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Laurent SAULNIER
Le Diable dans l’assiette
Il existe une kirielle de témoignages de proches d’Hitler relatant leur fréquentation avec ce funeste personnage. L’auteur, Laurent Saulnier, évoquant avec des proches la littérature colossale sur le IIIe Reich, constatait qu’elle continuait à s’enrichir encore. L’un d’eux suggéra, à titre de plaisanterie, qu’un jour on finirait par dénicher un livre traitant des spaghettis bolognaises sous le IIIe Reich. Il provoqua des rires mais aussi un déclic chez Laurent Saulnier. Du biais d’une boutade naissait le projet de roman qui après une longue maturation aboutit à son deuxième livre, Le Diable dans l’assiette. Une recette de spaghettis par laquelle le personnage principal, un certain Heinrich Uffen, homme de l’ombre, est amené à approcher assidument Hitler jusqu’à la mort de ce dernier et, d’une façon, nourrir le mal. Heinrich Uffen, le personnage fictif et bibliothécaire au chômage cherche un emploi en 1930 à la suite du krash de 1929. Il trouve contre toute attente un emploi de serveur dans une auberge, La Saucisse d’or, dirigée par Sepp Brauner récemment décoré d’une Croix de fer et adhérant au Parti. « Alors la croix gammée est apparue au fronton de l’établissement, une photo d’Hitler a orné la cheminée… Sepp Brauner priait pour sa victoire. » L’auberge fréquentée par une majorité de SA et autres sympathisants ne désemplit pas. Rien ne prédisposait Heinrich Uffen à occuper l’emploi et même gagner la confiance du patron qui, plus tard, lui confie les fourneaux. Heinrich Uffen révèle alors des dons exceptionnels de cuisinier. Le patron bon samaritain, pourvoyeur d’idées aussi, en impose. Il épluche la presse, celle qui reste, et explique à ses employés comment voter. Intéressé à faire prospérer son établissement, il invente un plat, les “Deutsche Nudeln, ragù alla bolognese”, tout en confiant à Uffen sa composition. Des spaghettis cuisinés sans viande de bœuf remplacée par du porc, moins onéreux à confectionner et, miracle, un délice malheureusement boudé au début, « pour un déficit évident de germanité ». Entre temps, le 30 janvier 1933, le président du Reich Paul von Hindenburg nomme Hitler chancelier. Heinrich Uffen se souvient : « Quelle exaltation… J’ai beuglé comme les autres, je mentirais en affirmant le contraire. Je tendais le bras bien haut, bien raide. Je ne sais pas si j’étais heureux ou si c’était un effet de contagion. Dans la foule il y en avait de plus convaincus que moi… » La suite ressemble selon le témoignage de Heinrich Uffen à un engrenage. « Tout ça, c’est peut-être la faute de Dieu. Je l’ai souvent pensé. S’Il n’avait pas vomi les tièdes – et je me compte parmi eux –, le Diable n’aurait pas si facilement pris Sa place. » Quidam mobilisé, il part combattre en France puis sur le front ukrainien où fortuitement il cuisinera sans le savoir pour Hitler. Reprenant la recette des fameuses Deutsche Nudeln, confectionnée sans viande, faisant esprit d’initiative, il régale, au-delà de toute espérance, le dictateur végétarien. Circonstances qui lui ouvrent les cuisines du Führer et à vivre dans son intimité. Après la mort d’Hitler, Heinrich Uffen erre quelque temps sous une fausse identité puis se rend à l’ennemi. Un lieutenant américain est chargé de son interrogatoire. Le roman de Laurent Saulnier est plus complexe que la trame résumée à très grands traits ci-dessus. La narration se fait à la première personne pour faire résonner en monologue la voix de Heinrich Uffen. Son histoire prend une forme quelque peu autobiographique très subjective, très précise, faisant même penser qu’il a peut-être existé. Le talent de l’auteur rend Heinrich Uffen vraisemblable, à l’égal d’un Heinz Linge, la majordome de Hitler qui publia ses mémoires. Heinrich Uffen raconte, hébergé dans une sorte d’EPHAD. Il est âgé de 108 ans. La narration mêle des souvenirs de son passé nazi et le présent quelque peu nauséeux oblitéré du vécu antérieur. L’imbrication des époques reste d’une lecture limpide. L’homme n’a pas toujours toute sa tête et délire plus ou moins consciemment. Son état de santé et autres dérangements nécessitent des doses médicamenteuses qui le désinhibent par moments. L’époque nazie est fortement documentée, tout comme celle actuelle. L’auteur a consacré six années pour l’écrire. Il n’est pas historien mais, outre son intérêt pour la période, l’aspect philosophique du mal l’interpelle, sujet qu’il a traité dans son premier roman. Heinrich Uffen veut donner une impression de