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« Je me suis vu moi-même tambouriner avec les poings contre le capot de la voiture, tellement fort que tout mon corps a commencé à bourdonner comme un téléphone Nokia. Les portières se sont ouvertes, des agents du FBI en sont descendus, des lettres jaunes brillaient sur leur gilets, l’un des hommes était Garcia, il m’a tordu les bras dans le dos et cogné la tête contre le capot tout chaud de la Jeep, puis ça a été le black-out, il faisait enfin noir, extinction des feux. » Le narrateur de ce passage, Kalmann, après son arrestation, se présente à Dakota Leen, agente du FBI chargée de l’interroger, comme le shérif de Raufarhöfn, en Islande. Il trouve Dakota plus jeune que lui, petite et très jolie avec sa peau noire. Toutefois, il se demande « comment lui expliquer car un shérif à Raufarhöfn n’est sans doute pas la même chose qu’un shérif à Washington, D.C. » Le mieux, pense Kalmann, est donc de tout relater depuis le début. Le livre s’ouvre sur l’épopée américaine et l’interrogatoire de Kalmann. L’auteur dévoile son héros en lui déléguant la narration et saisit l’occasion pour ébaucher le portrait de son personnage principal. L’épisode pourrait paraître artificiel et gratuit afin de le présenter. Cependant, il s’intègre tout à fait dans l’intrigue générale avec une fonction singulière. Rapidement, l’on comprend que Kalmann possède un cœur simple, tout comme son esprit. Les explications de Kalmann à Dakota empruntent des voies sinueuses et ses digressions, tout en prenant le temps, permettent à l’auteur d’installer son héros à la cadence de sa psyché, de remonter dans le passé et expliquer sa qualité de shérif. L’esquisse se précise pour tracer minutieusement et scrupuleusement les linéaments qui animent toute la personnalité du personnage. Elle prendra tout son relief tout au long de ses déambulations. Très attaché à son grand-père Óðinn et par suite de son décès, Kalmann plonge dans un épais brouillard, une opacité menant à un internement psychiatrique. « Le shérif de Raufarhöfn s’est fait enfermer. » Sa mère lui propose de passer un séjour chez son père pour retrouver le moral. Quentin Boatwright, son père, un Américain qu’il ne connaît pas, l’attend chez lui, aux États-Unis. Autrefois en poste à la base militaire de Keflavík, son père, raconte Kalmann, « avait offert à ma mère les semences pour ma conception, alors qu’il n’en avait pas le droit », puis il est reparti au pays avec sa famille. La mère de Kalmann l’a élevé seule en retournant dans sa famille. Óðinn, le grand-père joua le rôle de père de substitution. Une fois aux États-Unis, un accueil chaleureux le reçoit. Suivent d’autres réjouissances. Quentin Boatwright, son père et l’oncle, Bucky, amateurs d’armes à feu s’adonnent, en sa compagnie, à leurs passe-temps favoris dans un stand de tir et à la chasse. Ils l’initient et l’entraînent même aux techniques du self-défense pour désarmer un homme dans l’éventualité où celui-ci pointerait un pistolet en sa direction. Quelques jours plus tard, finalement, « on est allés à l’église et on a prié pour le président. On s’est entrainés au stand de tir. On a nettoyé et apprêté les armes. Le jour J, à l’aube, Sharon a préparé un généreux pique-nique, oncle Bucky a chargé une caisse de bières dans la voiture, puis on s’est mis en route pour Washington. C’était une froide matinée, le 6 janvier ». Jour de folie, aussi, le 6 janvier 2021 à Washington, la foule se rue à l’assaut du Capitole. Pendant ce mouvement de foule, Kalmann se retrouve seul et un peu hébété au milieu de milliers de gens. Descartes recommandait, lorsque l’on s’égare d’aller toujours droit devant soi. Lointaine parente avec l’injonction cartésienne, Kalmann, pour éviter la panique, applique le bon sens inculqué par son grand-père consistant à ne pas bouger pour être retrouvé. À ce moment intervient le FBI pour le cueillir. Cette première partie américaine nous interroge sur le dérèglement d’une