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Négar DJAVADI


Désorientale


Dans ce récit, Négar Djavadi, auteur de langue française née en Iran, habille la saga familiale à l'aune de l'histoire de  l'Iran du début du vingtième, de la révolution constitutionnelle de 1911 à la révolution islamique de 1979 en passant par les coups d'état de 1921 et 1953,  avec l'évocation des régimes de Mossadegh, Reza Shah Pahlavi et Rouhollah Khomeini.

L'héroïne, Kimja Sadr, vient d'une lignée noble dont elle revisite l'histoire à l'occasion des longues heures passées dans la salle d'attente du service de procréation médicalement assistée dont elle suit le protocole en vue d'avoir l'enfant qu'Anna et elle désirent depuis longtemps élever.
 
La jeune femme remonte jusqu'à la figure de son arrière-grand-père paternel, un seigneur féodal du nord du pays à la tête d’un harem comptant cinquante-deux épouses, puis évoque son fils aux étranges yeux bleus qui détermineront son destin, enfin elle dit cette grand-mère maternelle venue d'Arménie et morte à sa naissance, à laquelle paraît-il Kimja ressemble.
Elle passe en revue ses nombreux oncles (désignés par des numéros et jamais nommés, même l'oncle N°2, homosexuel refoulé qui l'a prise en affection), pour arriver à ses parents : Darius et Sara. Ceux-ci appartiennent à la bourgeoisie et l'élite intellectuelle francophile d'Iran et, rêvant d'une démocratie à l’occidentale, ils sont aussi engagés que cultivés. Militants dans l'opposition au régime du Shah puis au pouvoir de  Khomeini, la mère professeur ­d’histoire et le père journaliste ont connu les menaces, les arrestations et les interrogatoires plus ou moins musclés. Quand la police secrète s'est trouvé des complicités dans les rues, qu'au sein même des logements leurs regards et leurs écoutes se firent trop envahissants, qu'un à un leurs amis disparaissaient ou étaient tués, Darius, la mort dans l'âme, quitta le pays.
Femme et enfants le rejoindront en France quelques mois plus tard, aux dix ans de Kimja.
« À plusieurs reprises, j'ai entendu dire que la religion, comme la tyrannie, asséchait la capacité d'analyse dans le but d'imposer un unique sentiment : la peur. […] Un passeur est venu nous chercher, et on a traversé les montagnes du Kurdistan à cheval. […] Parfois, je ne voyais plus ni ma sœur ni ma mère, j’étais seule au milieu de nulle part, c’était comme dans un western trash. Mais j’étais petite, le monde se divisait pour moi entre les gentils et les méchants, on était les gentils, on fuyait les méchants, on allait vers la lumière ! »

Un vrai basculement s'opérera alors pour ses parents : la vie en exil sera comme une longue mort. « Le déracinement avait fait de nous non seulement des étrangers chez les autres, mais des étrangers les uns pour les autres. On croit communément que les grandes douleurs resserrent les liens. Ce n'est pas vrai de l'exil. La survie est une affaire personnelle. »
Si Kimja adolescente en rupture avec ses parents a beaucoup voyagé à travers l'Europe cherchant refuge dans des squats auprès des laissés pour compte de la société de Berlin, Bruxelles, Barcelone, si ensuite la pratique  de son métier ( ingénieur du son pour des groupes underground) l'a beaucoup fait bouger encore, jamais la "désorientale" occidentalisée, celle qui n'appartient plus au pays de ses ancêtres, n'a guetté la sortie de l'Iran de l'obscurantisme dans lequel il est plongé depuis 1979 pour y retourner. « Je suis devenue, comme sans doute tous ceux qui ont quitté leur pays, une autre. Un être qui s'est traduit dans d'autres codes culturels. D'abord pour survivre, puis pour dépasser la survie et se forger un avenir. Et comme il est généralement admis que quelque chose se perd dans la traduction, il n'est pas surprenant que nous ayons désappris, du moins partiellement, ce que nous étions, pour faire de la place à ce que nous sommes devenus. »

 

Au fil de souvenirs, Négar Djavadi, déroule un siècle de l'Histoire de l'Iran et à travers elle celle de la famille Sadr. Ce faisant, elle passe sans transition de la révolution iranienne à son combat pour être mère, de l’exil en France à la découverte de sa sexualité, avec un humour qui n'entrave en rien une justesse d'appréciation insolente et implacable.
À la richesse des thèmes abordés se conjugue celle d'une éblouissante galerie de personnages constituant les pièces d'un puzzle complexe mais habilement construit qui, sans jamais jouer du pathos, offre au lecteur une palette d'émotions extrêmement variées.

Si l'auteur mélange à foison les temporalités et les genres (du conte oriental à l'autobiographie occidentale), si elle entrecoupe son récit de digressions, d'apostrophes aux lecteurs et de réflexions personnelles, cela n'entame ni la cohérence ni le déroulé du roman. Et, grâce à un rythme soutenu et vif, à une écriture très sobre mais visuelle qui reprend parfois les codes de l'écriture scénaristique que l'auteur pratique ordinairement, la lecture en est fluide et le lecteur tenu en haleine.

Désorientale, derrière ses dénonciations des dictatures politiques, théocratiques ou sociétales, pose certes la question de la résistance mais également et surtout celle de l'identité culturelle, religieuse, sexuelle et sociale, qui nous définirait alors que la vie nous fait autre et singulier et que seul le respect de cette différence peut permettre à chaque être humain d'être lui-même et de s'épanouir.

Un premier roman foisonnant et envoûtant, qui en équilibre entre l'Orient et l'Occident, d'une façon  éminemment romanesque, célèbre la vie, le droit au bonheur et la Liberté.

Dominique Baillon-Lalande 
(31/05/17)    



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Lectures








Liana Levi

(Août 2016)
352 pages - 22





Liana Levi

Collection Piccolo
(Avril 2018)
352 pages - 11











Négar Djavadi,
née en Iran en 1969, est scénariste et réalisatrice. Désorientale est son premier roman.