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Thierry HOQUET


Déicide ou la liberté

Thierry Hoquet, philosophe et professeur à l’université, a ce grand talent de rendre vivants et largement accessibles des débats fortement argumentés sur des sujets aussi complexes et controversés que l’égalité des sexes, la notion de genre, la place des religions dans la société ou la laïcité. Pour ce faire, il a recours à la fiction et à l’humour, à la manière des contes philosophiques de cette époque des Lumières dont il est spécialiste, créant des personnages hauts en couleur qui vont s’affronter par tous les moyens possibles, dans les journaux, à la télévision, sur internet, pour défendre leurs idées et pourfendre leurs adversaires. Chaque protagoniste fourbissant avec soin ses arguments, le livre fourmille d’informations, un véritable régal pour le lecteur curieux.

Dans le précédent roman, Sexus nullus, ou l’égalité, Ulysse Riveneuve se présentait à l’élection présidentielle, avec pour programme la suppression de toute mention du sexe à l’état civil, contre Richard le Dindon dont le Parti Pour Tous revendiquait au contraire le respect des traditions chrétiennes fondatrices de la France.

Le peuple a maintenant tranché et accordé soixante-dix pour cent de ses suffrages à Le Dindon mais avant que les résultats ne soient rendus publics et officiels, on apprend qu’Ulysse Riveneuve a disparu. L’enlèvement est rapidement revendiqué par un Front Œcuménique de Salut avec un texte expliquant que les religions, toutes unies, s’opposent au projet de Riveneuve. « Nous, les religions, nous accordons toutes sur ce point. Les textes sacrés, à l'unisson, rappellent verset après verset que la différence des sexes n'est pas négociable. Des commandements différents s'appliquent aux hommes et aux femmes. […] À l'homme, la domination. À la femme, la subordination. Ainsi le veut l'équité. »

Le roman se déroule sur la période de captivité de Riveneuve et met en scène quelques fortes personnalités qui réagissent et s’invectivent sur les différents médias et réseaux. Pour le moment, l’élection est suspendue. François Gouda quitte le pouvoir mais Le Dindon doit prendre son mal en patience et c’est le président du Sénat qui assure l’intérim…

Karine Dubois et Gynétrix Léguminosa, amies et amantes, ont soutenu la campagne de Riveneuve. Que faire, maintenant ? Elles se rendent compte que pour gagner des voix, leur candidat a cherché un plus large consensus autour de son idée d’égalité des sexes en essayant de composer avec les religions. « Il s'est incliné devant les trois monothéismes avec le fol espoir de les accommoder et de les assouplir pour les plier à sa cause. […] Sa disparition montre à quel point les résistances à l'effacement du sexe sont solides. La stratégie qui consistait à réunir athées et religieux pour écraser la pierre d'achoppement de la différence des sexes s'est soldée par un échec. L'égalité des sexes ne suffira jamais à faire un programme électoral, tant les forces qui font obstacle à l'égalité sont puissantes. »

Mais si le constat du caractère sexiste de toutes les religions réunit les deux militantes, la façon de les combattre va les opposer.
Karine Dubois se montre très radicale : la seule solution est le déicide. « Jadis, balayant le paganisme, on remplaça l'ancien panthéon surpeuplé par un Dieu unique. On passa de plusieurs dieux à un seul. […] Faisant un pas de plus, nous passons aujourd'hui d'un dieu unique à aucun. Du monde ancien au monde nouveau, la révolution se nomme DÉICIDE. »
Pour Gynétrix, l’idée n’est pas applicable. « Il n'y a rien derrière. Sexus nullus correspondait à une mesure concrète : discutable, certes, mais facile à mettre en œuvre, efficace, repérable, résumable. Quelle est la proposition derrière ton arrogant, ton prétentieux, ton impossible "déicide" ? À quoi reconnaîtra-t-on que Dieu est mort ? Et qu'est-ce qu'on va faire, politiquement, qui aura pour effet de le "tuer", ce Dieu dont personne ne sait s'ille existe ni où on peut le trouver ? S'ille n'existe pas, rien ne sert de le tuer, et s'ille existe, alors Ille est sans doute impossible à tuer. » (On remarque au passage l’emploi par l’auteur du pronom à la fois masculin et féminin « ille » ; on trouvera aussi « illes » ou « toustes »)
Le débat va faire rage entre elles et les séparer mais d’autres vont aussi s’en mêler. Bénédicte Gouzigue qui prêche la coexistence laïque, Pierre Lemarseillais, responsable du Mouvement Radical Athée, sans oublier Richard Le Dindon qui continue à prôner le respect des valeurs chrétiennes.

Au fil de leurs réflexions et de leurs diatribes, nous découvrons avec plaisir et curiosité :
une relecture très humoristique (et un rien iconoclaste) de la création du monde et de la naissance de Jésus ;
une mise à plat de la loi de 1905 et, paradoxalement, de son côté conciliant, loi qui ne s’applique pas en Alsace-Moselle ni en Guyane ou à Mayotte : la République, qui se veut une et indivisible, compte huit régimes différents sur ses territoires ;
la façon dont les autorités japonaises, en 1597, réagirent au développement du christianisme en crucifiant 26  Japonais convertis ;
en réponse, un rappel des raisons historiques et politiques de la promulgation de l’Edit de Nantes en 1598 et de sa révocation en 1685 ;
l’intervention d’une association de recherche scientifique pour soutenir le déicide : « À l'école et dans les universités, les religieux nous reprochent d'enseigner le Big Bang ou l'évolution des vivants ; ils exigent que leurs récits soient traités à égalité avec les résultats de nos recherches. […] Ce retour incontestable de l'obscurantisme religieux nous promet des procès aussi iniques et insensés que ceux jadis intentés contre Giordano Bruno ou Galileo Galilei. […] En tout lieu, en tout temps, loin de se borner à croire, les religieux se sont employés à barrer la voie du progrès que nous ouvrent les savoirs et les techniques. » ;
et on pourrait ajouter à cette liste loin d’être exhaustive, la lettre d’un anarchiste de 1894 ou une chanson en rap menaçant Karine Dubois…

Bref, c’est un feu d’artifice d’arguments et contre-arguments, solidement étayés historiquement avec des références précises aux textes, et soutenus par un humour parfois espiègle. On apprend beaucoup tout en s’amusant, on réfléchit en suivant les propositions des uns et les réactions outrées des autres. Une belle façon d’ouvrir le champ de la philosophie à un public plus large…

Quant au pauvre Riveneuve, nous suivons en alternance ses conditions de détention qui font peut-être songer plus à Rabelais ou Alfred Jarry qu’à Voltaire mais nous n’en dirons pas plus. Bonne lecture !

Serge Cabrol 
(09/08/17)    



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Lectures








Éditions iXe

(Avril 2017)
264 pages - 15



Sur le site de l’éditeur, on peut lire intégralement trois « documents » présents dans le roman :
- Le message des ravisseurs
- Le Manifeste déicide
- Et si Dieu était une femme ?
Tous les trois téléchargeables en pdf. Cliquer ici










Thierry Hoquet,
philosophe et professeur à l'université de Nanterre, est l'auteur de plusieurs ouvrages dont Cyborg ou Sexus nullus.

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