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Armelle HÉRISSON
La mort malgré lui
Armelle Hérisson, l’autrice de La mort malgré lui, débute un récit en trois temps. D’abord en 1942, elle décrit la vie débonnaire d’un groupe d’enfants et d’adolescents d’un petit village montagnard, quelque part à l’écart en Hongrie, mené par Vilmos, beau garçon robuste au visage volontaire. « Il jouait un peu de son air sauvage, qui tenait à distance les imbéciles. » Elle enchaîne, en 1987, par le portrait d’une jeune journaliste, « ses cheveux blonds coupés en un parfait carré court à frange, un sweat-shirt nonchalamment jeté sur un vieux jean qui lui allait encore à merveille, elle avait conscience d’alimenter un cliché de la bourgeoisie parisienne… […] Elle avait encore, en voyant son reflet dans les vitrines des boutiques, des sursauts de fierté et des bouffées de joie d’avoir réussi à choisir sa vie, de vivre là, même si c’était essentiellement de pain, de thé, de fromage et d’affaires criminelles. » Enfin, toujours en 1987, « Il avait plu toute la nuit », Armelle Hérisson nous entraîne dans le hall d’un commissariat à Laval, préfecture du département de Mayenne en France, où « Arlette déposa son parapluie sec dans le porte-parapluie en fer. » Trois instantanés dont tout lecteur, même peu averti, pressent instinctivement qu’ils convergeront, et alors n’en feront plus qu’un, 395 pages plus tard. Un premier roman étonnant par son style dans le monde du polar servi par son écriture blanche, sobre et non moins dynamique. Armelle Hérisson réussit à tisser une intrigue rythmée et à la mener jusqu’au bout à l’occasion de la découverte du cadavre d’une femme nue, tuée d’une balle dans la tête. Pas de réparties à l’emporte-pièce trahissant une ironie désabusée mais un kaléidoscope de faits, d’ambiances et d’intimités ; les soubresauts de l’Histoire et ses tressautements ensanglantant le présent. L’autrice offre même le luxe au lecteur d’être un peu en avance sur les enquêteurs chargés de l’affaire qui ignorent, dans un premier temps, l’identité de la victime. Une voix anonyme s’immisce dans la narration. « On aurait dit que le corps était tombé d’un avion ; le sang répandu autour de la tête. Le cadavre d’une femme jeune. Blonde. » En fait, l’intrigue repose sur l’art de mener le lecteur à l’aboutissement de l’enquête reliant les fils du prélude et les informations dispersées et dispensées aux lecteurs sans pour autant préfigurer les étapes ultérieures et garder en tension la lecture. En Hongrie, la petite communauté dans laquelle évolue Vilmos et son ami Imre survit encore miraculeusement à l’écart, en janvier 1943, de la peste brune. Pour Vilmos et Imre, « Les parties de pêches étaient leur espace à eux. Désormais la pêche était devenue une nécessité, quel que fût le temps. » Imre aime l’art, Vilmos la lecture et un peu Laura, la fille de l’instituteur qui lui fait découvrir l’univers des livres. Vilmos apprend à Sára, une petite fille juive du groupe, à nager et l’initie aux plongeons depuis les hauteurs de rochers impressionnants. Un monde aux activités simples, presque oublié de l’Histoire. Puis, « La montagne avait longtemps étouffé les bruits des bottes et des haines qui rugissaient tout autour. Peu à peu, pourtant, ils avaient rampé jusqu’à eux. […] Tout s’était accéléré au printemps 1944, après l’invasion. Les gendarmes passaient souvent dans le village, plus vifs à l’application des lois, gonflés d’une nouvelle autorité ; les Allemandes surtout jaillissaient sur les routes, dans les maisons, s’installaient. […] La radio parlait maintenant de morts, de rafles, et de juifs réunis dans des ghettos. » La mère de la petite Sára coud elle-même sur le manteau de la fillette « l’étoile jaune, dont les angles criards juraient au milieu de cette nature de pierre, de bois, d’eau et de ciel, qui se moque des symboles » Une rafle n’épargne pas la famille à l’exception de la petite Sára, éloignée opportunément du village pour perfectionner, sous la vigilance de Vilmos, ses plongeons dans un lac situé