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Avec un siècle d’avance sur les autres régions d’Espagne, les Juifs de Majorque sont massacrés en 1391. La communauté juive de Barcelone, à son tour menacée, doit choisir entre la conversion ou la mort. Entre le IXe et le XIVe siècle, cette communauté comptait 4000 personnes. Ils habitaient des quartiers aux ruelles étroites, nommées « call » qui vient de l’hébreu Kahal, « communauté ». C’est dans ces quartiers, nommés aussi Judería de Barcelone, que commence cette histoire. Estelina est la veuve de Saúl Algadez, « le magicien du call », un artisan qui polissait des miroirs. Eliab est leur fils. Malgré l’arrachement de l’exil, elle choisit de fuir pour sauver son fils. « De judería en judería, notre espace se réduit toujours et nous laissons derrière nous, dans ce peu que l’on nous a imposé, la plénitude que nous avons créée à partir des manques. » En quittant sa ville, son pays, sa langue, elle quitte aussi ses souvenirs, la maison dans laquelle elle vivait avec Saúl. Elle emporte un éclat de miroir en souvenir de cet homme tant aimé. À Barcelone, Estelina avait appris à lire et à écrire avec Meirona, en cachette, car cet enseignement était interdit aux filles. Alors elles faisaient semblant de broder. Meirona a aussi initié Estelina aux secrets de la kabbale. Avant leur départ, Meirona qui est trop vieille pour partir, lui donne, au creux d’un tissu de velours bleu, un petit os en forme d’amande. « C’est à partir de cet os que les corps reprendront vie au jour où Il viendra ». Cet os est l’occiput de son grand-père, un os si dur qu’il est indestructible, même après avoir été brûlé sur le bûcher de l’inquisition anti-juive. Il arrive à Estelina de sombrer dans des rêves où elle rencontre une déesse qui lui annonce sa destinée : « Tu seras une grande devineresse Estelina, mais personne ne te croira, personne ne t’écoutera, maintenant […] laisse ton fils te guider, il sait, il connaît toutes les facettes des mots, regarde et apprend. » Sur le sol les dix fragments du miroir brisé de Saúl coulent comme de l’eau, puis des cercles miroitant se forment. Leur destination est la Sardaigne. C’est un Juif converti de Majorque qui les emmène jusqu’à l’Alguer, ville construite sur l’algue et la roche. « J’ai choisi le baptême comme vous choisissez l’exil, mais c’est un autre exil et je ne mesure pas encore l’étendue de ma perte. » Elle aurait pu répondre : « Je n’ai pas choisi et je mesure à chaque instant l’étendue de ma perte. » Estelina et Elias sont d’abord hébergés par Astruc le forgeron. Ce sont des années sombres. Quand Estelina trouve du travail dans un atelier de tissage, c’est une nouvelle vie qui commence. Un jour, elle découvre un morceau de pierre rouge criblée de minuscules alvéoles, une pierre qui poussait au fond de l’eau comme une fleur, elle eut l’idée « d’orner ses tissus fins comme de la dentelle de petits morceaux de coraux et de fils d’argent. » Eliab devient médecin, il se marie et leur fille est appelée Estelinita. L’autrice met en scène dans ce roman la philosophie kabbaliste qu’elle connaît bien puisque son premier livre « L’esquive » traite d’un théoricien kabbaliste, Abraham Aboulafia qui vécut en Espagne au XIIIème siècle. Les visions kabbalistes d’Estelina et plus tard de Dalia, la compagne d’Elias, sont très poétiques. Un glossaire et des croquis sont généreusement proposés au lecteur mais cet ésotérisme reste assez hermétique. Ce livre de poésie pure nous fait voyager dans le temps. Nous voilà à Ferrare en 1943. La police fasciste, rétablie par les nazis rafle les familles juives. Il n’y a plus de choix entre l’exil et la conversion, c’est seulement la mort. 1492 devra-t-il se répéter à l’infini ? Nadine Dutier (17/02/25) |
Sommaire Lectures ![]() L'Éclat (Février 2025) 168 pages - 10 € ![]() Patricia Farazzi, écrivaine et éditrice, photographe et traductrice, a déjà publié une quinzaine de livres. Visiter son site patriciafarazzi.net |
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