![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
Retour à l'accueil du site |
|
Le portier, second roman traduit en français de Chris Pavone, tout comme Deux nuits à Lisbonne, amorce une critique acerbe, politique et sociologique, des États-Unis d'Amérique et plus spécifiquement de son élite New-yorkaise servie par une multitude d’invisibles. Tout le monde n’est pas logé à la même enseigne et l’auteur concentre son attention et ses portraits sur un panel de personnages et de situations évoluant sur un lieu mythique, quoique fictif, le Bohemia. L’humour jamais absent, l’intrigue savamment élaborée, le trait grinçant, le tout constitue un cocktail pigmenté très corrosif et une galerie de personnages hauts en couleur, au bord de la crise de nerf. Le prologue donne le ton et charge l’atmosphère de particules délétères. « Campé sur son petit bout de territoire, dans la rue propre et calme devant le Bohemia, Chicky Diaz songe : il y a dans cette ville un tas de super endroits pour tuer quelqu’un. » Préliminaires s’achevant par une venue redoutée. « Le SUV s’arrête. Ils tiennent tous une arme. » Chris Pavone situe le contexte avant le débarquement des hommes armés. Méticuleusement, il expose les pièces du puzzle constituant l’intrigue qui mêle la vie d’une grande cité, « Interdiction de traverser en dehors des clous. Drôle d’idée. » Son atmosphère sociale et politique chargée, « Les pare-chocs et les pare-brise sont chargés de symboles. Équipes de sport, insignes militaires, silhouettes de fusils d’assaut et surtout, des drapeaux américains, version thin blue line*. Le hayon du dernier véhicule arbore un énorme drapeau confédéré. […] En passant, le double pot d’échappement de ce dernier pickup crache une épaisse fumée noire qui envahit toute l’avenue. Chicky tousse et chasse la fumée. Coal rolling**, on appelle ça. Enfoirés. » L’étincelle explosive allumée : « La manif a débuté sur les lieux de la bavure du jour et a emprunté Martin Luther King Boulevard, en s’arrêtant à chaque carrefour pour rameuter encore plus de participants et d’énergie. » Une marche précédente « avait provoqué la fureur des tenants de l’ordre, coiffés de leurs casquettes MAGA, et les partisans de la légitime défense, sur les chaînes d’info câblées. […] Ils avaient laissé passer une occasion en or de s’équiper pour en venir aux mains. […] D’où l’existence du coal rolling, sans doute. Des drapeaux thin blue line. Et la chasse aux cerfs. Autant de substituts. » Enfin, les morceaux biographiques de ses principaux protagonistes. Le luxueux building Bohemia, refuge de vedettes de télé, d’artistes, de musiciens et d’acteurs, fascinait Emily, jeune femme d’une remarquable beauté et de bon goût qui figure souvent à la une de revues à la mode. L’immeuble disposait d’un appartement qui avait besoin d’une rénovation complète mais décourageante car onéreuse et compliquée. Emily fantasme sur le quartier et particulièrement sur « la vue à cette époque de l’année. Elle aimait le soleil rasant ; elle aimait les nuits glaciales, un verre de vin rouge devant un grand feu de cheminée, un temps à blazer, à écharpe. » Elle convainc son mari. « Si le mariage ne lui avait pas donné les cordons de la bourse, la maternité s’en était chargée. Et Emily avait remporté cette bataille. Sur le coup, elle ignorait qu’elle menait un combat. » Lorsqu’Emily consacre bénévolement du temps à des activités caritatives, elle garde l’anonymat ne voulant pas altérer l’image de femme de la haute société et mère au foyer irréprochable. « Quand vous possédez une fortune illimitée, faire la charité n’est pas un véritable sacrifice. Mais que faire d’autre ? […] Et certains parents se demandaient s’il n’y avait peut-être pas eu un peu trop d’éveil aux injustices sociales, aux dépens de l’éveil aux mathématiques. […] Dans cette ville, à partir d’un certain niveau de richesse, il était quasiment inenvisageable de ne pas être démocrate. » Son mari, Whitaker Hamilton Longworth, la déçoit. Lui, bel homme, paraît gentil, semble intelligent et s’intéresser à l’art ; sa philantropie n’est jamais anonyme. Sa qualité principale se confond avec sa richesse. « Il ne réfléchissait pas avant de prendre des billets de première classe car il possédait un jet. » Whit veut donner de lui l’image d’un homme aux affaires florissantes. Il