démocratie et les voies qui y mènent. Ces assaillants ne sont-ils pas fous, s’interroge Kalmann ? Ils n’ont, il est vrai, rien à lui envier par cette manifestation incongrue. L’Amérique ne fait plus rêver mais fait peur en perdant son aura de Terre promise émancipatrice. Autrefois mode de vie positif, la vie américaine se dévoile en maintes occasions négative et désinvolte, sapant au passage la lente sédimentation d’autres cultures. Et, même lorsqu’elle se désengage, elle laisse des traces de perturbation pour le moins malheureuses mises en exergue dans la seconde partie de l’intrigue, troublant toujours un peu plus Kalmann. Loin d’être un naïf sans jugement, il n’est pas un idiot, se montre même, par certains aspects, bien plus pertinent par son regard panoramique. Ses raisonnements tout en nuances usent d’une logique bien singulière associant des événements qui peuvent certes faire sourire mais sont toujours empreints d’un certaine valeur pragmatique développée dans un environnement fait de repères stables et sains pour survivre et qu’il va mettre à profit. Avant de partir aux USA, son ami Nói lui a demandé s’il a lu le rapport d’autopsie de son grand-père et insinue que ce dernier a été assassiné. Pendant la cérémonie d’enterrement, des quolibets fusaient traitant le grand-père Óðinn de communiste. De retour en Islande, le for intérieur de Kelmann se met en branle doutant finalement de la personnalité de son aïeul tout en l’aimant sans réserve. N’était-il pas un espion russe ? Sa mort semble moins naturelle comme le laisse entendre Nói. De plus, selon Dakota Leen, l’agente du FBI, son grand-père figurait sur leur liste noire. Il découvre en compagnie de sa mère toute une série de photos cachées par le grand-père. « Toutes ces photos ! a murmuré ma mère. Les excursions à Langanes, la station radars des Américains […] Déchets dangereux et substances toxiques sur le mont Heiðarfjall à Langanes. » Le doute installé, il s’étendra jusqu’à l’amitié entretenue avec Nói qui entre épisodiquement en contact avec lui par ordinateur, à des moments précis, après de longues plages de silence. « J’avais supposé que mon meilleur ami n’était plus en vie ou croupissait en taule ou bien – j’y pensais parfois depuis que j’avais séjourné en psychiatrie – qu’il n’avait jamais existé. » Avant Kalmann et la montagne endormie, Joachim B. Schmidt avait déjà présenté son personnage dans un précédent ouvrage intitulé Kalmann . L’art de l’auteur est de nous le présenter à nouveau avec autant de fraîcheur dans de nouvelles aventures. Le roman de Joachim B. Schmidt repose sur une intrigue qui prend corps au fil des pages mais s’appuie aussi sur la narration de Kalmann et le rend captivant. Sa tonalité particulière et un discours souvent décalé rythment les chapitres qui défilent sans peine dans une écriture limpide écorchant au passage les USA. L’auteur propose un discours aux accents littéraires savoureux dont le trait vigoureux décortique aussi les nuances d’une personnalité séduisante par sa simplicité et attendrissante par la juste inflexion des propos rapportés dans les relations avec sa mère. Joachim B. Schmidt n’idéalise cependant pas son personnage et ne minimise pas les difficultés rencontrées. Des zones d’ombre mettent à l’épreuve leur quotidien, épuisent et usent, même dans une ambiance fruit d’une empathie hyper aimante. Le secret de leur relation réside dans le respect mis à l’épreuve. Une valeur qui permet l’échange même dans la différence, valeur qui semble négligée, voire oubliée par trop de nationalisme étroit de certains outre-Atlantique. Kalmann et la montagne endormie révèle un monde enfoui prêt à déverser ses scories honteuses.Michel Martinelli (03/03/25) |
Sommaire Noir & polar ![]() Gallimard / La Noire (Janvier 2025) 320 pages - 22 € Traduit de l'allemand (Suisse) par Barbara Fontaine
Retrouver sur notre site le précédent roman de Joachim B. Schmidt : ![]() Kalmann |
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