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Georges-Olivier CHÂTEAUREYNAUD


L'autre rive


Les genres littéraires ne vous ratent pas,
surtout si vous les avez ratés, vous, au premier coup.

Henri MICHAUX.

Le fantastique sous-entendu

            Le fantastique est-il un « genre » ? Si l’on répond oui à cette question, on doit aussitôt reconnaître qu’il convient de le subdiviser en de nombreux sous-genres, y compris à sa grande époque – XVIIIe et XIXe siècles – où l’on doit faire la part des romans gothiques, terrifiants ou grotesques, et des contes moraux, exotiques ou même érotiques, le marquis de Sade pouvant être considéré à bon droit comme un auteur fantastique par sa démesure, ses décors et ses accessoires… Mais cette période littéraire est elle-même tributaire d’une longue hérédité : métamorphoses et métempsycoses des romans antiques eux-mêmes inspirés des vieilles croyances, romans de chevalerie, mystères et miracles du Moyen-âge, théâtre élisabéthain, merveilleux des pastorales ou des contes de fées du XVIIe siècle. Il faut aussi retenir tous les sous-genres que cette grande période a engendrés en se nourrissant du progrès scientifique : aventures et voyages extraordinaires, « anticipation » et science-fiction,  romans policiers et thrillers derrière Edgar Poe, qui tous nourriront les arts nouveaux, cinéma et B.D. 

            Alors tous les auteurs de fiction ressortiraient au fantastique ? On nous objectera d’effectuer une généralisation un peu trop facile et de faire bon marché du surnaturel qui lui est consubstantiel et n’apparaît pas ou si peu dans les dérivés, encore que Jules Verne s’y soit essayé comme Michelet, qui y est allé de sa Sorcière; quant aux polars, qui prétendra que l’énigme n’émane pas souvent d’une puissance occulte et qui n’a pas frémi de terreur et soupiré de stupéfaction à la lecture d’Agatha Christie ? Admettons toutefois que le surnaturel est un élément constitutif obligatoire, soit qu’il ait affaire à la religion – le pacte avec le diable, le souper avec le commandeur… –, soit avec la mort – revenants, spectres et fantômes –, ou avec des créatures imaginaires symbolisant nos rêves dorés ou angoissés – fées et sorcières –, nos fantasmes – Dracula, Frankenstein, extraterrestres – ou nos débats intérieurs, l’ange gardien devenant un avatar du surmoi car Freud est passé par là et Bruno Bettelheim peut psychanalyser les contes de fées, comme Françoise Dolto l’Evangile… Encore peut-on ergoter pour accorder le label, selon que le surnaturel occupe la totalité ou seulement une partie plus ou moins importante de l’œuvre : rien de commun entre les élucubrations délirantes et continues d’un Lovecraft et le Passe-muraille de Marcel Aymé ou Le Petit Prince de Saint-Exupéry, contes philosophiques où l’élément surnaturel, personnage ou pouvoir, n’est que déclic ou prétexte. Certains vont même dénicher le fantastique dans un presque rien, un signe imperceptible déclencheur, bancal ou baroque, comme le faux-pas d’un cheval chez Barbey d'Aurevilly. Car si les créatures et accessoires du « genre » sont le plus souvent nécessaires, ils ne sont pas suffisants : le fin du fin c’est de provoquer le malaise et le doute en rendant l’ordinaire bizarre ou l’extraordinaire naturel.

            Georges-Olivier Châteaureynaud nous offre dans L’Autre rive, comme dans nombre de ses romans ou nouvelles, un dosage subtil de fantastique, permanent mais intermittent, omniprésent mais sous-jacent ; fantastique en arrière-plan donc, sous-entendu en quelque sorte, qui ne gêne en rien le développement de la narration, laquelle intègre les éléments incroyables ou étranges jusqu’à les rendre familiers, même si l’on pressent une issue étonnante. L’auteur instille ses anomalies par touches successives au fil des chapitres : l’embaumement des humains, les machines automatiques permettant de se suicider, les monstres dignes des fables et les pluies de salamandres ou de hannetons venus de l’autre rive du fleuve, les esclaves qu’on se procure au marché, l’homme volant… Tout cela, en trame, en filigrane, non seulement ne perturbe pas mais nourrit le récit comme il remplit son cadre, son décor.