passe des contrats avec l’armée mais depuis quelque temps, l’entrepreneur impliqué dans des activités internationales plus ou moins légales et assurément douteuses occasionne des défilés de protestation devant son siège social. Il dérange son épouse en recherche de sérénité et de conscience tranquille. Emily, au train de vie extravagant grâce à son mari, envisage la rupture malgré l’accord prénuptial contraignant, épée de Damoclès très dissuasive jusqu’à ces derniers temps. Elle se rassérène dans les bras du séduisant Julian Sonnenberg, autre résident du Bohemia. « Nombre de personnes à travers le monde estimeraient que Julian Sonnenberg était riche. Pas lui. Ce n’était peut-être pas la cause de tous ses problèmes, mais pas loin. » Julian, marchand d’art, a connu une renommée maintenant déclinante et ses affaires aussi. Par rapport à Emily et Whit, Julian et sa famille ont un mode de vie plus modeste. Il a passé la cinquantaine, il vient d’apprendre que son cœur flanche. Il nécessite une intervention chirurgicale. Dans un autre sens, le cœur, déjà fendu par l’éloignement de ses enfants, flanche aussi du côté de son couple qui bat de l’aile. Autant de tracas engendrant chez lui une anxiété et même une crise existentielle. Le monde lui paraît hostile, heureusement, il entretient et tient aux relations plus qu’amicales avec Emily. En revanche, ses rencontres avec Whit, auquel il a vendu un tableau, s’enveniment. Ce dernier le menace d’un procès. Chris Pavone n’est pas tendre, il raille l’hypocrisie de ses personnages qui défendent sans vergogne des apparences, se contorsionnent pour garder bonne conscience, se réclament progressistes mais aiment aussi se vanter de choses répugnantes. La vitalité acerbe les décrivant ressemble à des croquis saignants pris sur le vif. « Whit fait partie de ces poules mouillées des classes supérieures qui pensaient que proférer des injures leur donnait un aspect viril. » Quant à Emily, elle « avait cru à une époque qu’il était mal de mentir, partout et en toute occasion. Dorénavant, elle mentait en permanence. » Emily, Whit et Julian résument à eux seuls une partie de la jet set du Bohemia. D’autres résidents apparaissent permettant à l’auteur d’affiner son trait toujours âpre, sourires assurés. Et le Chicky Diaz du prologue, vous demanderez-vous ? Il fait partie des invisibles ou presque à force de discrétion forcée, mais c’est l’homme charnière de l’intrigue. Gaillard costaud, ancien marine, originaire d’une famille portoricaine, il a su éviter la délinquance et les clans de la rue. Il occupe un poste depuis vingt-huit ans dans le Bohemia, connaît tous ses résidents et leurs petits secrets. Une vie jusqu’ici irréprochable, toujours affable, sans se plaindre de sa condition et de son mode vie peu enviable qui lui pèsent à présent. Désespérément seul, son passé le chagrine et occupe son temps. « Récemment, Chicky en avait consacré beaucoup à essayer de comprendre où il s’était trompé. Sa femme était tombée malade et ses filles devaient poursuivre leurs études. Voilà tout. Où était son erreur ? » Veuf, couvert de dettes dues aux soins prodigués à son épouse, il est menacé d’expulsion et avec moult loyers de retard. Par ailleurs, il doit faire amende honorable devant un caïd de quartier qui le tient pour redevable et lui propose de le mêler à ses combines criminelles. Chicky cherche de l’argent. « Si l’université servait à quelque chose, c’était à vous tenir à l’écart des mauvais choix irréversibles. Comme ceux qu’avaient faits un grand nombre d’amis de Chicky à l’époque, et avec lesquels lui-même avait flirté jusqu’à ce qu’il ouvre les yeux. Mais il n’était jamais trop tard pour faire de mauvais choix irréversibles. » Michel Martinelli
* thin blue line : Symbole du soutien aux force de l’ordre (note du traducteur). Le bleu fait référence à la couleur bleue des uniformes de nombreux services de police. Le symbole est actuellement utilisé aux USA, Canada, Belgique, pour commémorer un policier mort en service. (Wikipédia) |
Sommaire Noir & polar ![]() Gallimard Série Noire (Mai 2026) 528 pages - 24 € Version numérique 14,99 € Traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean Esch
Bio-bibliographie sur Wikipédia Retrouver sur notre site le précédent roman de Chris Pavone : ![]() Deux nuits à Lisbonne |
||||||