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Nicolas LECLERC


Aurore


Nicolas Leclerc, originaire du Doubs, s’inspire du cadre rural et montagneux de sa région natale pour suivre le délitement croissant des relations d’une mère et grand-mère, Astrid, avec sa fille Mélanie et son petit-fils Ewan dans son nouveau roman Aurore. Les lieux conditionnent l’intrigue et disposent l’imaginaire du lecteur à la narration d’un conflit s’envenimant crescendo, comme en montagne les routes en lacets virevoltent dans un sens puis suivent le sens opposé pour gagner leur acmé.

« Dès son enfance à la ferme, avec un père âpre, une mère soumise et distante, Astrid a érigé autour d’elle des murs infranchissables en lesquels elle a placé une confiance absolue pour la protéger de toute forme de vulnérabilité. Pour ne pas pleureur quand papa la rudoyait. Pour ne pas baisser les yeux quand ses camarades de classe l’humiliaient, la petite fermière crasseuse. » Devenue adulte, Astrid trouve un havre de paix. Alain, son défunt mari, avait restauré une ferme au début de leur vie commune. Maintenant veuve, elle entretient une tenace misanthropie, vit seule parmi ses souvenirs ; au bout du monde pour son petit-fils Ewan. « Qui peut bien avoir envie de s’enterrer ici, à l’écart de toute civilisation ?» Site touristique et lieu de passage l’été, les routes sinueuses sont praticables et agréables. L’hiver, lorsqu’il neige plusieurs jours de suite, sans chasse-neige, la vie se complique et force au confinement. Cet environnement inhospitalier n’affecte pas Astrid. En vieille toupie atrabilaire, elle a d’ailleurs saisi la première occasion pour se fâcher avec sa seule voisine, âgée comme elle, veuve aussi, mais propriétaire d’une énorme chienne sujet de chamailleries. Elle a assurément restauré ses murs infranchissables et ne pleure pour personne.

Ewan, le petit-fils envoyé par sa mère, Mélanie, la vétérinaire de la région, vient décharger une cargaison de bois de chauffage. L’accueil est plutôt houleux. Astrid, la grand-mère ne sait pas communiquer autrement qu’agressivement, une forme relationnelle habituelle entre elle et sa fille Mélanie et à laquelle Ewan assiste coutumièrement. Astrid reproche à sa fille d’avoir déserté le foyer alors qu’elle était encore mineure. Surtout, Astrid rend Mélanie responsable du décès de son mari, Alain, qui avait su l’aimer, l’épanouir et lui faire accepter par amour, la grossesse. Le père de Mélanie décède d’une crise cardiaque lors d’une de leurs randonnées avec sa fille qui venait de fêter ses dix ans. Astrid se rabougrira. Elle privilégie ensuite sa personne, favorise sa passion pour la sculpture sur bois, éjecte et ignore le chagrin de Mélanie. Reproche d’un côté, enfance et adolescence privée d’affection de l’autre. Astrid a reproduit, sans s’en rendre compte, le même schéma que ses parents qui lui tournaient le dos. Si le cœur est l’organe et l’instrument de l’amour, il manque une corde à Astrid pour le faire vibrer. À l’inverse, Mélanie, forte personnalité séparée de son époux, a trouvé le juste diapason, élève et chérit seule son fils. Un amour qui passe inaperçu aux yeux d’Astrid.

Ewan doit se rendre à Paris pour ses études vétérinaires et profite de sa venue chez Astrid pour essayer de lui dire au revoir. Astrid toujours acide en profite pour délivrer quelques piques sur sa fille. « Ben tiens. Et comment elle le prend, que tu partes aussi loin ? J’imagine qu’elle est ravie ? » Contre toute attente, Astrid offre à son petit-fils une élégante figurine de lynx, très détaillée et sculptée par ses soins. Cependant elle ne lâche plus le poignet d’Ewan et incruste même ses ongles à le faire hurler. La bouche déformée d’un rictus, elle s’effondre dans les bras d’Ewan. Astrid fait un AVC.

