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Jonathan KELLERMAN
Serpentine
Sans l’ombre de la moindre piste, le lieutenant enquêteur du LAPD (police de Los Angeles), Milo Sturgis, n’a pas encore commencé son enquête, les éléments du dossier dont il a hérité sont si minces qu’il a dû recourir aux archives du journal Times pour recueillir quelques éléments. Une affaire peu banale, atypique et perturbante pour un enquêteur du calibre de Milo. Il laisse un message vocal à son meilleur ami, le psychologue et narrateur, Alex Delaware, parti pour son footing matinal. « Ma détresse à soif de compagnie. J’arrive. Envoie-moi un texto si ça pose un souci. » Milo débarque souvent chez Alex, un soutien moral et un frigo bien rempli, lorsqu’il se sent bloqué sur une affaire. « Ça devrait être simple, pourtant, grogna-t-il en tambourinant sur la table avec les saucisses qui lui servaient de doigts. (Il s’offrit une nouvelle longue inspiration avant de se lancer). Bon, voilà : comme un bleu, je me suis pris en pleine tête une affaire tordue. Un mystère non élucidé qui date de trente-six ans. Un truc totalement gelé. »
Milo est un limier chevronné de la brigade criminelle. L’enquête dont il est chargé, hors de son secteur, arrive comme une patate chaude. Lors d’une soirée de bienfaisance réunissant des personnes riches, deux invitées parlent de leur enfance. L’une, la riche et bien heureuse bénéficiaire de la vente de son entreprise, Ellie Baker, un peu moins de la quarantaine dit n’avoir jamais connu sa mère, une certaine Dorothy Swoboda morte dans un accident de voiture, alors qu’elle n’avait que trois ans. Elle cherche, sans succès, à connaître la vérité. Une troisième personne se mêle à la conversation, se targue de connaître du monde au sein de la police et de pouvoir l’aider. Elle met effectivement en branle toute une chaîne de personnalités qui se repassent l’affaire qui aboutit chez l’adjointe du chef de la police. Derechef, elle convoque Milo Sturgis. N’ayant que le nom de la victime et un dossier vide, à lui de se débrouiller pour retrouver le rapport du coroner devant bien exister quelque part. Partant de ces maigres indices, après tant d’années, il est élémentaire pour Milo de s’entretenir avec la parente de la victime, motivant son débarquement chez le psychologue en quête d’aide. Pourquoi lui demande Alex Delaware ? « Pour une seule raison : active ton radar et dis-moi l’impression qu’elle te fait, pour que je sache à quel genre de personne j’ai affaire. Les super-riches s’imaginent être le centre du monde. Si en plus elle n’est pas stable psychologiquement, ça pourrait faire du vilain quand j’aurai échoué. » Milo est un policer tenace avec un taux d’élucidation qui frôle la perfection, allergique à l’obéissance depuis le « temps de sa jeunesse, à l’époque où la police de Los Angeles ne comptait "pas le moindre" flic gay, ce qui l’obligeait constamment à être sur ses gardes et à suivre ses propres règles. » Auparavant, Ellie Baker a fait appel à des agences privées dont les rapports concluent à l’inanité de toute recherche. Abandonnée par sa mère, son beau-père, Stanley Baker assume les responsabilités de père avec compétence. Il meurt dix-neuf ans plus tard, chutant lors d’une randonnée, le corps gît quelques jours au fond d’une ravine avant d’être retrouvé. Pourtant, constate une amie et collègue de Milo, la disparition de Dorothy Swoboda a suscité à trois reprises l’attention, sollicitant la réouverture du dossier par trois policiers à des époques différentes. Le premier, un vieil enquêteur quand Milo débutait, prend sa retraite et décède peu après. Trois ans plus tard l’enquête atterrit chez un autre policier, P.J. Seeger. Lui aussi en fin de carrière meurt un mois après sa mise en retraite dans un accident de moto le précipitant dans un ravin. Pour Milo, Seeger n’avait rien d’un Sherlock et lui confier l’affaire prouvait qu’elle n’était pas prioritaire. L’enquête relancée est confiée ensuite à un inspecteur débutant, Du Galoway, plutôt spécialisé en délits financiers et versé dans la criminelle contre son gré. Depuis, il a quitté la police, vit de ses rentes et dit s’ennuyer et heureux de rencontrer Milo. Il se souvient bien de l’affaire. Jeune, le