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Myriam CHIROUSSE


Une ombre au tableau


« Derrière les pins parasols aux troncs fuselés, les huit maisons du Clos des collines se déployaient autour d’elle. Vus de la piscine, leurs balcons s’étageaient comme les gradins d’une arène et l'ensemble formé par les façades blanches rappelait un village de vacances, un décor de cinéma, un endroit factice où l'on ne vit pas vraiment. »

Greg pour tout le monde, le mari de Mélissa qui rêve qu’on l'appelle Grégory, est "banquier". « En réalité, sa carte n'attribuait à Grégory Delgado que la qualité de conseiller clientèle professionnelle à l'agence LCL de la rue d’Antibes [à Cannes], mais le langage courant lui permettait de se dire banquier et il ne s'en privait pas. » Greg ne rêve que de progression sociale.
Mélissa est ostéopathe. Au début de ses études, elle sentait du bout des doigts, les yeux bandés, le cheveu caché sous la feuille, c'est dire si elle a une grande sensibilité. Greg et Mélissa ont un enfant de quatre ans, Clément.
Greg achète à bas prix une maison au Clos des collines par l'intermédiaire de son ami Stéphane Ogier, agent immobilier, qui se trouve être l'ancien amant de Mélissa.
Elle ressent son premier malaise au Clos des collines lors de la visite de la maison avec Stéphane. « C'était un samedi cendreux et froid où la pluie refusait de tomber, une de ces journées printanières qui vous enrhumait plus méchamment qu’en hiver. ».

Greg a acheté la maison à bas prix dans cette résidence pour classe moyenne aisée, parce que les anciens propriétaires ont eu un accident avec la piscine. « L'enfant ne fit pas un bruit en tombant dans l'eau. Ni plouf. Ni splash. Ni floc. À peine un petit gloup qui se confondit avec la chute d'un glaçon dans un verre. » Les parents ont décidé de partir, de se débarrasser de la maison et de la piscine commune. Greg cache la raison de l’affaire à Mélissa, esquive devant elle tous les propos qui pourraient se porter sur la piscine. Mélissa sent vaguement une ombre au tableau, trouve la piscine inquiétante malgré le silence qui l'entoure, vers laquelle convergent tous les chemins de la copropriété, tous les regards. Surtout qu'il y a Clément.  « Au milieu du parc, la piscine attendait. La surface vernissée s'étalait si lisse qu’elle semblait une laque nacrée appliquée par de silencieux Chinois sur les dalles d'un palais. Tout ce qu'il y avait autour, tout ce qui s'y dressait à la ronde se réfléchissait dans un miroir de sorcière. »

Il n'y a pas que la piscine qui est inquiétante. C'est le Clos des collines tout entier et ses habitants. « Il y avait quelque chose d'irréel en ce lieu, une somptuosité délibérément fabriquée, une sale intention. » Que penser alors des propos d’Edith Colonna, présidente de la copropriété ? « C'est important de nouer de bonnes relations. C'est même la clef de tout. » De bonnes relations sur une salle intention ? Il y a un peu de Sartre là-dedans : « Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l'autre ne peut être que l'enfer. » Les rapports que l'on propose dans cette micro-société, dans ce tape-à-l’œil, dans cette aisance confinée, ce sont des rapports d'argent et de séduction dans l’immoralité de ceux qui possèdent et s’élisent entre eux. Greg, le mari, le banquier, s'épanouit dans cette communauté tandis que Mélissa est oppressée de plus en plus avec la chaleur de l'été. « Elle n'était pas à plaindre. Au bout de huit ans, ils faisaient encore l'amour avec fougue de temps en temps. Cependant... Cependant quoi ? Rien. » Et de "cependant" en petits riens, de chaleurs étouffantes en rafraîchissements dans la piscine ou le jacuzzi, de nuits torrides qui n'avancent pas, « où le tic-tac des horloges s'enroule sur lui-même comme un serpent sous une souche jusqu'à ne pas bouger », Mélissa sent « diffuse, l'inquiétude s'épanouir dans sa poitrine ». 

Cela fait des jours qu'il fait chaud sur les hauteurs de Cannes, c'est sec, c'est le temps des incendies qui fait sortir des « eaux glacées du calcul égoïste », amène à la passion...

La belle écriture trompeusement légère de Myriam Chirousse rend le lecteur poisseux. De petites sensations en sensations impalpables (mais pas pour l'ostéopathe) elle nous mène dans une histoire de couple, dans une micro-société, et fait le portrait d'une jeune femme, dans un printemps froid et un été chaud du Midi.

Michel Lansade 
(22/05/18)    



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Buchet-Chastel

(Avril 2018)
192 pages - 17








Myriam Chirousse,
née en 1973, traductrice
de l’espagnol, a publié
un livre pour la jeunesse
chez Thierry Magnier
et quatre romans
chez Buchet-Chastel.

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de Myriam Chirousse :

Le sanglier