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Cloé KORMAN

Les Saisons de Louveplaine


Le nom de Louveplaine condense presque à lui seul le décor du roman de Cloé Korman : on y entend la plaine Saint-Denis, et l'écho des animaux indomptés. Nous sommes en banlieue : les noms de Triolet et d'Aragon – que l'on a donnés aux tours de béton – renvoient plus à des idéaux du siècle dernier qu'à la poésie ; le lycée Gustave-Doré abrite une jeunesse qui n'a rien de dorée, qui grave comme elle le peut son existence entre espoir et résignation, révolte et conscience de groupe ; on trafique, on parie, on se cherche et se découvre.

Le lecteur arrive à Louveplaine avec Nour. Avec elle, il débarque dans ce petit bout de France, et peu à peu l'explore. Nour a quitté l'Algérie, a laissé son bébé, pour rejoindre son mari Hassan qui ne donne plus signe de vie. Son téléphone portable ne répond plus. Les quelques noms de correspondants qu'il a laissés à son épouse ne donnent aucun renseignement satisfaisant. Hassan, c'est le mari absent, le mari menteur, celui qui revient au bled chaque été pour raconter comment il travaille en France, comment il a bien arrangé l'appartement pour que sa femme et sa fille puisse venir le rejoindre, mais tout n'est pas encore tout à fait prêt, il doit repartir seul à nouveau, mais la prochaine fois… Nour n'y croit plus, n'y tient plus. Elle s'envole pour la banlieue parisienne, ouvre la porte de l'appartement-pas-encore-tout-à-fait-prêt-pour-l'accueillir avec le trousseau de clés que Hassan lui a offert pour la faire patienter, et ne découvre qu'un trois-pièces vide ou presque : un matelas par terre, quelques habits froissés dans un coin, une armoire Ikéa non montée, gaz et électricité coupés. Nour se terre. Puis explore. Petit à petit, elle vainc sa peur et son désespoir, se lie d'amitié avec une voisine, fouille plus avant l'appartement. Ce qu'elle découvre, elle en avait déjà le soupçon. Hassan trafiquait, revendait, frayait avec le mauvais petit milieu. Drogues et flingue sont camouflés sous le carrelage.

Passé cet épisode de découverte, le personnage de Nour cesse d'être central. Parce qu'elle élargit son champ de vision et d'action, le lecteur part avec elle en expédition de reconnaissance. Le lycée et sa bande d'adolescent deviennent le lieu primordial et les acteurs principaux. Le lycée, les profs, les flics. Et les saisons qui tournent, automne incertain, hiver aux nuits trop longues, printemps sanglant. On abat une tour, on abat un chien, on combat et on organise des combats, l'économie souterraine suppose le repli vers les caves…

Le roman de Cloé Korman sonne juste. Le regard qu'elle porte sur ses personnages n'est jamais moralisateur, l'évocation de la banlieue qu'elle propose n'est jamais ridiculement appuyée. Le travail sur la langue aussi sonne juste, loin des tics lourdingues de la caricature. Par exemple, lorsqu'une voix lycéenne s'élève après un incident-accident qui a conduit un jeune à l'hôpital : « On est là avec nos profs, avec nos parents, et comme nous aussi on va tous les jours au lycée, on se fait contrôler dans le RER, nous on pense que peut-être les policiers n'ont pas voulu faire de mal exprès, mais on voudrait la vérité pour savoir ce que c'était que cet accident. […] On a le droit à la vérité sur ça. Voilà, merci beaucoup ». Pas de "wesh-wesh" ni de "zyva", mais un rythme et un phrasé puisés au plus proche de la réalité, et transposés. Du travail linguistique et littéraire.

Le roman de Cloé Korman apparaît dans la première sélection du Médicis.

Christine Bini 
(19/09/13)    
Lire d'autres articles de Christine Bini sur http://lalectricealoeuvre.blogs.nouvelobs.com



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Le Seuil

(Août 2013)
400 pages - 21






Cloé Korman,
née en 1983 à Paris, a étudié la littérature anglo-saxonne, ainsi que l'histoire des arts et du cinéma.
Son premier roman, Les Hommes-couleurs (Seuil, 2010), a obtenu le prix du Livre Inter et le prix
Valéry Larbaud.