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Louisa YOUSFI
La grande méthode
En introduction de son précédent livre, Rester barbare, Louisa Yousfi citait Kateb Yacine : « Je sens que j'ai tellement de choses à dire qu'il vaut mieux que je ne sois pas trop cultivé. Il faut que je garde une espèce de barbarie, il faut que je reste barbare. » Et d'ajouter : « La formule est belle, percutante. On croit la comprendre immédiatement. La culture est une gloutonnerie qui rend l'esprit obèse et impuissant. La barbarie, une vitalité primitive qui permet l'écriture vraie, le geste pur, la poésie. »
Avec une vitalité primitive de "barbare", La grande méthode, ni roman-témoignage, ni fiction, ni essai, appartient à un genre littéraire inclassable. La trame du livre raconte la mort du père de la narratrice et le rapatriement de son corps sur sa terre natale : l'Algérie. Ce drame et cette douleur personnelle est source de réflexions sur « la transmission secrète de ce qui nous reste ». Ce "nous" étant les générations de filles et fils d'immigrés en France, broyés, méprisés par l'ancienne puissance coloniale assimilationniste et intégrationniste. L’État néocolonial imposant la répudiation du legs moral et culturel transmis tant bien que mal par des parents eux-mêmes héritiers d’une tradition blessée.
Ce qui "nous" reste, ce qu'il y a de plus profondément enfoui, la narratrice va le chercher en dialoguant avec un "maître", un "sage", un père spirituel et académique pour une métaphore de la transmission réinventée. Dialogues philosophiques et métaphysiques qui interrogent la foi, les paroles du Coran mais qui interrogent aussi les mythes, les fantômes, l’histoire...
Au fil des pages, nous assistons aux différentes séquences des obsèques du père ; chacune étant une tentative de recherche de réponses à la question : Que nous ont transmis nos parents ? Qui sommes-nous ? Nous, filles et fils de ceux, qui hier ont connu la colonisation, eux les indigènes, eux qui ont résisté et qui ont gagné, eux les exilés au verbe brisé, presque mutiques.
Tout d'abord, cette scène kafkaïenne dans les locaux du Consulat d'Algérie en France où la narratrice non seulement doit faire face à un dédale de démarches administratives afin d'organiser le retour du corps de son père sur sa terre natale, mais surtout se heurte à l'accueil méprisant de la fonctionnaire du Consulat. Et pourtant, étonnamment, les propos acerbes de ce cerbère bureaucratique semblent en partie fondés.
Et puis, c'est la grande traversée. De belles pages à la fois non dénuées d'humour et saisissantes de réalités tragiques :
Pour votre confort et celui des autres passagers, nous vous rappelons que ce vol est non-fumeur et que le cercueil dans la soute où se trouve le corps de votre père est scellé de manière à empêcher sa décomposition grâce à des méthodes islamiquement légales et hautement recommandées, le tout afin de vous garantir des funérailles de qualité... »
« Notre temps de vol est estimé à une heure, ce qui représente une durée dérisoire au regard du gouffre que nous traversons. À ce titre, nous vous recommandons de contempler dès à présent la vue imprenable sur la Méditerranée et de profiter des vertus de votre accablement : soyez réceptif aux propriétés invisibles de ce monde : appréciez les carnations réelles de cet immense cimetière marin. Rouge sang, vert pourriture, noir mort. »
Les obsèques du père à Blida. Retrouvailles familiales. Moment solennel. Descente au tombeau du corps. Gestes affectueux et rituels comme autant de signes d'un héritage invisible. Moment propice aux dialogues philosophiques et métaphysiques avec le "maître" qui interrogent la foi, les paroles du Coran... Dialogues parfois arides mais dont le lecteur perçoit aisément la nécessité pour ceux qui vivent un islam assiégé dans un environnement empoisonné par l'islamophobie perfusée par les appareils d’État.
Et puis encore de grandes traversées dans les espaces-temps de la littérature. Dans la puissance intacte des légendes didactiques et des mythes fondateurs. Le Simorgh, symbole de la transformation dialectique et du devenir collectif est présent à de nombreuses reprises dans le livre. La référence à La conférence des oiseaux du poète persan Farid al-Din Attar nous rappelle que La grande méthode est aussi un livre au contenu éminemment politique. « Face à l'hiver qui vient », il faut être en mouvement pour devenir et perdurer, se transformer sans trahir ni se renier, telle semble être la grande méthode de Louisa Yousfi.
Cette « grande méthode » célébrée par Brecht ; critique et mise à distance du récit pour mieux assumer un projet émancipateur et en assurer efficacement la pédagogie. Louisa Yousfi cite le génial dramaturge révolutionnaire en exergue de son livre : « Il est profitable non seulement de penser selon la grande méthode, mais aussi de vivre selon elle. Se contredire, se jeter dans des crises, transformer de petits changements en grands, etc., tout cela, on peut non seulement l'observer, mais aussi le faire. »
Et donc, ici, dans ce chemin de rencontres rêvées, comme un relais avec le Simorgh de Mohammed Dib, proche précurseur à la croisée des genres littéraires. Car dans les funérailles du père comme dans le retour d’Œdipe à Colone de Dib, il s’agit bien d’un hommage aux anciens pour en actualiser et renouveler le message, loin des tristes passions identitaires. Un hommage apaisé et digne, respectueux des luttes d’hier et ouvert sur l’univers. En refusant la soumission à un ordre normalisateur, revendiquer une originalité irréductible, libre et inaliénable.
La grande méthode : un livre magnifique, une voix qui mérite d'être entendue et Louisa Yousfi est la Mère Courage qui porte admirablement cette voix.
Yves Dutier
(02/04/26)
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La fabrique
(Février 2026)
152 pages - 15 €

Louisa Yousfi
est journaliste et écrivaine. La grande méthode est son deuxième livre chez le même éditeur.
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