L’auteur, en filigrane, tend un miroir au lecteur concernant un problème de société et le vieillissement. La vieillesse d’un parent occasionne assurément ce casse-tête lorsque qu’une fille désire respecter le choix de sa mère malgré leur discorde. L’âge commence à peser et Astrid, avec une autonomie restreinte, revendique une totale indépendance sans pouvoir l’assumer et accepter les inconvénients. Dans pareille situation, loin d’être exceptionnelle, et une époque de frénétique activité et course contre la montre, Mélanie est bien embarrassée, on le serait à sa place. L’activité vétérinaire de campagne de Mélanie, basée sur la confiance, vitale pour la survie du bétail mais aussi pour nombre d’exploitations d’élevage, ne peut pas connaître de ralentissement.

Pour Mélanie, une réponse providentielle se dessine. Elle s’appelle Aurore, une exemplaire aide à domicile. Aurore s’occupe de Colette, une vieille dame, voisine de chambre d’Astrid. Fâchée avec sa famille, Colette bénéficie de l’accompagnement exclusif d’Aurore à l’hôpital. Pendant de longues et patientes visites, Aurore lui fait la lecture, même pendant son coma, jusqu’à son décès. Un bijou de perfection. Elle a même réussi à amadouer Astrid pourtant revêche et, devant la machine à café, séduit Ewan par son dévouement. Après le décès de la vieille dame, Aurore disparaît. Mélanie, ingénieusement prend contact, lui propose de l’engager. Aurore fait mine de réfléchir, veut l’accord d’Astrid pour accepter l’emploi.

« Astrid se demande chaque jour comment elle a pu vivre autant de temps sans Aurore. Son existence est devenue tellement plus simple, plus légère. S’il n’y avait pas sa paralysie, et les désagréments qui vont avec, elle chérirait presque l’AVC qui a mis la jeune femme sur son chemin. Même sa perte d’autonomie ne lui paraît plus si terrible, puisque son aide à domicile se charge de tout pour elle.» Les visites de Mélanie dérangent Astrid et la mésentente entre mère et fille enfle, s’exacerbe presque jusqu’au point de rupture. Au fil des visites à sa mère, un pressentiment prend naissance chez Mélanie. Quasiment imperceptible au début mais fondé par une ambiance délétère, il s’amplifie, puis s’étaye sur des circonstances et des événements anormaux pour devenir obsessionnel. Qui est Aurore, cette si jeune femme lisse, un peu hors du temps et des préoccupations de sa génération ? N’est-elle pas en train de séparer la mère et la fille, de machiner un abus de confiance ? Mélanie, voulant percer l’abcès, s’en plaint auprès d’Astrid, qui heureuse de la compagnie d’Aurore, impute les doutes de sa fille à une jalousie non fondée et la rancune bien ancrée à son égard

La narration nous décrit Aurore sous des aspects positifs, démentant par moment le profil hypocrite pressenti par Mélanie, joue de la dissonance. Le comportement d’Aurore contraste avec celui d’Astrid. L’une condamne sans appel, l’autre se perd en magnanimité et parfois en remords. Préparant le moment d’un démenti, l’auteur fige longuement sa narration sur les relations ; la désagrégation du lien familial d’une part et la cristallisation affective avec une inconnue de l’autre. Le lecteur reste en attente, pris dans un réseau d’incertitudes. La narration, volontairement, désoriente quelque peu en dévoilant la face cachée des personnages. Elle relance la tension du récit en dévoilant notamment le côté introspectif de Mélanie et le déraillement de son comportement vis-à-vis de la blanche colombe.

Aurore permet à l’auteur, Nicolas Leclerc, un exercice sur des personnages ; des rôles féminins principalement aux prises avec l’affectif. Les frictions entre personnages lui laissent aussi l’occasion d’explorer des caractères, et leur mode de fonctionnement, lestés de l’empreinte du passé. Ils se démènent avec leurs penchants et l’élaboration de leur vérité. Mais est-ce connaître le fourmillement de la réalité ? Toutefois, une marge de libres initiatives à saisir se propose à eux. Avec ce précieux presque rien empoigné, l’intrigue va s’accélérer et se noircir abruptement. Aurore donne le tableau de cheminements parallèles et des rails tordus, promesse de l’assombrissement d’une perspective mêlant l’attendu et l’inattendu.

Michel Martinelli 
(06/02/26)    



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Noir & polar








Seuil
Cadre Noir
(Février 2026)
448 pages - 21,90 €

Version numérique
15,99 €












Nicolas Leclerc,

né à Pontarlier, travaille pour la télévision. Aurore est son cinquième roman.