            Son décor, fantastique lui aussi, c’est Ecorcheville-sur-le-Styx : en dépit d’une normalité de façade, même si nous assistons  aux agissements excentriques de l’entourage du personnage central Benoît Brisé qui ne sont qu’une peinture un peu outrée de nos mœurs, le lieu n’est pas anodin ; au bout de l’espace et du temps, existe-t-il vraiment et y a-t-il un autre monde ailleurs, où les rares étrangers ne se présentent que pour se faire voler leur voiture ? Ces questions reviennent à l’intérieur du cerveau de Benoît comme dans celui du héros de La Nausée. Il faut dire que sur l’autre rive existe un autre monde inquiétant, le domaine des morts sans doute d’après le nom du fleuve et les relents de pourriture qui s’en échappent, et gare aux curieux qui s’y aventureraient « pour voir », coup de poker fatal pour certains, disparus corps et biens. Là encore, Châteaureynaud distille les informations, ou les énigmes, par petites touches, par à-coups : « Ecorcheville, c’est-à dire l’univers », « y-a-t-il un autre monde qu’Ecorcheville ? », « on habitait les confins de Dieu sait quoi, le tréfonds de tout », « la teneur en réalité de l’air d’Ecorcheville était si faible », « Ecorcheville presqu’oubliée du monde, sorte de tache aveugle sur la carte »… Voilà les phrases qui apparaissent de loin en loin.

            Création littéraire donc, lieu virtuel ou mythique où pourtant il se passe des choses qui nous concernent ; en dehors des phénomènes extraordinaires évoqués plus haut c’est une peinture, certes assez sombre mais ressemblante de notre monde « réel » : il y a un lycée, un théâtre, un hôpital, un grand hôtel, une banque, un musée… Il y a des campagnes électorales avec vandalisation des affiches adverses, des élus concussionnaires, une Justice et une presse aux ordres, des soirées en boîtes avec à peine plus de drogue, de sexe, et de violence qu’aujourd’hui, des fils à papa et des enfants de personne, des banlieues pourries et des villas résidentielles. Un endroit « plausible » en somme ; oui mais les tours gigantesques, symboles de la toute-puissance des trois grandes familles (deux surtout) qui tiennent la ville sous leur coupe, sont en grande partie inoccupées. Au lycée comme à l’école on n’étudie que les œuvres des deux gloires locales, l’hôtel n’a plus de clients et pourrit sur pied, le musée par la volonté du maire n’abrite que des monstres et la cathédrale construite par un disciple d’Eiffel n’est plus qu’un meccano rouillé et désaffecté. Eléments perturbateurs qui intriguent, qui inquiètent.

            Nous plongerons en effet dans une suite d’aventures palpitantes qui vont aller crescendo et accelerando, à travers le cheminement extérieur et intérieur de Benoît, qui vit les affres de l’adolescence en même temps que la recherche de son identité et voit le destin accumuler autour de lui en quelques jours des évènements surprenants qui exacerbent ses doutes sur les raisons de vivre, voire la réalité du monde. Fantastique et réalisme en parallèle, souvent mêlés, comme dans la vie réelle où notre quête d’identité, nos interrogations sociales, amoureuses ou métaphysiques, se nourrissent de rêves, d’illusions et de visions. Il n’est même pas besoin de convoquer des revenants puisqu’on peut momifier les morts et les conserver chez soi dans une châsse où ils demeurent présents ad vitam aeternam ! Subjugués par l’ingéniosité de l’auteur, son art du coup de théâtre et du suspens et l’« humanité » de ses personnages, nous en venons à accepter ainsi comme naturels et véridiques les éléments bizarres ou stupéfiants dont nous attendons l’explication avec confiance et impatience. C’est que les élucubrations fantastiques conservent une part de vraisemblance, soit qu’elles représentent une vérité masquée (rêve, allégorie, symboles) mais qui existe bien dans nos têtes, soit qu’on soit prêt à leur trouver une explication rationnelle comme aux tours de magie ou aux attractions de fête foraine. Châteaureynaud distille le mélange entre rêve et réalité, entre bizarre et « normal » et l’on marche ; la première surprise passée, les règles du jeu posées aussi énormes soient-elles, on s’adapte comme dans La Métamorphose de Kafka. Qui nous dit d’ailleurs qu’il n’existera pas un jour des machines automatiques et payantes pour les candidats au suicide ? Qui nous dit que les hommes ne croiront pas un jour, à nouveau, aux revenants ? Qui nous dit que la vie n’est pas un songe et qui connaît la frontière entre raison et folie ? N’y-a t-il pas des millions de gens pour croire dur comme fer et contre toute raison à l’Immaculée Conception, à l’Ascension, à la Résurrection et autres apparitions, visitations et annonciations (pour n’évoquer qu’une seule religion)…

