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Samira EL AYACHI
Madame Bovary, ma mère et moi
Voici un très bel hommage aux femmes maghrébines invisibilisées et parfois méprisées par la société quand elles arrivaient en France dans les années 1980. Leurs qualités de femmes et de mères n’étaient pas reconnues. Puis leurs filles, à l’adolescence vivaient avec d’autres intérêts et ne les ont pas toujours comprises non plus.
« Elle continue d’être une présence rassurante, au service de nos excursions dans le monde des dehors. Une de ces femmes « immigrées » sans visage, sans nom, discrètes, de celles qu’on ne regarde pas trop. Ce genre de femme à la vie offerte à la place de sacrifiée. » Salwa, la narratrice, ne s’est pas toujours sentie aimée par sa mère dans son enfance et à l’adolescence l’a plutôt rejetée car elles avaient des vies bien différentes. Nous ressentons bien la fracture qui a pu exister entre les mères maghrébines et leurs filles.
Salwa s’interroge, est-ce qu’elle s’est trompée de vie ? Elle est libre car elle a rejeté l’idée de vivre avec un homme mais se sentirait-elle mieux si elle avait des enfants ?
Sa mère, Halima, s’occupait toujours de son mari, de ses enfants, de la maison, des repas en s’oubliant totalement. Les jeunes veulent une autre vie.
« – Vous, les jeunes Maghrébines, vous êtes rebelles. Pas comme les femmes de la première génération.
Hannah explose :
– C’est peut-être parce qu’on est française, monsieur, n’en déplaise aux aigris comme vous ! »
Des extraits de Madame Bovary de Gustave Flaubert sont donnés ainsi que des réflexions sur d’éventuels liens entre la vie de sa mère et celle de Madame Bovary. Quelles vies ont les femmes ? Comment peuvent-elles acquérir leur indépendance ?
« Ma mère dit qu’on n’est pas fait pour être seule. Alors elle est restée collée à son mari toute sa vie ? Pour cela qu’elle nous en veut. Nous envie peut-être aussi.
Nous en vie. »
Le rapport à la culture transparaît parfois dans une forme de jalousie que pouvaient ressentir les mères maghrébines face à leurs filles adolescentes qui étaient beaucoup plus libres qu’elles-mêmes et faisaient des études alors qu’elles ne savaient pas lire. Que transmettaient-elles ?
Lors d’un examen médical où le médecin lui demande quels sont ses antécédents médicaux, Salwa réalise qu’elle ne connaît rien de la santé de sa mère. En fait, sa mère ne lui a jamais parlé d’elle-même et Salwa ne s’intéressait pas non plus ni à la vie ni à la santé de sa mère.
Les relents du colonialisme sont aussi bien évoqués à travers des extraits de ce que disait Frantz Fanon.
« Frantz Fanon avait déjà nommé cela en 1952 : le syndrome nord-africain.
Une façon pour dire que la douleur des nôtres n’a pas le droit de cité dans leurs hôpitaux. »
Salwa a eu un passage difficile et elle a été hospitalisée dans un hôpital psychiatrique. « Le tabou de notre histoire d’immigration
l’oubli des corps en exil de nos mères.
Le syndrome méditerranéen » « Ce jeune psychiatre à Blida, [Frantz Fanon] en Algérie, avait compris avant tout le monde que la folie n’était pas seulement une affaire médicale, mais politique. Que la maladie mentale pouvait être une réponse à l’oppression, un cri de l’âme face à l’histoire. »
La structure du roman est étonnante sous forme de fragments de vie numérotés jusqu’à 100, d’extraits du programme du baccalauréat de français 1999 à partir du roman de Flaubert, d’un extrait de correspondances numériques et des carnets d’écriture de Salwa.
C’est un roman passionnant avec un regard émouvant et approfondi sur les incompréhensions qui ont existé entre mères et filles et qui ont pu être exacerbées par l’exil puisque les mères étaient arrachées à leur culture d’origine ce qui entrainait des souffrances morales.
Un très beau roman témoignage de Samira El Ayachi.
Brigitte Aubonnet
(02/03/26)
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Lectures

L'aube
(Janvier 2026)
208 pages - 20 €

Samira El Ayachi
se consacre à l’écriture et collabore avec le spectacle vivant. Elle vit à Lille. Elle a déjà publié, chez le même éditeur, Quarante jours après ma mort, Les femmes sont occupées et Le ventre des hommes.
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