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Jean-Pierre FAVARD


La nuit de la Vouivre


Les classiques le savaient bien : la concentration de l’action favorise la tension dramatique. Jean-Pierre Favard semble s’être souvenu de leurs leçons en composant cette Nuit de la Vouivre que caractérisent  unité de temps et unité de lieu. Unité de temps : les événements occupent environ trente-six heures, d’une nuit à l’autre. Unité de lieu : l’essentiel se passe dans un bourg perdu du Morvan et ses environs forestiers. Tout commence par un « cri abominable », inhumain, hors-nature, qui engendre aussitôt la terreur et réveille les pires souvenirs des anciens, car c’est le cri qu’ils ont entendu vingt ans plus tôt lorsque la Vouivre, qu’on appelle aussi la Nageuse, a mené sa première attaque et multiplié les victimes. La jeune génération ne croit pas à son existence, mais ceux qui sont assez vieux pour l’avoir connue se rappellent la « peur primale, absolue » que suscite cette créature dont la rencontre a coûté à beaucoup la vie ou la raison.

Existe-t-il vraiment, ce dragon femelle issu du folklore, ce  gigantesque serpent ailé qui porte une escarboucle sur le front ? C’est la question que le lecteur se pose au fil des pages, en suivant simultanément les aventures d’une dizaine de personnages grâce à un découpage quasi-cinématographique qui nous fait passer de l’un à l’autre au fil de brèves séquences toujours interrompues au moment où la tension est la plus palpable. L’auteur entretient ainsi un suspense sans faille, jusqu’à la confrontation finale où toutes les interrogations trouveront leur réponse. On a beaucoup dit que le fantastique reposait sur une ambiguïté jusqu’au bout maintenue entre réalisme et surnaturel. Jean-Pierre Favard fait le choix inverse en optant pour un surnaturel explicite où l’humain peut se métamorphoser en monstre innommable mais minutieusement décrit : « Jamais de toute son existence il n’avait vu pareille monstruosité de si près. Son corps, disproportionné, était en partie recouvert d’écailles luisantes, suintantes, putrides. (…)Les pattes étaient terminées par des pieds dont les orteils étaient déformés par des griffes épaisses. La mâchoire laissait apparaître une rangée de dents effilées et tranchantes. (…) Sa langue, recouverte de minuscules pics, jaillissait de ses lèvres entrecloses à la manière de celle d’un serpent. » Pareil parti pris peut être dangereux, car la moindre faute de ton risque de faire sombrer le texte dans le Grand-Guignol et de détruire la suspension d’incrédulité du lecteur. Mais Jean-Pierre Favart gagne son pari : diaboliquement manipulé, mis en condition par la montée implacable du suspense, ce lecteur n’échappe pas une seconde à la fascination horrifiée qui culmine à la fin du roman.

Il faudrait dire aussi un mot de l’épaisseur humaine de personnages fortement individualisés dont le sort nous intéresserait moins s’il s’agissait de pantins interchangeables. Or le livre tient en haleine jusqu’à la dernière page. Sa grande maîtrise narrative est au service d’un vrai tempérament de romancier.

Sylvie Huguet 
(03/07/17)    



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La clef d'argent
(Mai 2017)
338 pages - 19








Jean-Pierre Favard,

né en 1970, nouvelliste et romancier, a déjà publié une douzaine de livres.


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