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Olivier SCHEFER


Une tache d’encre

« Aujourd'hui, chaque fois que je suis enfermé, en plein jour, dans un train sans compartiment, je guette derrière la vitre le moment où des bosquets et des parcelles de forêts vont apparaître au loin, taches sombres sur les champs de blé ou de luzerne. […] Je sais qu'il y a là-bas une enfance inquiète qui regarde, les yeux écarquillés, la nuit qui vient. »

On ne guérit jamais de son enfance, qu'elle ait été heureuse ou malheureuse. En vidant l'appartement de sa mère qui vient de mourir, le narrateur retrouve un encrier chinois que son père lui a offert pour ses onze ans. C'est un souvenir douloureux. Une malencontreuse tache d'encre, sur le livre offert avec l'encrier, va entraîner des années plus tard l'écriture de cette centaine de pages d'où sourd une grande fêlure sous la nostalgie, la poésie, les réflexions philosophiques. De cette tache, restée indélébile, surgissent des souvenirs très sériés, le lecteur le sent, choisis comme des indices, des spots éclairant, peut-être, ce qui constitue le narrateur. À Venise d'abord où la neige transfigurait la ville « en un décor irréel de cinéma ». « Venise reste la ville de la mémoire et de l'oubli conjugués. […] La ville retient tout. Elle déploie […] une vaste toile d'araignée. […] L'eau qui coule et qui se jette dans le Grand Canal et la lagune emporte toutes les impressions au loin. » À l'Accademia, l'immense tableau du Tintoret, « L'enlèvement du corps de Saint Marc » et le détail du bûcher est une des premières pistes éclairant le passé du narrateur : « J'avais sous les yeux une énorme boule de pailles noircies par l'eau, une zone abstraite de traits entremêlés, gribouillés à la hâte. […] Cette paille emmêlée rappelait les ratures nerveuses, les traits enroulés et multipliés d’un Cy Twombly. Mais aussi les gribouillis d'un enfant. »

Comme un jeu de pistes, la narration rebondit d'un souvenir à un autre, par rapprochements poétiques, psychanalytiques, les cercles autour du pied d'un des personnages du Tintoret entraînent le narrateur (et le lecteur) au bord du lac, près de la maison familiale dans les Pyrénées, où enfant, il faisait des ricochets. Un critique d'art qui, décrivant La Tempête de Giorgione, voyait « un serpent – celui de la tentation – en contrebas, dans ce mince prolongement des racines nues fichées en terre, là où il n'y avait quasiment rien. Un pli dans le sol, une ombre, une racine, un trait de peinture. » rappelle au narrateur le Jardin des Plantes où enfant, il cherchait « dans le fouillis des branches et des brindilles où se cachait le phasme ».
Toujours ce qui est caché, (taché ?), derrière les apparences. « Le passé n'est pas une image fixe et rassurante ainsi que voudraient nous le faire croire les albums de famille. C'est un film. » Comme les trajets qu'enfant le narrateur faisait de nuit, en train : paysages en noir et blanc, comme ces photos que la SNCF accrochait dans les compartiments et qui « renforçaient […] mon impression d'être au cinéma ». « Le train filait à vive allure dans l’obscurité […] Les salles des pas perdus étaient la plupart du temps vides et toujours violemment éclairées, à la manière de vivariums dont les occupants auraient mystérieusement disparu. […] Et parfois il y avait quelqu'un sur le quai […] Ces êtres terrifiants de silence sortaient d'une toile de Giorgio De Chirico. »

Pour conclure, le narrateur se demande ce qui se cache sous les gribouillis qu'enfant il avait tracés sur les agendas de son père si souvent absent, sous les lignes grisâtres que le Tintoret a placées au cœur de sa toile. « Avait-il lui aussi quelque chose à cacher, quelque chose de si important qu'il fallait le placer là, sous nos yeux, dans ce fouillis, sous un ciel d'encre, au point d'en faire le bûcher d'un martyr ? » Et c'est pour ça qu'il nous tend cette tache d'encre.

Sylvie Lansade 
(07/07/17)    



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Arléa

(Mars 2017)
120 pages - 17










Olivier Schefer
est professeur de philosophie de l’art à l’université Paris I.