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Maryse VUILLERMET
Lapiaz
En juin 1977, tout était calme (trop calme ?) dans ce hameau perdu du Jura avec ses fermes assez éloignées les unes des autres pour que chacun se sente bien chez soi. Le narrateur est le père Satin. Avec sa femme, ils ont eu trois fils. Noël, l’aîné, a fait des études. Il est devenu psychologue dans un hôpital. Le plus jeune, Daniel, un bagarreur, mène une vie de marginal par monts et par vaux. Seul Bernard, le fils du milieu, est resté à la ferme. Il est marié avec Arlette et ils ont un petit garçon, Paul. Tout semble pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais voilà qu’en ce début d’été arrive, dans ce paisible microcosme, un élément perturbateur qui, peu à peu et sans aucune préméditation, va transformer cette histoire rurale en roman noir. « Ils sont arrivés un jour en 2CV camionnette bleue, pas un bleu d’origine, non, un bleu pimpant, ça se voyait qu’elle avait été repeinte gaiement cette voiture. » Un homme et une femme en sont descendus. « Lui, un bon sourire, un gars blond costaud, une coupe un peu comme un curé, les cheveux coupés tout droits sur le front, mais longs et frisés derrière, une moustache à la gauloise, les deux bouts qui se relèvent, des petits yeux rieurs, bien bleus, clairs, et il avait un drôle d’accent. Et elle, plus élancée que lui, elle s’est présentée comme une Parisienne, mais elle ressemblait plus à une gitane, avec ses grandes jupes rouges toutes pleines de paillettes brillantes qui lui descendaient jusqu’aux pieds, ses cheveux longs, bien bruns et ses yeux en amande tout bordés de noir. Et elle avait des parfums, ça nous enrobait quand elle parlait, on n’avait jamais senti ça par ici. Et ce qui nous a fait drôle, c’est qu’elle était balafrée, oui, une vilaine cicatrice qui lui courait du menton au front, bien dommage pour une si belle fille. » « Ils ont expliqué qu’ils allaient habiter la ferme aux Reybier, donc, la ferme d’estive, la Louvière. C’est le notaire d’Aiglepierre qui la leur avait indiquée. » Lui c’est Tony et elle c’est Isabelle mais pour les gens du coin, ils vont être "les hippies". Ils ne viennent pas seulement pour les vacances mais pour s’installer définitivement, changer de vie, dans un petit paradis. De nouveaux voisins… À partir de là, on va observer les relations qui se tissent entre les hippies et les Satin, et découvrir les caractères, les tempéraments, les attentes, des uns et des autres. Tony est souriant, jovial, curieux de tout et le père Satin est ravi de cette nouvelle compagnie. Il répond aux questions du jeune homme, lui explique des choses, l’aide quand c’est nécessaire. Il est en train de transmettre sa ferme à son fils, il se retire des affaires, il a du temps libre, ce garçon enthousiaste arrive au bon moment. Une relation amicale que Bernard voit évoluer avec méfiance. « – Il t’embobine et, un jour, il va venir te demander quelque chose. – Que veux-tu qu’il me demande, il a besoin de rien, il vit comme l’oiseau sur la branche. – Méfie-toi, méfie-toi bien, je t’aurai prévenu. Combien de fois il me l’a répété. Si je l’avais écouté ! » Isabelle, quant à elle, vit cette installation moins sereinement. À l’intérieur tout va bien, elle peint, elle décore, elle fabrique des bijoux avec du fil et des perles. « Voilà son rêve qui se réalise dans leur maison du bout du monde : créer, laisser une trace sur la terre, dessiner aussi, donner vie à des songes puissants. Et tout le reste, peindre les murs, retaper cette maison, surveiller le riz, faire le ménage y participe et ne l’empêche pas de planer très haut, comme les milans » À l’extérieur, l’atmosphère est différente. Elle a peur des vipères, un lézard la fait sursauter, elle se méfie des vaches ou d’un oiseau noir plus gros qu’un corbeau qui semble la guetter à la cime d’un épicéa. Et quand elle sort, elle a l’impression que quelqu’un la suit. Les vipères, c’est la spécialité d’Arlette. « Ça gagne bien les vipères. Quand elle en a une bonne cinquantaine, elle les descend à Genève, à la pharmacie centrale. C’est une tradition familiale, son père, son grand-père y allaient, sa mère aussi et elle, depuis toute jeune. C’est d’ailleurs avec le bâton-fourche et le seau en épicéa que son père lui a fabriqués et offerts, très pratiques avec un bon couvercle, très lourd, qui se rabat d’un coup sec, qu’elle continue à les chasser. » Bernard n’aime pas ça, c’est dangereux, il voudrait qu’elle arrête mais elle a toujours une bonne raison pour continuer. « C’est dommage de se priver d’un revenu, j’aurai bientôt fini de payer ma voiture. » Ambiance, ambiance… Un beau roman d’atmosphère avec des personnages bien construits dont on découvre diverses facettes peu à peu, dans un lieu isolé où d’autres personnes vont tout de même passer, les frères de Bernard, des copains et copines. Des sentiments vont naître, amitié, jalousie, désirs, rancœurs, des sentiments qui s’exacerbent et génèrent la violence. L’autrice fait monter les tensions avec beaucoup de talent et tresse à plaisir les fils des intrigues qui vont transformer le bonheur est dans le pré en été meurtrier, faire cohabiter Giono et Simenon. De la belle ouvrage !
Serge Cabrol
(01/12/25)
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Sommaire
Noir & polar

Rouergue Noir
(Octobre 2025)
288 pages - 21,50 €
Version numérique
15,99 €

Maryse Vuillermet
est née dans le Jura. Maître de conférences en littérature du XXe siècle à l’université Lyon 1, elle se consacre depuis une vingtaine d’années à l’écriture romanesque.
Bio-bibliographie sur
Wikipédia
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