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Arthur BRÜGGER

L'œil de l'espadon



À travers les yeux de Charlie, 24 ans, c'est toute la vie du  Grand Magasin qui va se dérouler au quotidien sous nos yeux. L'orphelin travaille au rayon poissonnerie comme apprenti auprès de Monsieur Giordino, que le garçon pense ancien pêcheur italien et qui l'impressionne par « son allure massive de videur de boîte » mais surtout sa connaissance des poissons, son savoir-faire et son calme. L'homme est un raconteur d'histoires, un passionné de football et un blagueur qui a pris le garçon timide à l'air un peu nigaud sous son aile.
Dans ce temple de la consommation Charlie a fait également un peu connaissance avec Mike affecté aux viennoiseries, Claudine « la dame de la boucherie » et Tariq qui règne sur les cageots de légumes.
Au rayon qui jouxte la poissonnerie, la belle Natacha trône derrière ses fromages. Elle l'éblouit par sa beauté et son sourire, et il ne se lasse pas de l'observer dès qu'une pause se produit, sans oser jamais lui adresser la parole. Charlie sait qu'on le prend souvent pour un imbécile. Et s'il sait aussi que c'est faux, il connaît ses difficultés à s'exprimer et préfère se taire et se faire discret.
« En général j'évite de parler tant que je suis pas obligé. C'est que quand je suis stressé j'ai ce qu'on appelle un défaut d'élocution et j'ai beau être allé chez la logopédiste étant petit, elle a rien logopédisté du tout. [...] C'est comme si les mots voulaient pas sortir de ma bouche et qu'ils jouaient avec ma langue. » « C'est vrai qu'à l'orphelinat j'avais pas trop d'amis. Je me baladais souvent dans la cour et je parlais aux arbres. » Et puis, « si c'est pour dire des bêtises parfois il vaut mieux se taire. »
« J'aime bien écouter les gens, quand ils veulent me parler, ou bien simplement quand ils se parlent entre eux, je les écoute [...] en faisant semblant de me concentrer sur autre chose. »

Aux côtés de son chef, derrière son étal, il se sent presque à l’abri et apprend assez vite à identifier et à préparer les poissons. Découpage, évidage, déshabillage, emballage et autres savantes manipulations de la marchandise, n'auront bientôt plus se secrets pour lui. Il y a aussi chaque soir le nettoyage méticuleux des tables de travail et le stockage dans les frigos des invendus et, chaque matin, la répartition de la glace et la présentation avantageuse de la marchandise avant l'arrivée de la clientèle. Le plus difficile est d'apprivoiser les monstrueuses machines qu'il doit utiliser et de dépasser son appréhension quand le client s'adresse à lui.
Charlie est un garçon consciencieux, travailleur et imaginatif. Ce travail lui plaît bien. Avoir de la neige toute l'année, découvrir la vie des poissons, leur parler parfois, écouter Monsieur Giordano, apercevoir Natacha, se prouver et prouver qu'il est aussi capable qu'un autre, cela pour lui ressemble presque au bonheur. 

Et puis, il y a la zone "zéro" : « On dit je vais au zéro et ça veut dire qu’on va jeter les déchets. » Et non seulement les déchets mais aussi les denrées périmées ou gâtées car il est formellement interdit au personnel d’emporter les restes ou les invendus. « On risque une grosse amende, ou pire. Alors on jette… ». Charlie longtemps a détesté descendre au "zéro", sombre, puant, avec ses énormes containers la gueule grande ouverte qui avalent tout. Mais tout change quand Émile est employé dans la zone. Émile qui parle bien, lit beaucoup, et qui témoigne pourtant immédiatement gentillesse et intérêt à Charlie. Il lui prête les livres qu'il met de côté refusant de les pilonner, lui lit de la poésie et surtout, partage avec lui seul son grand secret : l'étudiant, moitié artiste, moitié journaliste, s'est fait embaucher là pour faire un reportage photographique sur le gaspillage alimentaire. Alors il trie, fait ses clichés, comptabilise tout ce qui parvient au "zéro" pour alerter l'opinion sur cet immense gâchis.

