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Nicole M. ORTEGA


Même le froid tremble


Le froid parcourt tout le roman. « Je me réveille et enfile, tremblante, l’uniforme dominical : des couches de vêtements superposées pour braver le froid et accomplir ma mission, un sport de haut niveau qui me prépare à braver toutes les épreuves de l’existence et que je pratique depuis que j’ai appris à dire maman. »  Ce froid, qui indique la pauvreté, car c’est un grand adversaire de la misère, c’est celui que subit la narratrice qui vit dans une favela de Santiago du Chili. Il sera présent tout au long de son voyage.

Car il s’agit d’un road trip, d’une équipée pour aller voir la vierge noire d’Iquique. Elles sont trois dont « la rucia [la blonde] aux yeux verts », dix-huit ans, étudiante et narratrice de cette autofiction. « Avant de grimper, j’embrasse deux fois le médaillon qui pendouille au creux de ma gorge depuis ma première communion, même si, dès l’âge de 14 ans, j’ai décidé d’être athée et communiste. » Elle est accompagnée de La Maca, mapuche, et de Monica dit Moni. C’est une représentation de toutes les femmes du Chili qui se déplace.  En bus et en stop, elles voyagent vers le désert. Et le voyage en pays machiste décoiffe. Il y a danger à chaque taverne, où les hommes sont ivres morts, mais entreprenants, n’hésitant pas à violer, à chaque animita (« temple miniature dont la fonction est de célébrer les morts pour ne pas laisser l’oubli effacer les crimes. »), à chaque policier véreux qui fait des remarques graveleuses, et à chaque conducteur au cours du stop. « Je me perds dans le paysage qui défile, monotone comme ces dix-huit dernières années, monotone comme les crimes du désert [où des femmes sont retrouvées assassinées], les crimes des familles, les crimes du Chili, comme les hommes et leur folie de toujours s’attaquer aux mêmes fragilités. Triste monotonie du monde qui ne me surprend plus mais me révolte aujourd’hui dans le taxi pirate, une main sur mon entrejambe. Mon pays est une prison pour celles qui sont nées dans le marécage de la pauvreté, je me jure que je vais me tirer de ce purgatoire et des mecs débiles comme celui assis à côté de moi, je le jure dans le taxi. » Et toujours aussi menaçant que les hommes, le froid du soir…

C’est en arrivant dans un café con piernas [jambes], que l’on passe peut-être de la révolte à la revendication féministe. « Il faut imaginer un bar de nuit miteux et délabré, dont l’entrée est gardée par une paire de jambes en plastique interminables, juchée sur de hauts talons plantés dans le trottoir. Entre ces piliers, la porte figure un sexe géant aux lourdes lèvres rose pâle délavées par le soleil. En chemin pour le travail, les habitants du centre-ville passent tous les jours devant cette ‘Origine du monde’ ». C’est là qu’elles vont passer la nuit et rencontrer les autres femmes du café. Avec elles font la danse des sorcières, l’akellare, en cercle, main dans la main, elles pissent sur scène. De là, elles vont toutes manifester dans un stade lors d’un classico, et peu après la narratrice a cette revendication suite à une remarque sur ses cheveux : « Je lève les poings au ciel pour lui dire, froide et précise : « JE T’EMMERDE ! Mon corps n’est pas un péché. Je n’ai plus aucune peur. Ni de tes couteaux, ni de tes armes, ni de tes poings. Je ne vais pas m’enlaidir pour éviter de te faire bander. J’ai le droit d’être bonne et de ne pas me retrouver en danger à chaque putain de fois que je croise un homme. J’ai le droit de voyager et de ne pas me cacher, de me pavaner en bikini ou à poil, de montrer mon cul et mes seins dans les boites de nuit ou dans la rue, et que personne ne me dise rien. Mon corps n’est pas un ring, retourne en taule te branler en pensant à mon cul libre. Je n’ai plus aucune peur. JE T’EMMERDE ! Moi je n’ai rien, Nada. Absolument rien à donner. Je n’appartiens à personne, nulle part. »

Le road trip c’est le voyage des femmes du Chili qui traversent l’histoire du pays, il y a d’incessant rappels des dix-sept ans de dictature de Pinochet, de ses victimes, des tortures et des corps jetés d’hélicoptères, mais aussi l’influence du nazisme avec le village allemand, Colonia Dignidad, et « son gourou nazi », du catholicisme et de la colonisation du pays par les Espagnols. L’autofiction se fait aussi nerveuse (comme le voyage) par sa langue parlée crue mêlée de mots espagnols (traduits en note) et au fil des aventures on pense à Céline, Artaud (le peyotl dans le désert) et Ruzzante. Même le froid tremble est un roman qui décoiffe.

Michel Lansade 
(23/10/25)    



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Nicole M. ORTEGA, Même le froid tremble
Anne Carrière

(Août 2025)
176 pages - 19 €













Nicole M. Ortega
née au Chili, comédienne
et metteuse en scène,
vit et travaille en France.
Même le froid tremble
est son premier roman.