dossier pratiquement vide lui a été imposé. « J’avais l’impression d’essayer de construire une maison sans les fondations. (Il fronça les sourcils.) En fait, j’avais même le sentiment qu’il était prévu que mon enquête n’aboutisse pas. » De fait lorsqu’il pense avoir trouvé une piste, il est muté. Milo pressentait Du Galoway incompétent et ce dernier se révèle très disert, affable, prêt à aider et fournit quelques indices révélateurs. L’auteur va balader, au sens premier du mot balade, l’enquêteur, son acolyte psychologue consultant, tout comme le lecteur, parmi les rues et les avenues de la métropole de Los Angeles. Un vrai guide touristique pour débusquer les embouteillages et les fausses pistes, déroutant parfois le lecteur, en tout cas le faisant mijoter. La longueur des trajets justifie l’agrément d’un véhicule. L’auteur donne ainsi l’occasion à ses limiers d’un moment de réflexion, assis dans différentes automobiles, pour tirer profit des maigres avancées mais aussi provoquer parfois un vent de panique par la conduite pas toujours orthodoxe de Milo. Balade gastronomique également, Milo entretient son physique. La taille et la corpulence de l’homme sont hors normes tout comme sa consommation d’en-cas. Chemin faisant, l’auteur nous promène escortés de ses deux personnages dont le lecteur finit par apprécier la compagnie et l’humour discret. Milo et Alex s’entendent à merveille et s’en vantent. Milo est gay et Alex hétérosexuel, énonciation avérée qui caractérise nettement les deux personnages aux modes de vie différenciés mais aux goûts parfois semblables. La connivence est telle qu’au fil des pages il semble possible d’envisager avoir affaire en définitive à une seule personne et non pas à un duo. Pareille accointance prête le flanc à insinuer chez le lecteur l’idée admissible d’un Milo avec un trouble dissociatif de l'identité, se dédoublant lors de ses questionnements, étoffant judicieusement la truculence du personnage. L’auteur a opté pour un numéro de duettistes, un peu artificiel, pour offrir plus simplement un jeu de répliques, et le lecteur y trouve autant son compte. Partir de rien ne donne en matière de pain sur la planche que quelques miettes. Milo et Alex cherchent à les exploiter avec obstination, échafaudent des scenarii, remontent le temps et retrouvent d’éventuelles fréquentations directes ou indirectes de Dorothy souvent victimes de mort violente. Une patiente reconstitution du passé embraye des hypothèses marquées du sceau de l’incertitude. Peu à peu émerge une galerie de portraits. L’auteur joue entre le clair et l’obscur à dessein, floutant la perspective d’une élucidation aisée pour nos enquêteurs. Lumineuse, selon Milo, la sincérité, également détectée par Alex, du récit des uns et des autres. Ténébreux le doute, le temps écoulé, les trous de mémoire et vraisemblablement les omissions, voire l’arrangement des faits. Puisque nous sommes dans une enquête au flou artistique laissons le dernier mot à Heinrich Wölfflin (1864-1945), Suisse, historien de l’art. Au cours de ses recherches de défrichement des Principes fondamentaux de l’histoire de l’art, un de ses propos traversant les âges par sa généralité s’applique opportunément au livre de Jonathan Kellerman et le résume : « Il vrai que dans la vie, les scènes ne sont pas ordonnées pour qu’on puisse tout voir et le sens de l’événement n’y conditionne pas le groupement des personnes. Mais le hasard fait parfois que l’essentiel, qui est pris dans le flux de la vie véritable, apparaît comme tel au regard. » Étonnante intertextualité ! Autre époque, autre temps, la recherche du sens demeure tout en se colorant de réponses variées. Milo et Alex s’y consacrent sans retenue, chamboulant l’interrogation initiale.
Michel Martinelli
(15/07/25)
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Sommaire
Noir & polar

Seuil
Cadre Noir
(Juin 2025)
464 pages - 23 €

Points
(Juin 2026)
528 pages - 10,20 €
Traduit de l’anglais (États-Unis) par
Eric Betsch

Jonathan Kellerman,
né en 1949 à New York, psychologue clinicien spécialisé en pédiatrie, est l’auteur de plus de trente thrillers traduits dans le monde entier.
Visiter son site :
jonathankellerman.com
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