Retour l'accueil du site





Ella BALAERT

Prenez soin d’elle



« Elle », c’est Madame Kosta, la chatte que Jo, avant sa tentative de suicide, a confiée aux bons soins des siens, à savoir Alban son frère aîné, Georges son père qu’elle n’a pas revu depuis des années, Franck son amant, et Rachel son amie d’enfance restée très proche. 
Alors que Jo est dans le coma, tous sont donc requis par la concierge Monique Loiselier qui bien qu’en très bons termes avec la locataire ne peut répondre à sa demande car elle est allergique aux poils de chat.
Après délibération, l’animal gâté à outrance comme un enfant capricieux par sa propriétaire dans un appartement arrangé pour son bon plaisir restera à demeure sous la garde successive de tous. Chacun devra donc assumer à tour de rôle une heure de présence auprès de la bête afin de la nourrir, de peigner ses longs poils, de changer sa litière tandis que le coma de sa maîtresse se prolonge sans que les médecins s’engagent au moindre pronostic.

Jo vivait très solitaire et ces visites dans cet appartement qu’ils ne connaissent que peu à l’exception de Franck et qui les met mal à l’aise sera l’occasion pour chacun d’un retour en arrière et d’interrogations multiples sur les signes qu’ils n’auraient pas vus ou compris chez la jeune femme, sur ce qu’ils auraient dû faire ou ne pas faire. Des moments qui s’avèrent plus perturbants encore que ces heures passées à l’hôpital à parler à Jo espérant qu’elle sorte de ce sommeil profond où elle s’est volontairement plongée.
Mais « Jo, jamais une, jamais entière dans la réfraction et la fragmentation des souvenirs, comment savoir à coup sûr qui elle est ? »
Chacun (et comment pourrait-il en être autrement quand un proche se donne la mort ?) cherche une explication et s’interroge non sans une vague culpabilité sur la part qu’il aurait tenue dans ce drame.
À Rachel qui voudrait « pouvoir regarder le film à l’envers, savoir où et quand ça a dérapé », Franck répond : « Ça ne sert à rien [...] On n’a rien vu parce qu’il n’y avait rien de visible. Elle fait comme dans un film d’Indiens, Jo, elle efface ses traces derrière elle, elle accumule les fausses pistes. »
La mort n’est-elle pas toujours un mystère ?

Progressivement, de ces individus fermés les uns aux autres qui ne se connaissent qu’à peine, va se constituer un début de communauté, capable par instant de partage, d’acceptation voire d’indulgence, d’un éveil à l’humanité qui va permettre aux autres (et ainsi aux lecteurs) de les cerner un peu mieux et de cheminer à leurs côtés.

En parallèle, va se développer un duo constitué par l’atypique gardienne de l’immeuble et Robert Rizeau, un locataire mélomane et misanthrope de l’étage supérieur, offrant un écho décalé aux pensées ou aux mots qui planent dans l’appartement de Jo ou à l’hôpital.

Et, pendant les trois semaines couvertes par le roman, Madame Kosta engraisse et se transforme...

 

La construction d’une rigueur quasi clinique et l’écriture tout en réserve utilisées par Ella Balaert pour ce roman laissent par contraste  la sensibilité des personnages se révéler sans contrainte. Jo étant certes au  centre de l’histoire mais absente à elle-même, ce sont ses proches qui seront sujets et narrateurs pour en restituer l’image.
Les personnages abandonnent leurs masques, se montrent à nu avec leurs cicatrices et leur fragilité. En levant le voile sur leurs secrets c’est eux-mêmes mais aussi parfois ceux dont ils ont ponctuellement partagé l’existence qu’ils éclairent d’un jour nouveau. Ainsi en est-il de Jo qui à travers leurs paroles se construit comme un puzzle peu à peu.
« L’homme [...] c’est un tas d’os, de muscles, de chairs, mais pour lier tout cela ensemble, pour que tout ça tienne, pour que ça fasse un corps qu’on peut jeter dans le monde,  il faut aussi un tas de mots qui s’alignent  et tissent quelque chose, fil de trame et fil de chaîne, afin que ça ressemble à une vie [...] mais entre ces mots il y a toujours des silences, des trous, des jours pleins de nuit qu’on garde pour soi. »
Dès lors, le suicide ne fait plus sujet en lui-même mais devient prétexte à la mise à plat d’une existence par les proches devenus non témoins mais acteurs impliqués. C’est donc l’humain et les rapports humains plus que le drame qui prennent ici toute la place, faisant triompher la vie sur la mort.

C’est un personnage extérieur à la famille, cette concierge à la personnalité forte, aussi bienveillante que dotée de bon sens, qui incarne ici l’image de la réconciliation, de la générosité et de l’énergie vitale. Une figure tutélaire positive qui domine la situation, tisse du lien, crée de la cohérence et fait contrepoids à l’angoisse et au désespoir. Une femme lumineuse qu’on aimerait bien avoir dans son immeuble et qui d’une certaine façon mène le jeu !
« Le noir, c’est une façon de voir qui en vaut bien une autre, ça peut donner un sens. [...] Qui peut dire avec certitude où est le recto ou le verso ? »
Le locataire, cet homme rendu méchant par le malheur et la solitude, se rapproche progressivement d’elle, pressentant non sans peur et réticence qu’elle pourrait l’amener à regarder à nouveau le monde de sa fenêtre pour sortir de cette prison où il s’est laissé enfermer.

Mais le plus surprenant est la figure de madame Kosta, ce chat-enfant souverain et inquiétant croqué avec jubilation ou comme un personnage maléfique suivant les scènes. Tel un double tendre et violent de Jo dans le coma, à la frontière du monde des humains et de la vie, elle s’impose avec grâce et fureur sur l’ensemble du roman comme un troublant personnage.  

C’est un livre tout en nuances et subtilité sur notre société, la solitude et les relations humaines qu’à partir de ce suicide nous offre Ella Balaert. Mais très étonnamment, loin de nous engloutir dans la désespérance, c’est une lueur d’espoir qu’elle propose aux lecteurs à travers la chaleur humaine qu’elle tisse autour de ses personnages comme un manteau contre le malheur. Et c’est simplement rare, beau, profond et émouvant.   

Dominique Baillon-Lalande 
(23/02/18)    



Retour
Sommaire
Lectures








Éditions des femmes

(Janvier 2018)
178 pages - 13









Ella Balaert,
ancienne élève de l’ENS, agrégée de lettres,auteure d’une quinzaine de romans chez différents éditeurs et d’une quarantaine de nouvelles en revues, est également critique littéraire.


Bio-bibliographie
sur le site de l'auteure :
https://ellabalaert.
wordpress.com/









Découvrir sur notre site
d'autres livres
d'Ella Balaert :

Canaille blues

Quand on a 17 ans

Le pain de la liberté

George Sand à Nohant