Émile, qui dort souvent sur place aime à discuter avec Charlie à la fermeture du Grand Magasin, l'invite même parfois pour la soirée. Et Charlie, face à ce garçon aux antipodes socio-culturellement de lui, se sent assez à l'aise en sa présence pour que sa parole se libère, qu'il se lance même à dialoguer sans crainte.
Une amitié s'installe entre le jeune homme qui va révéler à Charlie d'autres horizons et lui donner les moyens d'achever sa transformation de chrysalide en papillon et le regard du théoricien idéaliste à travers ces échanges, va légèrement se déplacer de la dénonciation économique et écologique de la grande distribution qu'il étudie à la réalité de ceux qui y travaillent, dans leur diversité et leur humanité.

Autour d'eux, le personnel du magasin, des petits ou grands chefs à celui qui est affecté au tri des fruits et légumes abîmés, trouve aussi sa place, par des saynètes réalistes qui prêtent souvent à sourire ou à s'émouvoir. Avec quelques focus sur la clientèle, c'est tout un tableau pointilliste mais coloré et évocateur de la société dans laquelle nous évoluons qui se trouve ici composé.

 

L'œil de l'espadon est un émouvant roman d'apprentissage.Son personnage de Charlie, quand commence le récit, est comme un enfant mal grandi, ballotté salement par la vie, replié sur lui-même. L'affection paternelle de Giordino, guide prenant le relais du concierge de l'orphelinat qui a endossé ce rôle "parental" par le passé, est l'accompagnateur idéal pour aider l'adolescent à regarder l'avenir et à oser franchir la frontière de l'âge adulte.
Avec Émile, ce que Charlie découvre, par les livres et à travers leurs discussions, ce sont les problèmes du  monde extérieur,  la possibilité du choix, de l'échange, de l'amour et du refus. 
Une conjonction qui lui permettra d'appréhender le monde vrai des adultes et tenter de s'y intégrer comme individu. Pour cela il lui faudra trouver le courage de quitter sa position d'observateur caché en marge, de tordre le cou à l'image de l'autiste "gentil" et un peu limité qui lui était souvent renvoyée jusque là et que par peur de déplaire il entretenait lui-même à force d'effacement et de soumission et se lancer dans l'action et l'affirmation. Cette possibilité nouvelle de s'affirmer et de se construire une vie, de se trouver une place parmi les autres, qui se présente à lui, constitue une vraie "naissance au monde". Et pour Charlie, celle-ci pourrait être plus heureuse que sa naissance biologique, laisse espérer l'auteur de façon fondamentalement optimiste. 

Mais Émile n'est pas qu'un personnage d'accompagnement. C'est aussi un idéaliste positionné sur le champ de la politique et du combat écologique qui vient jouer le grain de sable dans la mécanique du Grand Magasin, avec en point de mire le phénomène de la  surconsommation.
En face de Charlie l'innocent et le naïf, Émile, comme un double contrasté, a très tôt pensé le monde et fait ses choix. Moyennant quoi, enfermé dans ses certitudes autant que son ami dans ses doutes, il se réfugie dans un monde presque "virtuel" vide de tout élément humain vivant.
Charlie, admiratif de l'intelligence de son ami mais moqueur du besoin permanent qu'il a de prendre « les phrases des autres » (des citations) pour préciser sa pensée, y mettra son grain de sel, à sa façon.

Le charme de ce récit repose sur l'art de la proximité et de la confrontation. Proximité du lecteur avec Charlie et Émile mais aussi avec tous les personnages croqués ici, même brièvement, avec bienveillance et respect. Confrontation, au-delà de l'opposition culturelle entre les deux amis qui soutient le roman, entre cette générosité populaire du quotidien et la violence de la machine "grand magasin" à l’œuvre, comme métaphore de notre société tout entière.

L'ensemble, style, personnage, scénario, est d'une simplicité, presque une naïveté, à la fois rafraîchissante et troublante. Cette fable aux accents réalistes, avec un équilibre périlleux mais jamais perdu, alterne la dénonciation obstinée  des dysfonctionnements sociétaux et une véritable ode à l'humain et à la vie.
Il sait aussi se faire pictural, et certaines descriptions des étalages ou des vendeurs dégagent une telle couleur et une telle force qu'ils imprègnent littéralement notre imaginaire.

Un premier roman très réussi, intelligent et séduisant, qui fera sans doute partie des bonnes surprises de cette rentrée.

Dominique Baillon-Lalande 
(03/09/15)   



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Zoé

(Septembre 2015)
160 pages - 16 €













Arthur Brügger,
né en 1991, diplômé de l'institut littéraire suisse, compte parmi les lauréats du Prix du Jeune Ecrivain 2012 pour sa nouvelle Trompe-l’œil parue en recueil aux éditions Buchet-Chastel.