            Au bout du compte et du conte, Ecorcheville, topos du genre fantastique comme les créatures qui deviennent personnages du roman n’est qu’une allégorie de notre monde en danger et détraqué, gouverné par le sexe et l’argent, avec ses  violences, ses virus, ses dégradations climatiques, la haine qui rôde, la drogue et la prostitution, les incestes insoupçonnés préparés dans les parties fines, les actes pédophiles et les abandons d’enfants qui détruisent tant de jeunes. Tout cela justifie la noirceur, la dureté, le pourrissement et l’angoisse qui y règnent, une « Alphaville » sale en quelque sorte. Les relations humaines pourtant s’y développent et elles sont décrites avec un grand réalisme : les rapports entre parents (biologiques ou non) et enfants, les amitiés de potaches qui sont les plus durables, pour peu que le destin ne s’en mêle pas sous la forme d’un accident dramatique, les amours compliquées de l’adolescence vues comme la chaîne racinienne d’Andromaque, Géli aime Benoît qui ne l’aime pas, Benoît aime Fille-de-Personne qui ne l’aime pas, Fille-de-Personne aime Cambouis qui ne l’aime pas… Encore faudrait-il multiplier guillemets et points d’interrogation sur le mot aimer car Benoît comme tant d’autres se demande ce qu’est vraiment l’Amour et mourra sans doute sans réponse certaine. Ses interrogations tout aussi déçues portent aussi sur le destin : pourquoi certains font-ils «  trois petits tours et puis s’en vont » quand d’autres « ont la chance ou la malchance de devenir vieux » ? Y a-t-il des signes de grâce ou bien tout n’est-il que hasard ? Dans ce cas quel rôle peut jouer la responsabilité se demande Benoît en écho à Saint-Exupéry, et surtout il est en désarroi face à cette absurde et tragique condition humaine qui fait de notre enveloppe physique « successivement une merveille, une guenille, et une charogne ». Cette Mort inéluctable qui nous attend est omniprésente dans le roman : accidents, meurtres, suicides, embaumements, enfers rêvés…

            En même temps que ces questions fondamentales, il y a dans ce microcosme matière à une étude de milieu faite au pinceau ou au scalpel mais toujours précise et complète et c’est bien de notre monde qu’il s’agit : on se retrouve, comme si l’on y était, aussi bien dans le fauteuil incliné d’un salon de coiffure qu’aux obsèques dont la pompe est décrite par le menu avec les parents écrasés de chagrin « décolorés et rétrécis à la lessive ravageuse du deuil ». Le souci du détail s’alliant à la concision s’exprime aussi dans la peinture de la vie des différentes classes sociales, si difficiles à concilier et celle des caractères, mot qui définit si bien en anglais les personnages de théâtre ou de cinéma, par la traduction de leurs pensées, du langage de leurs corps et de leurs visages. L’Autre rive est donc bien aussi un roman réaliste, et souvent poétique, à travers ses nombreuses descriptions de métiers avec tout leur appareillage, d’activités humaines futiles ou solennelles avec tout leur protocole et l’évocation nostalgique du monde d’hier car la vie c’est d’abord le temps qui passe avec ses vieilles guimbardes aux noms invraisemblables, avec ses habits démodés et le bon vieux solex, avec les seaux à charbon désormais sans emploi dans la cave… Le ton doux-amer dominant est toutefois constamment ravivé par l’humour (souvent noir) indispensable à l’acceptation de notre sort : Châteaureynaud en joue avec la gouaille d’un Audiard dans les dialogues, les remarques ou les métaphores et la verve d’un Fréderic Dard dans les péripéties et leur grossissement épique notamment dans les frasques de Faunet, le centaure sauvage égaré, ou l’arrivée pétaradante et vulgarissime de Cindy et Gégé au Lapin bleu, en side-car d’époque. Les noms des personnages, parfois extravagants, sont souvent évocateurs : si celui de Lordurin, le « poète » immonde et fat évoque immédiatement l’ordure, on ne peut pas ignorer l’homonymie avec le titre wagnérien et pourquoi pas une réminiscence du salon de Madame Verdurin… Il n’est peut-être pas inutile de noter que la quasi-totalité des noms du roman – pas toujours attribués à un même personnage – figurent dans des nouvelles ou romans précédents de l’auteur qui semble créer des archétypes, nouveaux Arlequin, Scaramouche ou Pantalon de la tragedia dell’arte postmoderne, figures pathétiques ou grotesques de notre comédie inhumaine, Lenya Orbison, l’actrice défigurée par la foudre, Blandeuil, le joueur de dulceola (instrument dont il n’existe qu’un exemplaire !), Bogue le brocanteur marron et alcoolo mais bon gars cabossé par les coups durs, Tatie Cindy, la cougar insatiable laissée pour morte par deux loubards, et toute la troupe du cirque Gorbius, autant de personnages tantôt loufoques, tantôt si proches de nous, de nos semblables, de nos voisins… Et si Ecorcheville a déjà donné son nom à une nouvelle ancienne, c’était uniquement – la remarque a son importance – pour décrire les « fusillettes », ces machines à se suicider et leur utilisation par une désespérée avec son enfant, écho de faits divers hélas bien réels. En revanche, c’est dans une autre cité imaginaire chère à l’auteur, « Eparvay », que régnaient alors les trois familles Propinquor, Bussetin et Esteral, et le dénommé Onagre figurait cette fois dans le camp opposé aux nantis, la cloison entre les classes sociales restant tout aussi imperméable.