lucidité désabusée, celle d’un homme incompris. Il relativise ses choix, et son engagement ne peut se dire qu’à mi-mots. Il pense avoir acquis une sagesse au bout de tant d’années. Il emploie un argumentaire d’évitement de la réalité rendant le personnage plus qu’ambigu surtout lorsqu’il fait état d’empathie. Il la partage. D’un côté des victimes malheureuses, des presque semblables mais lui, rescapé des combats, a évité fièrement la mort. De l’autre, un monstrueux amour du führer. Il a vécu ce qu’il pense avoir été ses années de bonheur parce qu’il a fait l’objet de sa gratitude. Cette reconnaissance reste pour lui la période d’une vraie euphorie sentimentale. L’adoration du maître génial et attentif, en surplomb d’un amour, certes transi, mais palpitant pour une secrétaire. Félicité incommunicable donc et aussi frustrant son présent de vénérable vieillard et, sinon l’âge, qui est-il ? L’invention des “Deutsche Nudeln, ragù alla bolognese”, un prétexte pour embrayer vers les ressorts du mal et sa banalité, mais pas que… Autres lectures, la culpabilité, la responsabilité, voire l’identité. À ses yeux, Heinrich Uffen n’a pas été maître de ses choix : « Les aiguillages improbables et la coïncidence brûlante, je connais, j’en ai mon compte. Peut-être que je me raconte des histoires. N’empêche que si Sepp Brauner n’avait pas décidé de me former en cuisine… » L’inclinaison, « La vérité, c’est que le IIIe Reich ne nous est pas tombé dessus comme une chape de plomb, un couvercle monstrueux. On ne le voyait pas comme un fléau. On était mûrs pour l’accueillir, tellement nombreux à en avoir envie… » L’obéissance, l’inculcation de la hiérarchie. Professionnelle d’abord, le patron demande un avis sur son plat et, de fait, accorde une certaine importance à un être en manque de reconnaissance. « La convivialité n’excluant pas le sens de la hiérarchie, j’ai vidé mon assiette sans oublier de multiplier les marques d’attention envers mon patron. » Une fois embrigadé et mobilisé, le respect se mue en justification jouant sur la dilution de la responsabilité générale. « Un soldat exécute, le bien-fondé de la guerre ne lui appartient pas, on lui rabâche que la valeur suprême, c’est l’obéissance jusqu’au sacrifice. » Arrêté et questionné par le lieutenant américain Trapp, un jeunot à son avis, il ne comprend pas vraiment ce que l’on peut lui reprocher, le bien et le mal existent, pour lui, de part et d’autre « Il lui arrivait aussi, mais c’était rare, d’insinuer que peut-être, savait-on jamais, les juges, ces si bons juges, d’un si bon pays qui bombardait nos villes à l’aveuglette, ces hommes-là se contenteraient de m’envoyer en prison pour le restant de mes jours. J’imagine que, dans son esprit, c’était censé m’inciter à coopérer. » Heinrich Uffen cherche à se disculper, jamais repentant, tronquant son récit lors des interrogatoires et des menaces de pendaison. Ultime justification, l’autre comme moi-même. À sa place qu’aurait fait la jeunesse d’aujourd’hui ? C’est la faute à qui ? Les aléas de la vie, le hasard, le conformisme, le destin voire Dieu et le Diable, voilà des responsables pour Heinrich Uffen. Un sociologue faisait remarquer à propos de la responsabilité qu’elle incombe souvent, en des cas semblables, à un ensemble de personnes et du coup se trouve finalement sans sujet. La remarque donne beau jeu pour se disculper. Mais, ajoute-t-il, chacun est responsable selon sa place, certains selon leur poids plus que d’autres, mais au sein d’un mécanisme qui semble aveugle et masque sa place, limite la compréhension. Ainsi, la complicité se perd de vue. La méconnaissance du processus gèle notre degré de vigilance, du moins pour ceux en qui existe encore une exigence d’éthique. Sans cette vigilance, en période de crise, tous les possibles peuvent advenir. Grâce à son personnage, une sorte "d’idéal-type", aussi une écriture vive et une narration fluide sans temps mort, un sujet à haut risque par ailleurs, l’auteur invite à réfléchir avec acuité sur notre présent et l’état de la démocratie en partant d’une pensée d’Hannah Arendt qu’il a fait sienne, dit-il dans une interview : « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal ».
Michel Martinelli
(13/10/25)
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Buchet-Chastel
(Août 2025)
368 pages - 21 €

Laurent Saulnier
est photographe et dessinateur. Le Diable dans l'assiette est son deuxième roman.
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son premier roman :
Bonneville
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