plus haut dans la montagne. Á l’époque, l’armée allemande perd beaucoup de soldats et enrôle, sur l’ordre du Reich, les hommes à partir de dix-sept ans. Un soir, à la nuit tombée et sans crier gare, débarque au village un convoi militaire qui déverse une douzaine de soldats chargés de réquisitionner des jeunes gens. « Ils recrutaient les volontaires tôt le matin, ou le soir, par la force s’il le fallait, à la hâte, pour ne pas affoler les populations. Imre ne pouvait pas tuer un poulet. Il ne pouvait pas faire la guerre. En tout cas, il ne pouvait pas la faire seul. » Vilmos à qui Laura demande de fuir, rejoint Imre sur la place communale où sont groupées les nouvelles recrues malgré elles. Pour lui, impensable de laisser son ami seul, le devoir de protéger Imre s’impose impérieusement. « Soldats, vous appartenez tous, maintenant, à la 31e division Waffen-SS, sous les ordres du Fürher. Vous prenez le train dans deux heures. Heil Hitler ! » Vilmos et Imre, sans rien demander, revêtus de l’uniforme allemand et devenus nazis, ont pour mission d’appliquer deux points : obéir et tirer avec une carabine sans réfléchir aux ordres. Comme Imre se plaint de ne pas pouvoir tuer un homme, Vilmos lui recommande de tirer à côté. Ils s’acquittent de leur devoir dans le plus grand dénuement, vivent l’horreur, s’acclimatent plus ou moins à la violence, risquent sans cesse la mort sous les ordres d’un paramilitaire SS, un fanatique surnommé Berti. « Leur Sturmscharführer hongrois était une bête replète à sang froid, toujours impeccablement mise, qui menait obstinément leur compagnie en charpie contre les murs de poudre et le feu qui les repoussaient. » Les revers de l’armée allemande le rendent plus immonde et haineux de jour en jour. Après maintes exactions, un jour, il abat Imre d’une balle dans la tête parce que celui-ci aide une jeune juive à porter un sceau. Vilmos, sous l’effet de la stupéfaction ne réagit pas. Il a échoué à protéger son ami. Démobilisé, il quitte la Hongrie pour cacher sa honte. Armelle Hérisson explore les fanges de l’histoire à travers l’enquête reliant la Hongrie occupée, la victime aux cheveux blonds et le commissariat de Laval. Elle esquisse les grandes lignes historiques des combattants de la Waffen-SS, aux premières heures des volontaires puis, beaucoup d’enrôlés de force, plus généralement les « malgré-nous ». Armelle Hérisson n’oublie pas qu’il s’agit d’un polar et noircit progressivement le tableau, l’enrichit de pistes multiples pas forcément sans résolution, ne s’abstient pas de descriptions de meurtres atroces tout en poursuivant une réflexion sur la mémoire et la culpabilité. Le jeune officier de police enquêteur, Thomas, qui cherche à assembler les pièces du puzzle qu’il met progressivement à jour, permet à l’autrice de dramatiser la narration. Thomas, parmi d’autres enquêteurs se trouve plus intimement mêlé à l’enquête. Ignorant son identité, Thomas considère Vilmos comme un parent, habitué depuis l’enfance à l’appeler Pépère. Quelle n’est pas sa stupéfaction en découvrant la réalité et le poids des non-dits. « Pépère. Un SS. Prêt à tuer un autre homme. C’était le propre des anciens nazis : ressembler à M. Tout-le-Monde, déjouer par la banalité toute comparaison avec le monstre. Était-il possible qu’il emprunte jusqu’au masque de la pure bonté ? Qu’il se soit insinué si près de lui, sans qu’il ne l’ait jamais reconnu ? Comment pouvait-il ne serait-ce que penser cela ? » Vous pensez avoir toute l’histoire ? Armelle Hérisson se révèle plus subtile dans sa construction narrative que ce compte rendu parcellaire. L’apprécier demande la lecture intégrale de La mort malgré lui. Le commissariat de Laval vaut le détour.
Michel Martinelli
(16/04/26)
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Noir & polar

Gallimard / Série Noire
(Janvier 2026)
450 pages - 20 €
Vesion numérique
14,99 €

Armelle Hérisson
est professeure agrégée et docteure en littérature française. La mort malgré lui est son premier polar.
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