les adolescentes du village. Mais un jour tout dérape...

À vingt-sept ans, Eva de Wolf, professeur d’arts plastiques, reçoit une invitation à l’inauguration de la nouvelle laiterie de Pim avec lequel elle a perdu tout contact, doublée d’un hommage à son frère Jan décédé ce fameux été de leurs quatorze ans. La jeune femme qui n’a pas remis les pieds dans son village natal depuis treize ans n’hésite pas longtemps. Un tel événement devrait rassembler tous les habitants de Bovenmeer et particulièrement Laurens, leur complice d’autrefois. Cette occasion de régler ses comptes avec son passé ne se présentera pas deux fois. Quand elle prend la route c’est avec un plan minutieusement préparé et un énorme bloc de glace dans son coffre...

 

    Ce roman noir construit de façon machiavélique est tout en tension et en suspense. L’énigme placée en son centre va s'éclaircir chapitre après chapitre avec des indices qui, telles les pièces d’un puzzle, s’imbriquent. Elles délimitent tout d’abord la périphérie et les éléments sous-jacents du dérapage pour se rapprocher ensuite de ce jour de juillet 2002 où se produit à huis clos un drame dont le déroulé ne nous sera donné que dans les dernières pages. Sans aucune complaisance pornographique ou misérabiliste et très loin de tout pathos, c’est en apnée dans une atmosphère glauque où le malaise s’est installé pour ne plus se dissoudre que l’auteure embarque son lecteur après lui avoir suffisamment agacé les nerfs dans les circonvolutions de mise en place. La violence et la cruauté se débrident alors sans filtre, convoquées dans un style réaliste et cru qui dépeint avec justesse et précision l’exclusion sociale, la misère culturelle et sexuelle qui, dans ce non-lieu en marge du monde pourri par la frustration, s’attaquent aux plus faibles et en première ligne aux adolescents sans repères à cette période de la vie où le corps et ses transformations deviennent obsessionnels. L’innocence ici n’existe plus. La bombe à retardement est en place, on pressent le pire, incapable de savoir quand et qui la déclenchera et quelles en seront les victimes. 

Eva est à la fois le personnage central et la narratrice à la première personne de ce roman. Elle  entremêle dans son récit deux périodes de vie (son adolescence dans le village flamand de Bovenmeer puis sa vie de professeur à Bruxelles) et deux univers affectifs (ses amis d’enfance, sa famille). Au-delà de la force des problématiques ici abordées, c’est la présence aussi terrible que lumineuse d’Eva, sa voix et sa personnalité qui attachent plus solidement encore le lecteur à cette histoire. Cette gamine en mal d’affection qui n’a comme regard sous lequel exister que celui de ses deux amis dont elle aimerait tant se convaincre qu’il s’agit pour eux d’un choix et non d’un seul concours de circonstances, cette adolescente au cœur de la tourmente familiale qui peine à trouver sa place et à accepter son corps, cette fille prise au piège du désir de domination et de la perversité de ses deux amis mâles qui la réduisent au rôle de témoin, de complice avant d’en faire une victime, jamais n’est ici stigmatisée ou jugée par l’auteure. C’est un être déjà abîmé par l’existence mais doté de sensibilité, d’intuition et pourvu d’une vraie gentillesse qui, par peur de la solitude et faisant taire ses doutes, se jette dans la gueule du loup sans naïveté mais en toute innocence. Et dans ce cloaque nauséabond où elle patauge à leur côté, elle cherche dans la limite de ses moyens et jusqu’à payer de sa propre personne à éviter l’irréparable, protéger les victimes et se préserver de la honte.
Deux personnages au second plan, moins secondaires qu’il n’y paraît par la place qu’ils occupent dans l’univers affectif de l’héroïne, nous la révèlent sous un autre jour. Il s’agit de la très belle figure de sa sœur Tessie, enfermée dans son angoisse, ses symptômes, ses litanies de mots et ses gestes répétés à l’infini, avec laquelle elle s’avère d’une patience, d’une empathie et d’une tendresse à toute épreuve mais aussi de Jan, l’introverti simple et doux dont tous se moquent, le vacher consciencieux et souriant qu’elle semble la seule à regarder avec bienveillance et intérêt quand elle le croise à la ferme avant qu’il ne meure accidentellement à dix-huit ans englouti dans la fosse à purin.
Sa relation avec ces individus fragiles et condamnés d’avance à la grande loterie de la vie, ces invisibles cachés dans les marges de la société, met en évidence les qualités humaines d’Eva face au rôle ambivalent qu’elle joue par ailleurs dans cette histoire.
Cette dualité on la retrouve aussi chez ce personnage haut en couleur de la charcutière, maîtresse femme pétrie de préjugés et championne dans l’art du ragot qui, sans qu’on en apprenne vraiment la raison, témoigne dans l’intimité à Eva, ce rejeton d’alcooliques pauvres et sales, des attentions  maternelles assez surprenantes, voire lui offre un reste de pâté ou d’autres gâteries ce qui pour cette grippe-sou relève de l’exploit. 
En cela l’auteure semble nous dire que la noirceur ne vient pas des êtres mais de la machine sociale qui les réduit au rang de bêtes. C’est la misère, l’enfermement, le manque d’éducation et l’ennui qui génèrent la violence et le vice.

Ce roman noir rural oppressant qui dénonce l’enfermement et les dangers du huis clos, la délinquance sexuelle, les dangers qui menacent les adolescents livrés à eux-mêmes et la lâcheté des adultes qui choisissent de ne rien voir est un saisissant numéro d’équilibriste parfaitement maîtrisé. C’est aussi un bouleversant portrait féminin où la violence des mots fait très justement écho à celle des sentiments et des actes. 
          
Ce livre au scénario implacablement efficace, au suspense tenu, à l’écriture clinique qui use pour entretenir l’angoisse de détails suggestifs comme l’exhumation d’un cadavre de tortue ou les traces de sang sur les mains de la charcutière, a trouvé dans son édition française une couverture décalée, glaçante et dérangeante à sa mesure.
Nul doute que cette jeune scénariste de vingt-neuf ans auquel ce premier roman a déjà valu trois prix aux Pays-Bas et en Belgique nous réserve encore bien des surprises.  Entre-temps, nous devrons nous contenter de son adaptation déjà programmée sur grand écran.

Dominique Baillon-Lalande 
(14/05/18)   



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Lectures








Actes Sud

(Février 2018)
432 pages - 23


Traduit du néerlandais
(Belgique) par
Emmanuelle TARDIF












Lize Spit
est née en 1988 et a grandi dans la région d’Anvers. Après des études de cinéma, elle enseigne à Bruxelles, où elle vit, l’écriture de scénarios. Ce premier roman lui a valu trois prix littéraires importants aux Pays-Bas et en Belgique.