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Patrick BARD

Saïgon-Marseille


Saïgon-Marseille, le polar de Patrick Bard, conte le destin de trois amis dans les affres de l’après-guerre du second conflit mondial suivies des sanglants vacillements des possessions coloniales françaises en Indochine et leur effondrement. « L’auteur s’est faufilé dans les interstices de l’histoire pour écrire ce roman dont les fondations reposent sur des faits réels. » Ancrés dans l’écheveau dense mais aux fils toujours lisibles, trois personnages de fiction se fondent avec réalisme dans un contexte chaotique très documenté pour créer l’intrigue et évoquer un pan obscur d’histoire de France pas toujours honorable.

La torture, Rémi Pellegrin la connaît en 1944. Arrêté sous le nom de Jean Causse, torturé par Klaus Barbie pour sa participation active dans un réseau de résistance lyonnais, Rémi doit être envoyé à la prison de Montluc. La mort lui ouvre les bras, inéluctable. Roland Destival et Baptiste Costa, des camarades de lutte, en décident autrement. Une folie courageuse les anime et, en embuscade, ils sauvent Rémi pendant son transfert alors qu’il « n’était plus qu’une plaie, de la tête aux pieds… […] Il n’avait pas parlé. Ça n’avait rien à voir avec le courage. Rien. À sa grande surprise, la peur de la douleur avait été pire que la douleur elle-même. » […] Rémi connaissait d’expérience les limites de la résistance humaine. Barbie les lui avait enseignées. » 

Après ce coup d’éclat, Baptiste disparaît des radars. Rémi et Roland, récupérés et amenés à Londres suivent un entraînement intensif et féroce dans le cadre de leur affectation à la DGSS (Direction générale des services spéciaux). Malgré leur formation, ils gardent une certaine réticence à devenir des machines à tuer, « raison pour laquelle ils n’avaient pas été envoyés sur le théâtre des opérations. » Ils sont affectés à la coordination des maquis, avec les plans du débarquement, sous les ordres d’un personnage historique, Maurice Belleux qui en Indochine réorganisera les services de la DGSS. La guerre terminée, Rémi et Roland promus lieutenants au sein de la DGSS se perdent de vue. Roland est envoyé en urgence en Indochine pour rendre compte de la situation qui se dégradait. Quant à Rémi, à Marseille, il doit « rassembler les preuves des liens du Viêt-Minh avec les dockers français. » À la recherche d’informations et d’informateurs, par hasard il retrouve Baptiste dans la confusion d’une rixe de laquelle ils s’enfuient ensemble laissant un homme avec des blessures mortelles, le syndicaliste Vincent Voulant.

Compagnons d’armes dans la Résistance contre le nazisme, la singularité de chacun prend le pas. Baptiste, Roland et Rémi ne sont pas habités de la même éthique.

Baptiste fricote avec le milieu corse de Marseille dans l’ombre des frères Guerini et autres célèbres figures du banditisme. Il a profité de l’affaire des piastres, un scandale financier sous la Quatrième République. Il confesse à Rémi, « Moi, j’ai grandi berger, et après, j’ai poussé en friche, comme qui dirait. Mauvais garçon. » Baptiste fait partie des casseurs de grève et aux questions de Rémi à propos des Viets, il répond sans équivoque, « Ah, les Viets, Rémi, c’est coco et compagnie ! Main dans la main avec le PC et la CGT. » Pourtant, la politique n’est pas son affaire. Son ambition est toute vénale. Gagner un maximum pour s’affranchir du milieu et partir à l’étranger avec Ninette, une prostituée du clan Guerini. Pour arriver à ses fins, il embraye dans le trafic d’opium et notamment s’intéresse à celui pratiqué en Indochine ce qui l’amène à revoir incidemment ses anciens comparses de la Résistance.

