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« Les deux officiers, tels deux chevaliers Teutoniques, ouvrent les portes massives, et l’ambassadeur Andrić pénètre dans la galerie de marbre. Avec une hésitation imperceptible, il emboîte le pas du chef du protocole, homme menu et discret. S’éveille en lui le souvenir de Dante, entraîné par Virgile au plus profond des ténèbres. Au cœur des péchés des hommes. Dans le hideux entonnoir de l’histoire. L’espoir n’existe pas… pense Andrić. En enfer, l’espoir n’existe pas. » Deux écrivains serbes fabriquent ce diabolique roman où ils font revivre à un autre écrivain célèbre, Ivo Andrić, les deux ans qu’il a réellement vécus à Berlin en tant qu’ambassadeur de la Yougoslavie auprès du Reich de 1939 à 1941. Mêlant histoire et fiction, nos deux démiurges, vont mettre en présence l’écrivain et une de ses créatures. Dans les dédales sombres de cette ambassade de Yougoslavie, un pays si fragile et si menacé entre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, Ivo ć, s’il rencontre la main moite d’Hitler et quelques autres des monstres qui l’entourent, va surtout être poursuivi par un dégoûtant personnage, électron libre de la Gestapo, ami du chef des services secrets, un personnage dont on ne sait trop l’emploi mais dont tout le monde a peur, un certain Dietrich qui tient particulièrement à « l’amitié » de l’ambassadeur et veut boire avec lui puisqu’ils sont pays, tous les deux bosniaques. « Les jours suivant leur rencontre, le souvenir de Dietrich ne cessa de le hanter. Lorsqu’il était éveillé, le policier surgissait devant ses yeux telle une image floue et repoussante, un monstre trapu tapi dans le coin sombre d’un restaurant berlinois […] Il essayait vainement de faire revivre dans sa mémoire ce visage gras bouffi de vice, cette bouche étroite aux lèvres minces qui changeaient d’expression au moindre mouvement – depuis l’ennui, en passant par la menace non dissimulée, jusqu’à une sorte de simplicité perverse… » Ce personnage de La Marque de Caïn, symbole de la cruauté nazie, qui sait absolument tout de l’ambassadeur, dans ce roman que nous sommes en train de lire longtemps après la mort d’Ivo Andrić, servirait de modèle dans le roman du même Ivo Andrić, La Cour Maudite, paru en 1954, à l’ignoble chef des gardiens, Karagoz, nous disent nos deux auteurs. C’est vertigineux, Ivo Andrić, personnage de fiction ici, en ramassant un livre mal brûlé dans les cendres d’un autodafé et voulant en savoir plus sur son auteur, un nazi de la première heure, va entrer dans le champ de mire de Dietrich, se mettre en grand danger mais retrouver le goût d’écrire, de redevenir écrivain et même de reconnaître en Dietrich, Karagoz, un des personnages qu’il va créer plus tard. Pris par la fiction dans la fiction, mais aussi dans les rets de l’Histoire, on finit par oublier qu’Ivo Andrić a pu sortir du piège berlinois et rejoindre Belgrade en cendres et qu’il est devenu le grand écrivain nobélisé qu’on connaît. On tremble pour lui dans ce cauchemar où un monstre, sorte de Caïn, genèse et concentré du mal, le harcèle. Comme toute lecture en entraîne d’autres, les auteurs ne pouvaient pas faire mieux comme hommage car après cette rocambolesque enquête sur fond d’hystérie nazie, on a très envie de retourner à l’œuvre d’Ivo Andrić. Sylvie Lansade (21/09/26) |
Sommaire Lectures ![]() Noir sur Blanc (Février 2026) 264 pages - 23 € Version numérique 16,99 € Traduit du serbe par Marko Despot Dejan Stojiljković (1972) & Vladimir Kecmanović (1976) sont deux écrivains à succès de langue serbe. Auteurs de nombreux romans, ils collaborent pour la première fois dans ce thriller politique. (Source éditeur) Lire sur notre site un article concernant ![]() Ivo Andrić La cour maudite |
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