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Georges-Olivier CHÂTEAUREYNAUD


Aucun été n’est éternel


Georges-Olivier Châteaureynaud nous conduit souvent, avec un grand talent et une écriture très personnelle, vers les contrées du fantastique ou de l’onirique mais parfois, plus rarement,  et c’est le cas ici, il nous emmène vers des zones de son passé, de son enfance ou de sa jeunesse. Pour ce roman, il a choisi les années soixante, les « sixties », une décennie riche en événements, en libérations, en découvertes pour la jeunesse, dans des domaines aussi divers que  la musique, la drogue ou le sexe.
Nous sommes plus précisément en 1965 et nous suivons un jeune garçon, Aymon, pendant l’été de ses dix-huit ans.

Aymon mène à Paris une existence plutôt morne entre deux parents âgés. Son père, Eudes, surtout, avait déjà 72 ans en 1946 quand Rochelle, qui en avait 26 de moins, a craqué pour ce vénérable professeur de sanscrit sans imaginer se retrouver enceinte. « Et voilà, à leur vive surprise à tous les deux, Aymon était né l’année suivante. » Père maintenant nonagénaire et distant, enfermé dans son bureau au milieu de ses livres. Mère aimante mais surprotectrice. Aymon rêve de liberté, de mettre de la distance entre eux et lui.

Une fois le bac en poche, il est temps de passer un été ailleurs que chez la tante d’Audierne. Une petite bande s’est constituée en terminale. Ils étaient quatre à vouloir mener jusqu’au bout le projet d’un été à Athènes mais dans le train qui doit les mener à Brindisi pour prendre un ferry vers la Grèce, ils ne sont plus que deux.  Cécile n’est pas sa petite amie – en fait, il n’en a pas –, c’est juste une copine, ce qui ne les empêchera pas de mettre fin ensemble à la virginité d’Aymon, il faut bien s’aider entre amis, et l’époque encourageait la plus grande liberté en ce domaine. C’est l’année où Polnareff quitte le domicile familial pour chanter dans les rues : « Moi je me fous de la société et de sa prétendue moralité, j'aimerais simplement faire l'amour avec toi… »

À Athènes, Cécile et Aymon se joignent à un petit groupe qui zone autour de Killian, un guitariste au talent prometteur et aux brûlures mystérieuses « dont on ignorait l’exacte étendue. Nul – nulle ! – ne pouvait se vanter l'avoir vu le torse, les bras ou les jambes nus. La partie droite de son visage, qui ne bronzait plus, demeurait livide et froissée, et contrastait avec la gauche hâlée au soleil d'Athènes, auquel pourtant il ne s'exposait guère. » Une explication de son accident circule mais comment faire la part entre la réalité et la légende ? Qu’importe ! Chacun ses secrets !

Autour de Kilian, on trouve Heinz, le séduisant et précieux dealer. « Toujours souriant et chaleureux, il dispensait autour de lui bonne humeur et substances diverses. Il dealait jovialement. Ses clients étaient ses amis, ses amis ses clients. »
Naze, lui, a plus de mal à draguer les filles à cause d’une croix gammée tatouée sur sa main droite. Il considère Hitler comme un grand homme et répète en boucle les propos fascistes hérités d’un oncle qu’il vénère. Pour Naze son oncle est un héros, ce qui ne facilite pas les rapports avec les autres et lui a valu son surnom.
Il y a aussi une fille, Anji, squelettique, « à l’extrême bord de l’anorexie », qui habite le luxueux appartement d’une copine très fortunée, Violet, toujours par monts et par vaux. Elles se sont rencontrées en cure de désintoxication. « — Pour Violet, c'est comme téléphoner. Elle décroche, elle raccroche, elle redécroche... C'est comme ça, quand on a de l'argent : on rentre en clinique, on en sort, on y retourne... Finalement, ça occupe. »
Autour de Killian gravitent aussi Stella, Grete, Don, Mitch, Nikos, Crevard… Ils vont et viennent, un jour ici, un jour ailleurs.

Au fil des chapitres,  Killian et sa cour vont quitter les rues d’Athènes pour une villa à Tanger puis les clubs de Londres. On apprend à mieux connaître les membres du petit groupe et les relations qui existent entre eux sans jamais les lier. La liberté avant tout. On est là aujourd’hui sans savoir où on sera demain.

Aymon sympathise surtout avec Anji (relation chaste car elle est trop fragile pour envisager une quelconque sexualité et physiquement peu attirante) et avec Naze qui peu à peu se révèle moins obtus qu’on pouvait le penser et apprend à mettre de la distance entre son oncle et lui.

Une intéressante peinture d’époque. On pense au film More que Barbet Schroeder réalise en 1969 avec une bande originale des Pink Floyd. La musique, le soleil, la liberté, la drogue, l’amour, le sexe…

Aymon se cherche, se frotte aux autres, aime, souffre, réfléchit, se construit. Les semaines passent et l’automne mettra fin à cette quête initiatique. Aucun été n’est éternel

Georges-Olivier Châteaureynaud réussit encore un roman passionnant, hors de ses thèmes de prédilection même si c’est aussi la quête initiatique des adolescents qui se trouve au cœur de romans plus proches du fantastique comme L’autre rive. Il poursuit une œuvre originale et diverse qui lui a déjà valu le Prix Renaudot et le Goncourt de la Nouvelle et dont chaque nouveau volume est à la fois une surprise et un plaisir. Un grand bonheur de lecture !

Serge Cabrol 
(11/05/17)    



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Lectures









Editions Grasset

(Mai 2017)
336 pages - 20









G.-O. Châteaureynaud,
né en 1947, nouvelliste et romancier, prix Renaudot 1982 et Goncourt de la Nouvelle 2005, est l'auteur d'une trentaine de livres.

Bio-bibliographie sur
Wikipédia




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G.-O. Chàteaureynaud


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