« Le retour de l’armée française en Indochine était, plus que jamais urgent, avait écrit Destival à Paris. Sinon, le pire était à craindre. » Le pire enchaîne les échauffourées opposant nationalistes et Français en une escalade de violence à laquelle vient d’échapper Roland. Pourtant, chacun des deux camps cherche encore à éviter une guerre. L’échec de négociations, auxquelles Roland Destival participe, débouche sur la confrontation. Hô Chi Minh et ses hommes prennent le maquis, financent leur guerre par le trafic d’opium des tribus Méos, une ethnie vivant dans les montagnes. « Le maquis. La guérilla. N’engager l’affrontement qu’en étant certain de gagner et disparaître, s’évanouir dans la nature. Le Viêt-Minh utilisait les mêmes tactiques. Mais Destival et les siens n’étaient plus des maquisards. Les rôles étaient inversés. Ils étaient l’occupant. La partie de cache-cache pourtant, demeurait la même. » Chargé de remonter la filière, Roland en vient à la conviction que le seul moyen de lutter passe par la formation de contre-partisans.

Malgré l’argent injecté par les USA, celui-ci reste insuffisant à la formation des contre-partisans. Se substitue alors une organisation secrète du trafic de drogue par l’armée française, "L’Opération X", connue du haut commandement militaire, les généraux de Lattre de Tassigny et Salan. Elle assèche en même temps les revenus de Hô Chi Minh. Pour Roland, la fin justifie les moyens. Il ne fait pas remonter l’information à ses supérieurs de la DGSS et couvre le processus. Le devoir et la raison d’Etat priment avant tout avec un certain cynisme chez Destival, flirtant avec des pratiques qu’il combattait du temps de la Résistance, la torture entre autres. Les galons de commandant récompensent sa ténacité.

Rémi, après avoir fait un rapport de la situation à Marseille, a déplu et se retrouve débarqué à Saïgon sans plus d’explication. Il croise Roland Destival. À l’occasion de ces retrouvailles, ils échangent à mi-mots sur leur mission. Pour Roland, Rémi s’est fait rouler dans la farine et il lui propose de collaborer dans son service, la Base 40, autrement dit le service chargé de la préparation, l’organisation et la mise en œuvre des opérations de guérilla. En bon soldat, avec Roland, Rémi assume les missions qui lui sont confiées. Ils échappent tous deux à la mort lors d’un crash aérien. Rémi prend racine, tombe amoureux d’une Vietnamienne, attend un enfant. Sa vie se confond à la culture locale. Il en adopte la langue et certains us et coutumes. Toutefois, la sœur de sa compagne a rejoint les camp vietminh, laissant lors d’une escarmouche, une photo compromettante. Rémi écarté du service et lâché par Roland, rentre à Paris.

« Chassé d’Indochine, désavoué en France, il comprenait que sa situation se réduisait désormais à pantoufler sans faire de bruit. » Rémi ne s’y résout pas, les compromis entre mafieux et politiques l’écœurent. L’expérience et la mémoire agitent sa conscience. Un bilan inacceptable pour qui a vécu la torture. Choqué par les pratiques d’interrogatoire, les conditions inhumaines de détention, le nettoyage de villages consistant à massacrer la population d’hommes, de femmes, d’enfants, détruisant les habitations et éradiquant le bétail, désorientent l’ancien résistant et patriote autrefois considéré comme un terroriste par Barbie. « Parfois, je ne reconnais plus mon propre pays. Je ne reconnais pas cette violence dont nous sommes capables, nous qui avons tant combattu le fascisme. » Trop de choses clochent et se trament en sous-main sans en avertir les autorités qu’il tente d’alerter. Rémi devient un paria.

En même temps qu’un roman aux péripéties mouvementées et passionnant, dans un enchaînement d’événements et de personnages historiques nourrissant l’intrigue, Saïgon-Marseille, par une écriture directe et concise de Patrick Bard, constitue une piqûre de rappel au goût amer et devrait enrichir l’humilité de notre regard sur le monde. L’histoire n’est pas une suite de faits glorieux.

Michel Martinelli 
(07/09/26)    



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Noir & polar







Gallimard / Série Noire

(Mai 2026)
416 pages - 22,50 €






Patrick Bard,
photojournaliste et écrivain, a publié une douzaine de romans (pour adultes et ados), des nouvelles, des carnets de voyages et
des livres de photos.


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Wikipédia




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