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Sylvie HUGUET

Point final


Ce recueil de textes courts (dix-neuf nouvelles de trois à dix pages) nous amène à regarder notre société avec un regard décalé et critique. Maniant avec talent l’humour et l’hyperbole, l’auteure nous pousse à considérer le monde qui nous entoure avec un peu plus de discernement. Dans le registre de la critique sociale, morale et religieuse des Lettres persanes de Montesquieu ou des contes philosophiques de Voltaire, nous avons parfois l’occasion peu banale mais très enrichissante de voyager dans le temps, jusqu’en 4050, ou dans l’espace, sur des planètes comme Vénus ou dans des cités comme Graphipolis, où nos comportements actuels sont observés à grande distance.

Le second degré de la plupart des textes pousse des raisonnements à l’extrême, parfois jusqu’à l’absurde, pour nous faire réfléchir sur les limites de certains principes auxquels nous sommes très attachés comme  la liberté ou l’égalité. Ainsi, dans une société où le suicide est interdit, un homme qui a tenté de mettre fin à ses jours est condamné à mort. Ailleurs, un avocat défend des parents sourds qui ont crevé les tympans de leur enfant entendant et conclut ainsi sa plaidoirie : « Je vous demande donc de les acquitter au nom de ce respect des cultures minoritaires qui est l’une des valeurs fondamentales de notre société ».

L’enseignement est un domaine présent dans plusieurs textes.
Un étudiant qui a échoué au bac peut attaquer l’état et son avocat est sûr de sa victoire : « J'aurai beau jeu d'objecter à la défense que la notion de mérite est obsolète, inégalitaire et discriminatoire. Le juge me suivra, j'en suis sûr. Voilà un jeune homme qui a été scolarisé seize ans dans un système dont l'ambition proclamée est d'assurer la réussite de tous, dans la diversité et le respect des différences, comme l'affirment les textes officiels. Aux termes de la Constitution, cet objectif relève à la fois de la justice sociale et de l'obligation de résultat. Or, mon client a échoué au baccalauréat en dépit de ses trois tentatives. L'État a donc failli en ce qui le concerne. »
Une agrégée de Lettres n’a plus aucun plaisir à enseigner dans une société où l’étude de la « communication moderne » a remplacé celle du français. Même sa reconversion est devenue compliquée : « Il y a quelques années, j'aurais pu offrir mes services à des éditeurs pour corriger la syntaxe et l'orthographe de leurs écrivains maison. Mais on a banni par décret syntaxe et orthographe parce qu'elles étaient discriminatoires. C'est un débouché que je n'ai plus. » Heureusement, elle trouve beaucoup de plaisir dans son nouvel emploi que je vous laisse découvrir...
Une mère d’élève est convoquée par le principal du collège parce que son fils a des résultats trop brillants. Heureusement, « il n'est jamais trop tard pour corriger les effets d'une éducation élitiste, et nous saurons convertir votre fils aux valeurs de la démocratie. »

Un autre thème qui revient dans plusieurs nouvelles est celui de la montée en puissance de la religion et même l’instauration de son caractère obligatoire.
Un étudiant obligé de préciser quelle est sa religion trouve amusant d’en inventer une sans imaginer une seconde qu’elle puisse rencontrer un aussi grand succès.
Un homme qui vent défendre un ami est contraint de prêter serment et se retrouve lui-même en difficulté en avouant qu’il ne reconnaît aucun livre comme sacré. Une faute impardonnable !
Un enseignant qui s’opposait aux thèses créationnistes est obligé de se cacher parce qu’il a sous-estimé l’irrésistible progression des forces obscurantistes. « De fait, les biologistes ont été récemment sommés, sous peine de révocation, de respecter la lettre du Livre en professant que la création du monde tel que nous le connaissons s'est déroulée en sept jours. Un seul décret du Guide a mis la science hors-la-loi. »

D’autres sujets encore, comme le féminisme, la maternité, les rapports entre les hommes et les femmes, entre les jeunes et les vieux, la place de la culture et du livre dans la société, sont autant d’occasions pour l’auteure de mettre en œuvre son humour noir et de nous prévenir contre des tendances dangereuses que nous laissons se développer par manque de vigilance.

Bien sûr, la cause animale n’est pas oubliée. Déjà présente dans la plupart de ses livres précédents (des romans comme L’appel du lointain ou des recueils de nouvelles comme Le passage notamment),  la défense des animaux, qu’ils soient sauvages ou domestiques, est au cœur de plusieurs des textes regroupés ici. La disparition de certaines espèces au fil des siècles est épinglée dès la première nouvelle. « On ne comptait plus alors sur la planète que cent cinquante éléphants d'Afrique, deux cents tigres et cinquante guépards. Le loup, le jaguar, la girafe avaient disparu avec tant d'autres, mais dans une société qui érigeait sa propre reproduction en fin suprême, s'en inquiéter était devenu politiquement incorrect. » Et dans la dernière nouvelle, qui donne son titre au recueil, ce sont les animaux domestiques qui sont menacés à leur tour. « Un décret fut pris qui interdisait de sortir les chiens en ville, prélude machiavélique à l'éradication totale : à de rares exceptions près, un animal gardé constamment à l'intérieur, sans aucune possibilité de se détendre, pose très vite des problèmes d'hygiène et de comportement générateurs de nuisances. En créant une situation intenable, ce décret, à court terme, devait rendre nécessaires des mesures définitives que l'opinion approuverait. Les chiens, puis les chats, furent donc bientôt interdits sur tout le territoire. »

Les mondes qui nous sont présentés au fil des textes n’ont plus rien de réjouissant mais peut-être n’est-il pas encore trop tard pour en prendre conscience et faire en sorte que le pire ne soit pas inéluctable. C’est évidemment le message de l’auteure dans ce recueil où l’on retrouve avec plaisir sa prodigieuse inventivité en matière de situations portée par une langue toujours aussi bien maîtrisée. Un ouvrage aussi utile qu’agréable à lire. Comme écrivait Jean-Paul Sartre, « on est responsable de ce qu’on n’essaie pas d’empêcher ». Sylvie Huguet nous met en garde, nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas…

Serge Cabrol 
(15/05/17)    



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Lectures








La Clef d'Argent

(Mai 2017)
140 pages - 9













Sylvie Huguet
a déjà publié environ
cent cinquante nouvelles
dans diverses revues,
huit romans et
sept recueils de nouvelles.


Bio-bibliographie
sur Wikipédia







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