            On voit dans ces jeux de miroirs et ces éternels retours – parfois biaisés – la volonté de faire de L’Autre rive un livre-somme et si ce n’est pas un « premier coup », c’est un coup de maître ! Un « livre-univers » a pu dire un critique et c’est vrai qu’il est à la fois roman d’aventures, thriller, polar, fable, conte de fées, dans la promiscuité de la mythologie gréco-romaine chère à l’auteur qui utilise les ingrédients du fantastique pour mieux nous impliquer. C’est le sens de la citation de Lucien mise en exergue de l’œuvre et qui justifie l’utilisation du mensonge pour mieux traquer la vérité : celle-ci étant toujours cachée, cryptique, il convient d’avancer masqué ; fantaisie, fantômes et fantasmes sont nécessaires au roman pour nous faire prendre au jeu, comme à la vie « réelle » pour tenter de nous la faire accepter, cette vie que Benoît voit comme une « corvée », lui qui ne peut ni ne veut se contenter comme ses amis « pétés de thunes » de « se poiler et s’en foutre », lui qui cherche un sens, une place, un nom, en quête non seulement d’un père mais aussi d’une mère inconnus. Cette quête du père, commune à beaucoup de ses personnages, nous savons depuis le récit autobiographique de Châteaureynaud, La Vie nous regarde passer, que c’est aussi la sienne… Benoît, enfin détenteur de son identité et de son hérédité, deux fois sauvé, par le coup de baguette magique du destin qui le rend maître du monde et par Géli qui l’arrache in extremis à la fusillette, finira cependant en dehors d’Ecorcheville et ne réalisera que son rêve de devenir musicien célèbre, et encore dans des conditions lamentables, sans trouver de meilleures raisons de vivre. Quant à l’Ange déchu, Krux, le voyou meurtrier et sans scrupules, il court ou plutôt vole toujours, après sa « défaite triomphale », sorte d’Arthur le fantôme justicier un peu réhabilité puisque somme toute ses victimes étaient des coupables, d’abandon d’enfants ou de pédophilie. Faunet, lui, devenu à son insu deus ex machina en provoquant la catastrophe qui entraîne à la fois l’apothéose et le chagrin irrémédiable de Benoît, cet avatar du bon sauvage, même s’il a pu trouver refuge et empathie chez Benoît, aussi perdu que ce dernier dans notre monde où il a pénétré avec ses gros sabots, il s’en retourne au royaume des morts par la première barque, effectuant le chemin inverse de celui d’Orphée.

            Le fantastique dans L’Autre rive présent dans les créatures, le décor, le climat, les évènements, n’est jamais gratuit, il n’est pas là pour faire joli ou pour se payer de mots : tout a un sens, parfois double, parfois interdit. La scène finale, au-delà de l’impossibilité une nouvelle fois confirmée malgré travaux et financements pharaoniques, de pénétrer dans l’autre monde, résume notre passage sur terre : un pont inachevé où nous laissons des souvenirs inutiles (?) sur le bord de la route avant de plonger dans les profondeurs infinies et inconnaissables du néant mais cette descente faustienne aux abîmes ne guette-t-elle pas aussi l’humanité toute entière gangrénée par les tares des uns et le désespoir des autres ? Une atmosphère de fin du monde nous étreint au sortir de cette description, échevelée et jalonnée de coups du sort, des agitations frénétiques, des occupations routinières ou des errances éperdues de ces habitants d’Ecorcheville qui étaient peut-être les derniers des vivants.

Jean-Paul Buchard 
(24/11/17)    



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Zulma

Collection de poche Z/a
(Octobre 2017)
750 pages - 9,95

















G.-O. Châteaureynaud,
né en 1947, nouvelliste et romancier, prix Renaudot 1982 et Goncourt de la Nouvelle 2005, est l'auteur d'une trentaine de livres.

Bio-bibliographie sur
Wikipédia




















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G.-O. Chàteaureynaud


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