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Nilanjana S. ROY
Black River
Voilà un roman qui nous plonge dans les paradoxes de la vie en Inde, entre richesse et pauvreté extrême, entre les traditions d’une communauté villageoise et la survie dans la fourmilière d’une ville comme Delhi, avec l’intransigeance des hindous au détriment des musulmans qui doivent quitter certains quartiers et même si possible quitter le pays… C’est tout cela que l’autrice met en scène pour y faire évoluer ses personnages, faisant cohabiter la misère et l’espoir, l’amitié et l’amour, la violence et la mort, la justice et la haine. Un double meurtre, une enquête policière, certes, mais aussi un passionnant voyage dans l’Inde d’aujourd’hui. Dès les premières pages, on rencontre Munia, une fillette de huit ans, qui vit librement dans le village et dans les champs de son père ou de son oncle. Mais ce jour-là, elle assiste à une scène qu’elle n’aurait pas dû voir et finit pendue à un arbre. Le lecteur est le seul témoin du crime. Par malchance, un vagabond passe par là peu après. C’est Mansoor, un musulman, connu dans le village, un simple d’esprit qui vit d’aumônes « comme chacun en offre aux saints hommes et aux fous inoffensifs. » Mais, là, il semble d’un seul coup beaucoup moins inoffensif. Seul sur les lieux, il est le coupable idéal… Ombir Singh et Bhim Sain, les policiers locaux, connaissent tout le monde mais il leur est difficile de mener une véritable enquête dans un village où les riches font la loi. Jolly Singh, surtout, a beaucoup d’agent, beaucoup de projets, beaucoup d’employés, et donc beaucoup de pouvoir. Il décide de tout et impose le respect des traditions. Si le village veut lyncher un musulman, il ne s’y opposera pas… Mais un commissaire de police de Delhi est envoyé sur place pour mener l’enquête. Il est jeune mais adroit et assez subtil pour chercher des indices sans froisser les susceptibilités. Ombir Singh, l’inspecteur local va pouvoir former avec lui une équipe efficace. Un personnage important du roman est Chand, le père de la petite Munia. Avec lui, on va partir dans le passé. A seize ans, il a quitté le village « après une dispute avec son père. Celui-ci les avait élevés, son frère Balle Ram et lui, avec une rectitude sévère après la mort de leur mère, emportée par la tuberculose alors qu'il avait sept ans, et son frère seulement cinq. Leur père voulait que Chand cultive leurs terres. Celui-ci avait fait part avec hésitation de son envie de partir étudier à la capitale et avait été blessé par son dédain. Ce n'était pas une grave dispute, mais il était jeune et rapide à s'emporter. "Je ne serai pas fermier, dit-il à son père qui l'écoutait sombrement. Je n'ai aucun intérêt pour la terre, et elle n'a pas besoin de moi. Fais ce que tu veux de ma part, donne-la à Balle Ram. Je ne veux pas être attaché à un lopin comme tes bœufs qui tournent en rond sans jamais aller nulle part." Bien qu'il ne soit jamais sorti de son village, il pensait connaître le pays et la ville grâce à la télévision. Lorsque l'étroite piste cabossée qu'il avait connue toute sa vie s'élargit en chaussée goudronnée, lorsque les routes nationales apparurent pour la première fois, il vit les veines et les artères de la vie se déployer à travers le monde. » À Delhi, il découvre que la vie est dure quand on ne connaît personne, qu’il est difficile de trouver un emploi qui permette de se nourrir et se loger. Heureusement il rencontre un jeune musulman, Khalid, qui accepte de partager une petite chambre avec lui, « un cagibi dont la largeur n'excède pas celle d'une porte. Quand l’un d'eux se retourne dans son sommeil, l’autre est obligé de l'imiter, ce qui leur donne l’air de deux poulets rôtis sur une broche. » Grâce à Khalid, Chand trouve un travail. Khalid est marié avec Rabia et c’est une amitié à trois qui va se poursuivre dans des conditions précaires. Cette partie en flash-back se termine avec le retour de Chand au village pour un mariage arrangé par les familles, la naissance de sa fille Munia et la mort de sa femme pendant l’accouchement… Nous nous retrouvons donc au présent du roman, huit ans plus tard, pour suivre l’enquête autour de la pendaison de la petite fille. Les villageois sont convaincus de la culpabilité de Mansoor et sont prêts à déverser leur haine sur ce musulman pour clore cette abominable histoire. Le commissaire de Delhi et l’inspecteur local ont de sérieux doutes mais il va leur falloir beaucoup de discrétion et de détermination pour suivre d’autres pistes dans ce pays rongé par la corruption. « Le mahaprasad est un des à-côtés du métier. Chaque mois, le chef du village leur remet deux enveloppes vierges remplies de billets, c’est la norme dans la plupart des postes de police. Il est prévu que les hommes importants de chaque district envoient un petit quelque chose aux policiers locaux pour leur rendre la vie plus agréable. » Difficile ensuite de les contrarier… Nilanjana Roy mêle ses talents de journaliste et de romancière pour placer son intrigue dans un contexte social et religieux complexe, alternant la ville et la campagne, mettant en scène la fracture de plus en plus profonde entre hindous et musulmans, la misère d’une partie de la population et la corruption qui gangrène la société à tous les niveaux. Mais elle réussit aussi un très beau roman d’amour, d’amitié et de tolérance avec des personnages attachants qui s’efforcent d’échapper par tous les moyens à une réalité insupportable.
Serge Cabrol
(15/09/25)
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Sommaire
Noir & polar

L'Aube Noire
(Septembre 2025)
416 pages - 21 €
Traduit de l’anglais (Inde) par Benoîte Dauvergne

Nilanjana S. Roy,
née à Calcutta en 1971, romancière, journaliste et éditrice, est aussi chroniqueuse et critique littéraire dans de nombreux journaux.
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